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Moyen-Orient

Le cri de familles syriennes en exil pour libérer leurs proches des prisons du régime

© The Syria Campaign | Des membres de l'association Families for Freedom lors de la mobilisation à Paris, place de la République, le 27 janvier 2018.

Texte par Charlotte WILKINS

Dernière modification : 05/02/2018

Les pourparlers pour la libération des prisonniers en Syrie accusent des échecs répétés, mais les familles gardent espoir. France 24 a rencontré les membres de l'association Families for Freedom, à Paris, qui réclame le retour de leurs proches.

Il lui a raconté les cris déchirant la nuit. Il lui a décrit les minuscules cellules stratégiquement placées à côté des salles de torture afin que les détenus, tous déshabillés, puissent entendre la plainte des suppliciés. Il lui a expliqué que, le matin, après avoir avalé le morceau de pain et les cinq olives faisant office de petit-déjeuner, les prisonniers sont contraints de déplacer les corps de ceux tués durant la nuit. Trente-cinq cadavres en moyenne. Parfois 50. Ils les mettent dans des sacs, qu’ils jettent ensuite dans des camions-bennes. Puis, ils nettoient les salles de torture baignées de sang. Voilà comment se déroule une matinée ordinaire à la section 227 du centre de détention du Renseignement syrien, à Damas.

C’est là-bas que Nasser Jahjah est retenu prisonnier. C’est en tout cas ce que son épouse Farizah pense. Lorsqu’elle raconte le calvaire de son mari, cette Syrienne de 50 ans doit prendre une longue inspiration. Ses yeux, parfois, se remplissent de larmes. Élégante robe noire tombant aux genoux, écharpe rouge et paire de lunettes remontée sur sa chevelure noire, elle évoque le sort des prisonniers du régime de Bachar al-Assad avec une voix tantôt calme, tantôt passionnée.

Cela fait quatre ans que Farizah n’a plus de nouvelles de son époux. Elle ignore s’il est mort ou vivant. Il n’y a guère que des rumeurs qui lui reviennent à l’oreille. Rien de concret, rien d’officiel. Ce qu’elle sait de la section 227, elle le tient d’un ancien codétenu de son mari.

Mobilisation de familles syriennes à Paris, place de la République, le 27 janvier 2018. © Charlotte Wilkins, France 24

Entre 200 000 et 300 000 prisonniers

Nasser Jahjah fait partie de ces milliers de Syriens détenus dans les nombreuses prisons secrètes que compte le pays. Il y a un an, Farizah et quatre autres Syriennes ont créé Families for Freedom, une ONG destinée à attirer l'attention sur le sort des Syriens détenus par le régime de Damas ou portés "disparus".

Certains seraient détenus alors qu’ils n’auraient commis aucun acte politique : ils étaient simplement au mauvais endroit, au mauvais moment.

La détention arbitraire fait partie des politiques usuelles du président Bachar al-Assad, mais cette politique s’est amplifiée depuis 2011 et le début de la guerre civile. La détention et la torture sont certes pratiquées par chaque belligérant de ce conflit, mais le gouvernement syrien est accusé d’être derrière la grande majorité des arrestations arbitraires.

>> À voir : L'organisation État islamique humilie et exécute des soldats syriens

Il est impossible de connaître le nombre précis de détenus qui croupissent dans les geôles syriennes. Aucun observateur étranger n’a eu pour l’heure accès aux centres de détention. Les estimations oscillent entre 200 000 et 300 000. En janvier, le Réseau syrien pour les droits humains (SNHR) affirmait qu’ils étaient 215 000 prisonniers, parmi lesquels des femmes et des enfants.

Chaque famille compte au moins un disparu : un cousin, un grand-parent, un enfant, un conjoint. Certaines familles ont même entièrement disparu ou se trouvent en prison, d’après le témoignage de Hala al-Ghawi, une médecin âgée de 39 ans, et membre fondatrice de l’association.

Mobilisation de familles syriennes à Paris, place de la République, le 27 janvier 2018. © Charlotte Wilkins, France 24

Traumatismes

Beaucoup de détenus sont des civils, c’est le cas du conjoint de Hala, lui aussi médecin. Il a été arrêté en 2011. "Il n’était impliqué dans aucun parti politique", déclare Hala al-Ghawi. "Il est médecin, il cherche à aider les gens."

Le jour de son arrestation, le docteur al-Ghawi avait reçu un coup de fil à l’hôpital d’un homme qui voulait prendre rendez-vous pour sa femme, souffrant de maux de ventre. Mais au lieu du couple, ce sont les forces de sécurité qui débarquent dans son cabinet pour l’arrêter.

Quelque 70 jours plus tard, il a eu la chance d’être relâché, mais sept années plus tard, il souffre encore de dépression et de traumatismes. Les flash-backs de ce passage en prison sont incessants. Il fait chaque nuit le cauchemar que les forces de police arrivent pour le reprendre.

Son mari n’est pas le seul membre de la famille de Hala à avoir été incarcéré. En 2013, son beau-père, âgé de 70 ans, était arrêté sur le marché de la ville, alors qu’il faisait ses courses. Trois semaines plus tard, ils ont également pris son frère, âgé aujourd’hui de 33 ans, alors qu’il travaillait dans son atelier de métallurgie, à Hama, dans l’ouest du pays. Hala soupire lorsqu’elle évoque ses parents, restés au pays. "Ils attendent mon frère, dit-elle, "dans l’espoir que leur fils frappe à la porte." Elle a eu beau faire le tour des prisons de la ville, elle n’a jamais réussi à retrouver leur trace.

>> A lire : "'Tous les deux-trois jours, un détenu mourait' : le témoignage glaçant d'un rescapé des geôles syriennes"

Tenter de retrouver une trace

"C’est le chaos, dans certaines villes", témoigne Mohammed Ghannam. Âgé de 38 ans, il a passé quatorze mois dans une prison et vit désormais à Paris. "Certaines personnes sont jetées en prison, sans papier, sans preuve écrite de leur arrestation dans aucune administration. On perd tout simplement leur trace."

Les prisons sont surpeuplées, les sous-sols de plusieurs centres commerciaux ont été transformés en centres de détention secrets. Arrêté pour avoir apporté de la nourriture et des médicaments aux assiégés de Homs en 2011, Mohammed Ghannam, lui, a été retenu dans un centre culturel.

Mobilisation de familles syriennes à Paris, place de la République, le 27 janvier 2018. © Charlotte Wilkins, France 24

Le gouvernement syrien refuse systématiquement que des observateurs internationaux rendent visite aux prisonniers, ou il s’arrange pour que les prisons soient vides, comme à Homs en 2011. "J’y étais", se souvient Mohammed Ghannam. "Ils ont transféré tout le monde hors du centre de détention. Les observateurs internationaux n’ont pu visiter qu’un bâtiment vide."

Après un interrogatoire de trois mois, pendant lesquels il était régulièrement violé, aspergé de gasoil et menacé avec un briquet, Mohammed Ghannam avait été laissé pour mort, avec quatre autres cadavres, accroché la tête en bas comme un chat mort.

"Ils m’ont brisé", dit-il, "j’en étais venu à me dire que je voulais vraiment travailler pour le gouvernement, que j’avais eu tort sur toute la ligne, et que la révolution était une vaste fumisterie."

"Les murs ont des oreilles"

Malgré la peur et les menaces, ces Syriens ont décidé de prendre la parole, publiquement. Farizah, dont le mari a décidé de rester en Syrie, a longtemps hésité avant de parler de l’arrestation de son conjoint mais, après des années de silence, elle a compris qu’elle devait témoigner.

Hala, elle, reste très prudente, bien qu’elle vive désormais en Turquie. "Les murs ont des oreilles, m’ont toujours appris mes parents", se souvient celle qui a grandi à Hama, où près de 20 000 personnes ont été massacrées en 1982 sur ordre de Hafez el-Assad, le père de l’actuel président. Plus de trente ans plus tard, elle craint qu'Assad n’utilise les prisonniers comme monnaie de chantage.

Échec des négociations

L’ONG Families for Freedom apporte non seulement un réconfort aux familles, mais se pose aussi comme une voix sur le terrain politique afin de dénoncer les conditions de détention en Syrie.

Les négociations pour libérer les prisonniers syriens ont échoué à ce jour. Leur cause n’a jamais pu aboutir aux négociations de l’ONU, que ce soit à Genève, Sotchi ou Astana.

Le problème est notamment que le gouvernement d’Assad contourne la question à chaque fois, résume Sara Kayyali, chercheuse à Human Rights Watch. La libération des prisonniers est pourtant cruciale pour toute solution à long terme du conflit syrien.

Sur ce point, le président français déçoit Hala et et Farizah. Aux yeux d'Emmanuel Macron, la priorité est le combat contre le terrorisme et la survie de l’État syrien.

Mohammed Ghannam n’est pas optimiste sur le sort des détenus. "Il n’y a aucun intérêt dans la négociation, pas de pétrole, pas de terres. Que peut en tirer la France ? Des marchés pour la reconstruction ?"

“Ils parlent de reconstruire le pays, de rebâtir des immeubles… ils devraient peut-être déjà songer à rebâtir les familles", conclut Hala.

Retrouvez ici l'article dans sa version originale.

Première publication : 05/02/2018

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