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L’Argentine ouvre le débat sur la légalisation de l’avortement

© Raul Ferrari, Telam, AFP | Le foulard vert est devenu le symbole de la campagne des Argentines en faveur du droit à l'avortement. Il rappelle le foulard des mères et grands-mères de la Place de Mai en lutte contre la dictature militaire en Argentine (1976-1982).

Texte par David GORMEZANO

Dernière modification : 16/04/2018

L’Argentine deviendra-t-il le deuxième pays latino-américain à autoriser l’avortement sans conditions ? À la chambre des députés, le débat s’est ouvert le 10 avril et devrait aboutir à un vote début juin. Retour sur un sujet resté longtemps tabou.

En octobre 2011, alors que Cristina Kirchner était triomphalement réélue à la présidence de l’Argentine, les responsables de la "Campagne pour le droit à l’avortement légal, sûr et gratuit" pensaient que l’heure de la légalisation de l’avortement dans ce pays latino-américain de 43 millions d’habitants était venue. Comment une présidente, progressiste, qui avait fait adopter deux ans plus tôt le mariage homosexuel, pourrait-elle refuser ce droit aux femmes argentines pendant son deuxième et dernier mandat ?

Il a pourtant fallu attendre le 1er mars 2018 pour que son successeur, le conservateur Mauricio Macri, autorise un débat au Parlement et l’examen d’un projet de loi. À la surprise générale, le président argentin avait déclaré lors de l’ouverture de la session parlementaire : "Voilà trente-cinq ans qu’un débat très sensible est repoussé et qu’en tant que société, nous devons avoir : celui de l’avortement. Comme je l’ai dit plus d’une fois, je suis favorable à la vie. Mais je suis aussi favorable à des débats mûrs et responsables". Un vieux tabou de la société argentine était tombé.

Des parlementaires divisés, tous partis confondus

Après sept tentatives en une décennie, le débat est engagé : les députés argentins entendent depuis mardi 10 avril les arguments de 16 personnalités en faveur de la libéralisation de l’avortement et 16 autres qui s’y opposent dans le cadre de commissions parlementaires. Courant juin, ils seront appelés à se prononcer.

Selon les décomptes effectués par la presse argentine, 95 députés y sont favorables, 104 y sont opposés et 56 sont indécis ou refusent de faire part de leur position. Une majorité de 128 votants est nécessaire pour adopter une loi de libéralisation de l’IVG. Après l’Uruguay en 2012, l'Argentine deviendrait ainsi le deuxième pays latino-américain à autoriser l’avortement sans conditions.

Les enquêtes d’opinion montrent, elles, qu’une large majorité des Argentins est favorable à la légalisation sans conditions de l’avortement. Début mars, un sondage réalisé par Management & Fit pour le quotidien Clarin donnait un chiffre de 57,7 % en faveur. Une étude de l’Université Tres de Febrero donnait un résultat encore plus favorable : 62 % en faveur de l’avortement légal et 20 % pour son interdiction.

Le 10 avril, à l’extérieur du Parlement, des milliers de femmes arborant un foulard vert défilaient avec un mot d’ordre martelé lors de centaines de manifestations depuis une dizaine d’années: "Éducation sexuelle pour décider, contraception pour ne pas avorter, avortement légalisé pour ne pas mourir".

Chaque année, 450 000 avortements clandestins

Le nombre très élevé d’avortements clandestins en Argentine est révélateur d’une kyrielle de problèmes de société : sous-éducation, pauvreté, système de santé publique défaillant, culture politique autoritaire. L’IVG y est interdite sauf en cas de viol ou de mise en danger de la vie de la mère, et surtout, elle doit être validée par un juge. En 2015, seules 500 IVG légales ont été pratiquées.

En cas de grossesses non désirées, deux scénarios se profilent pour faire pratiquer une IVG : clandestinité, culpabilisation et faiseuses d’anges pour les classes populaires ou clandestinité, culpabilisation et cliniques privées pour les plus aisées.

Le mouvement féministe avance le chiffre de 450 000 avortements clandestins réalisés chaque année. En 2005, une vaste étude du Ministère de la Santé se basant sur le nombre de femmes hospitalisées pour des complications liées à un avortement était arrivée à cette estimation, contestée par les "pro-vida".

L’avortement, une affaire de conscience

Conservateurs et progressistes expliquent que la prohibition de l’avortement en Argentine est avant tout une affaire de conscience. Les parlementaires au sein de chaque parti politique sont divisés et l’influence de l’Église catholique a été renforcée, en 2013, par l’élection d’un pape argentin, progressiste sur bien des thèmes mais certainement pas sur celui-ci.

Fortement catholique et conservatrice, la culture populaire argentine se sécularise peu à peu. Il faut se souvenir que ce n’est qu’en 1987 que le divorce civil a été autorisé. Pour certaines militantes engagées dans des réseaux d’aide aux femmes qui désirent avorter, le conservatisme du corps médical est aussi un obstacle majeur, celui-ci étant opposé à la dépénalisation de l’IVG par habitude, par conviction religieuse ou par appât du gain (un avortement clandestin coûte entre 500 et 5000 €).

Lors de ses deux mandats (2007-2015), l’ex-présidente Cristina Kirchner a maintes fois répétée que la société n’était pas prête à débattre de la question de l’avortement et qu’elle était personnellement opposée à sa libéralisation.

Pour Victoria Tesoriero, sociologue et féministe, animatrice de la "Campagne pour le droit à l’avortement légal, sûr et gratuit", il est évident que ce cas de conscience masquait aussi un problème politique : "Cristina Kirchner n’avait pas de majorité suffisante pour faire voter une loi favorable à la légalisation de l’avortement, et elle ne pouvait pas se permettre une défaite parlementaire."

En octobre 2017, invitée dans une émission de radio, Cristina Kirchner maintenait pourtant une explication intime. "En 1984, j’étais enceinte pour la deuxième fois et pendant le cinquième mois j’ai fait une fausse couche. C’était un garçon, pour moi ce fut un avortement tragique et brutal. J’étais très mal, il m’a fallu 5 ans pour tomber enceinte à nouveau."

"Retarder le débat aurait eu un coût politique"

Pour Victoria Tesoriero, c’est la mobilisation des femmes qui a permis de remporter la bataille des idées, celle-ci ayant abouti à l’approbation d’un débat et d’un vote au Parlement. "C’est en faisant voter plusieurs lois en 2003, en 2006 et en 2009 en faveur de l’éducation sexuelle et contre les violences faites aux femmes que nous avons fait avancer notre lutte. Nous avons réussi à faire descendre dans la rue les jeunes générations et nous avons aussi bataillé dans les médias pour conquérir l’opinion publique."

Le 8 mars 2018, un million de femmes argentines ont bruyamment manifesté en faveur du droit des femmes, notamment celui d’avorter. "Retarder le débat aurait eu un coût politique pour [le président] Mauricio Macri" note Victoria Tesoriero.

Les voix discordantes de quelques ténors de sa majorité telles la députée Elisa Carrio, pour qui un débat est "une offense aux croyants", ou sa vice-présidente, Gabriela Michetti, n’ont visiblement pas suffit à décourager le Président qui pour sa réélection aura besoin du vote des jeunes et des femmes.

Le 8 mars 2018, 1 million de personnes ont défilé en faveur de la libéralisation de l'avortement en Argentine © Prensa Obrera / Wikimedia Commons

Première publication : 15/04/2018

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