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Afrique

Burundi : Nkurunziza, "guide suprême éternel" ou Ubu roi ?

© AFP | Le président burundais Pierre Nkurunziza à Bujumbura, le 29 juin 2017.

Texte par Liselotte MAS

Dernière modification : 22/03/2018

"Guide suprême éternel", c'est le titre accordé au président burundais le 11 mars dernier par les cadres de son parti. Au Burundi, certains s'inquiètent des récents accès de mégalomanie auxquels serait sujet Pierre Nkurunziza.

Pierre Nkurunziza, président du Burundi depuis 2005, semble s’accrocher au pouvoir. Par voie de référendum, la Constitution pourrait être modifiée en mai prochain et lui permettre de renouveler son mandat jusqu’en 2034. Une éventualité que certains membres de la société civile redoutent, alors que son maintien au pouvoir avait déjà été le point de départ de la crise politique de 2015, qui a plongé le pays dans la violence, puis la répression massive des opposants.

"En deux ans, au moins 1 200 personnes auraient été tuées […] et dans l’espoir de fuir ces violences politiques, près de 400 000 Burundais se sont réfugiés dans les pays voisins", rapporte la Fédération internationale des droits de l’Homme.

"Guide suprême éternel"

Cette perspective les inquiète d’autant plus que le culte de la personnalité du président semble se renforcer ces derniers jours. Les cadres de son parti, le Conseil national pour la défense de la démocratie-Forces de défense de la démocratie (CNDD-FDD), l’ont nommé le 11 mars dernier "Imboneza yamaho" en kirundi, ce qui se traduit par "guide suprême éternel" ou "leader intemporel" en français.

Cette promotion, couplée à un "prix du courage politique" que lui a décerné un obscur Institut Mandela, a suscité des réactions tantôt indignées, tantôt inquiètes, sur les réseaux sociaux, surnommant le président "sa majesté le roi Nkurunziza Ier" ou évoquant son projet de "règne à vie". Le journal français Libération a comparé le dirigeant à Ubu roi, figure du despote fou et mégalomane donnant son nom à une série de pièces de théâtre d’Alfred Jarry.

Président footballeur

Le 1er mars dernier, un match de foot entre son équipe personnelle, l'Alléluia FC, et une équipe locale à Kiremba (nord) a eu de lourdes conséquences pour ses organisateurs. Ces derniers ont en effet été emprisonnés pour "complot contre le chef de l’État". La participation de ressortissants congolais au match aurait mis en danger le président – selon le gouvernement, parce qu’ils seraient des miliciens, selon un témoin, parce que ces derniers n’avaient pas hésité à tacler le président-footballeur sur la pelouse, n’étant pas au fait de son identité.

L’Alléluia FC, créée par un président féru du ballon rond et ancien professeur d’éducation physique, est souvent décrit comme un outil de communication politique très efficace, permettant au dirigeant de sillonner les zones rurales du pays et casser le cliché du dirigeant élitiste et déraciné.

Ce serait aussi un outil de mobilisation de ses soutiens. "Il n'est pas rare d'entendre chanter avant chaque rencontre de l'Alléluia FC des mélodies guerrières comme 'Inkona ntiyaruzwa, kiretse twese dupfuye'. Traduisez : 'Nul ne peut déloger l'aigle, [l'animal totem du président, NDLR] à moins que nous ne soyons tous morts'", peut-on ainsi lire dans un article du magazine So Foot, spécialiste du ballon rond.

Au pouvoir par "volonté divine"

Le président passionné de sport est également très croyant. En 1995, alors membre de la rébellion réfugié dans le maquis, il se convertit au mouvement évangélique "born again". Il affirme qu’à ce moment, Dieu lui serait apparu pour lui annoncer qu’il dirigerait un jour le Burundi, rapporte Le Point. "Nkurunziza croit en effet qu’il est président de la République de par la volonté divine" et "organise toute sa vie et sa gouvernance" en conséquence, affirme son porte-parole Willy Nyamitwe.

Dans cette logique, il avait en 2017 entendu "moraliser le pays" en exigeant des couples en union libre qu’ils se marient avant la fin de l’année. L’objectif était aussi, selon lui, d’éviter les grossesses non désirées. Dès lors, des "campagnes de moralisation de la société burundaise" ont été organisées dans les 18 provinces du pays, où le président présentait sa vision de la société aux notables locaux à huis clos, rapporte RFI.

Un autoritarisme réel, mais ancien

L’autoritarisme dont ferait preuve Pierre Nkurunziza, et le "culte du chef" dont il est l’objet, sont bien réels mais ne sont pas récents, selon Anne-Claire Courtois, chercheuse en histoire contemporaine basée au Burundi et spécialiste du pays. "Ce culte valorisant la royauté et la verticalité du pouvoir encourage à glorifier tout leader, à tout niveau. Ce culte du président en particulier n’est pas récent, au contraire, il est la suite logique d’une dynamique en place depuis les années 2005, voire avant, dans le maquis", détaille-t-elle.

Malgré ces dérives dénoncées par opposants et organisations internationales, Pierre Nkurunziza a récemment affiché quelques signes d’ouverture. Parmi eux se trouve l’annonce récente d’une grande grâce présidentielle accordée à quelques 740 détenus, dont 450 opposants emprisonnés en 2015. Dans ses vœux pour la nouvelle année 2018, le président avait promis de libérer près de 2 000 détenus condamnés pour de courtes peines.

Première publication : 22/03/2018

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