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Culture

"Des Figues en avril", le documentaire qui rend hommage à l’immigration des Algériennes

© PATRICK KOVARIK / AFP | Messaouda Dendoune et son fils Nadir dans le salon de l'appartement familial à L'Île-Saint-Denis, le 11 janvier 2017

Texte par Assiya HAMZA

Dernière modification : 07/05/2018

Dans son documentaire "Des Figues en avril", Nadir Dendoune nous invite dans le quotidien de sa mère Messaouda. L'octogénaire, seule dans son appartement depuis le placement de son mari en Ehpad, raconte sa vie en France, l'exil, l'Algérie.

Ses yeux marron, noircis par un khôl charbonneux, pétillent. Ils racontent l’amour, la solitude, le déracinement, la vie… avec une infinie tendresse. Ce regard, c’est celui de Messaouda, 82 ans. Cette mère de neuf enfants, arrivée de sa Kabylie natale à l’âge de 25 ans, a été filmée pendant un an par son fils, Nadir Dendoune, à l’aide d’un vieux caméscope à cassettes. Dans "Des Figues en avril", le journaliste-auteur, un brin iconoclaste, livre le magnifique portrait d’une "funambule", en équilibre entre deux rives de la Méditerranée, entre la France et l’Algérie.

Pendant près d'une heure, Messaouda raconte 58 années passées en France avec ses neufs enfants et Mohand, son mari. "Monsieur Dendoune", ou le "vieux" comme elle l’appelle tendrement en kabyle, est l’absent omniprésent. Atteint d’Alzheimer, il a été placé dans un Ehpad, un établissement pour personnes âgées dépendantes, il y a un an. Un véritable déchirement pour celle qui a passé 64 ans à ses côtés. Alors pour l’aider à dépasser cet évènement traumatique et tabou dans la culture méditerranéenne, Nadir Dendoune décide de la faire parler.

"Ce n’était pas prévu. Ça s’est fait un peu par hasard, après que mon père a été placé en Ehpad. Chaque matin, je vais boire un café chez elle. J’ai senti que ma mère avait besoin de parler", explique le réalisateur à France24. "J’en ai parlé avec une amie monteuse qui m’a dit : 'Pourquoi tu ne la filmes pas ?'". Il n’en fallait pas plus pour que celui qui a déjà gravi l’Everest ou fait le tour de l’Australie à vélo ne s’engouffre dans la brèche.

La machine est lancée. À toute vitesse. Messaouda se livre. Face caméra, dans son appartement de L’Île-Saint-Denis, au nord de Paris, imprégné de souvenirs du clan Dendoune, l’octogénaire fringante livre son histoire. Une véritable thérapie. "Elle a jamais été chez le psy. C’est pour les riches, les gens lettrés. J’ai vraiment senti qu’elle avait envie de parler". En kabyle, sa langue natale. "Le but, c’était qu’elle soit à l’aise et qu’elle me donne le fond de sa pensée, explique Nadir Dendoune. Elle n’avait pas à chercher ses mots. C’est une langue très belle, très poétique, on dirait une mélodie".

Née à "la saison des fèves" en Kabylie

Son foulard traditionnel noué sur la tête, celle qui est née à "la saison des fèves" invite le telespectateur dans son quotidien. Son ménage, avec le passage une fois par semaine de la serpillère dans tout l’appartement – contre tous les jours à l’époque –, la cuisson des sfenjs, ces beignets de semoule longuement pétris à la main, ou encore la préparation du couscous avec les enfants et petits-enfants… Des rituels immuables depuis les années 1950, année de son arrivée en France avec ses deux premiers-nés. À l’époque, elle ne parle pas français. Elle ne sait ni lire, ni écrire. Et pourtant, c’est elle qui gère tout : la maison, la scolarisation des enfants, l’administratif… une gageure.

"Des figues en avril"

"Lui travaille dehors, moi je travaille à la maison", glisse-t-elle à l’écran, en évoquant son mari, Mohand. "Quand tu élèves neuf enfants, c’est un travail. C’est peut-être même plus dur que d’aller à l’usine. Mon père touchait le Smic. Qui est capable en 2018 d’élever neuf mômes avec un Smic, quand tu ne sais ni lire ni écrire ? C’est une mère courage, confie, admiratif, Nadir Dendoune. Si tu donnais les clefs de la France à ma mère, personne ne crèverait de faim !".

Avec beaucoup de pudeur, Messaouda conjugue le verbe aimer. Amour pour le compagnon de toute une vie de labeur, Mohand, qu’elle pleure aux notes de "A Moh a moh" de Slimane Azem (Moh, diminutif de Mohand) qui a "accompagné beaucoup de familles en exil", amour pour son fils, à qui elle se confie tendrement, amour pour son pays, l’Algérie, qu’elle évoque aussi avec nostalgie. Car malgré le déracinement, la solitude que ses yeux trahissent parfois, le documentaire ne sombre pas dans le pathos. Encore moins la tristesse. "Elle n’est pas triste. Elle est bien entourée. Et surtout, le succès du film lui a permis d’aller mieux et de se rendre compte qu’elle n’était pas venue pour rien. Elle a presque cru qu’elle avait raté sa vie. Maintenant des gens lui disent merci, la prennent dans leurs bras. Elle est super fière".

Slimane Azem A Moh A Moh

Messaouda, un visage sur l'immigration "invisible" des femmes

Car Messaouda est un symbole. Elle représente des millions d’anonymes, ces femmes immigrées, oubliées de l’histoire parce qu’elles étaient confinées à un rôle domestique. Donc invisible. Pourtant, elles ont porté à bout de bras les premières générations de petits Français. "C’est rare qu’une femme de cet âge-là parle aussi ouvertement. C’est une génération qui ne parle pas. Ça demande un courage. Ça libère la parole. Ce dont je suis le plus fier avec ce film, c’est de voir des mamans qui n’ont jamais mis les pieds dans un cinéma, venir avec leurs enfants. Je suis fier qu’il parle aux quartiers populaires", insiste le réalisateur. "Les immigrés de cette génération sont d’ici et de là-bas. Et sont de nulle part à la fois. Ma mère est une funambule entre ces deux mondes. Elle navigue. Elle pensait qu’elle allait revenir en Algérie. Jamais elle n’avait pensé qu’elle finirait comme ça, avec son mari en Ehpad, et elle, seule dans un appartement".

"On a tout laissé. Jamais on n’aurait imaginé finir ici, on aurait voulu vivre sur nos terres, maintenant, on est sur la terre des Français. Mais on a eu peur, car nos dirigeants sont incompétents et ne nous respectent pas", confie Messaouda.

Le retour sur la terre natale, devenu mythe au fil du temps pour des générations d’immigrés, pourrait être initié par ce film. "Des Figues en avril" sera projeté aux rencontres cinématographiques de Bejaïa et peut-être à la cinémathèque d’Alger, annonce fièrement Nadir Dendoune. Celle qui affirme "On ne méritait pas l’Algérie et l’Algérie ne nous mérite pas" va retrouver l’Algérie. Plus qu’une funambule, Messaouda, va devenir une passerelle entre les rives.

Retrouvez les horaires et les salles de projection "Des Figues en avril" sur la page Facebook du documentaire.

Première publication : 04/05/2018

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