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Moyen-Orient

La Jordanie sous la pression de la rue… et des monarchies du Golfe

© Yousef Allan, Jordanian royal palace, AFP (archives) | Le roi Abdallah II a succédé à son père, le défunt roi Hussein, en 1999.

Vidéo par Antoine MARIOTTI

Texte par Marc DAOU

Dernière modification : 06/06/2018

La crise qui agite la Jordanie, dépendante des aides extérieures, n’est pas seulement économique. Le pays est également fragilisé par les grandes manœuvres diplomatiques engagées par Washington et Riyad au Moyen-Orient.

Ébranlée ces derniers jours par un important mouvement de contestation sociale contre la hausse des prix et un projet de réforme fiscale, destiné à réduire son déficit et à répondre aux exigences du Fonds monétaire international (FMI), la Jordanie est en proie à de graves difficultés économiques.

Depuis plusieurs décennies, l’économie du royaume hachémite, pauvre en ressources, s’appuie en grande partie sur les aides internationales et la bienveillance de ses alliés traditionnels, à savoir les États-Unis, qui fournissent principalement une aide militaire et sécuritaire, et des fonds octroyés par les pays du Golfe, principalement l’Arabie saoudite. Une aide cruciale d’autant que le pays accueille sur son sol près d’un million de réfugiés syriens, qui, selon Amman, pèse grandement sur son économie, son marché du travail (le taux de chômage est supérieur à 18 %) et sur ses infrastructures.

Toutefois, les relations entre les pétromonarchies sunnites du Golfe et la Jordanie, considérée comme l'un des seuls havres de stabilité dans la région, se sont sensiblement tendues ces dernières années en raison de divergences d’ordre géopolitiques. Le Conseil de coopération du Golfe (CCG), qui comprend l'Arabie saoudite, Bahreïn, les Émirats arabes unis, le Koweït et Oman, n’a pas encore renouvelé son programme d’aide à Amman, d’une valeur de 3,6 milliards de dollars et arrivé à échéance en 2017.

MBS froissé par la diplomatie jordanienne

"Les différents gouvernements qui se sont succédé ces dernières années et la corruption endémique ont leur part de responsabilité dans la crise économique actuelle et le déficit, mais la Jordanie, qui dépend des aides internationales, a été lâchée par ses alliés, explique Hassan Barari, professeur de sciences politiques à l’Université de Jordanie, contacté par France 24. Le royaume paye le prix de ses positions diplomatiques régionales, qui sont à l’opposé de celles de Riyad, en retour, les Saoudiens cherchent à faire pression sur Amman en suspendant leurs aides".

Un avis que partage Antoine Basbous, directeur de l’Observatoire des pays arabes : "Les pays du Golfe, qui soutenaient financièrement la Jordanie, l’ont abandonné à son sort car ils sont assez mécontent qu'Amman ne se soit pas alignée sur leurs positions".

Guerre au Yémen, Frères musulmans, cause palestinienne, statut de Jérusalem… les désaccords sont nombreux entre la Jordanie et l’Arabie saoudite. "En refusant d’engager pleinement l’armée jordanienne dans le conflit yéménite, le roi a froissé le prince héritier soudien Mohammed ben Salmane, dit MBS, précise Hassan Barari. Selon lui, les relations entre les deux pays se sont d’ailleurs dégradées "depuis l’ascension au premier plan du prince héritier en Arabie saoudite".

La Jordanie a toutefois appuyé le CCG dans la crise qui l’oppose au Qatar et réduit sa représentation diplomatique à Doha, sans pour autant couper les ponts avec l’émirat gazier. Mais elle a refusé de classer la confrérie des Frères musulmans, honnie par Riyad, comme une organisation terroriste. "Les Frères musulmans font partie du paysage politique jordanien, Amman ne peut pas aller contre ses intérêts pour faire plaisir à l’Arabie saoudite ou à l’Égypte", développe Hassan Barari.

L’économie jordanienne victime de calculs régionaux ?

En outre, la Jordanie a vivement protesté contre la décision controversée des États-Unis de reconnaître Jérusalem comme capitale d'Israël, qui met en péril, selon Amman, le plan de paix entre Israéliens et Palestiniens prévoyant une solution à deux États, soutenu par le roi Abdallah. Riyad de son côté a simplement regretté la décision américaine, une manière de ménager Washington en pleine lune de miel avec le royaume wahhabite.

"Donald Trump se vante de pouvoir imposer une solution miracle pour régler le conflit entre Israéliens et Palestiniens, avec le soutien de l’Arabie saoudite et de l’État hébreu, dont elle s'est rapprochée, estime Hassan Barari. Et ce, sans tenir comptedes intérêts jordaniens". Or, le sujet est vital pour la monarchie jordanienne qui gère les lieux saints musulmans de Jérusalem, et qui s’accroche au droit au retour des Palestiniens dans leurs territoires, dont ne veulent pas entendre les Israéliens, alors que près de 65 % de la population jordanienne est d’origine palestinienne.

>> À lire sur France 24 : Proche-Orient : "Le processus de paix est mort"

"Certains se posent des questions pour savoir si le moment de la fin de la monarchie hachémite au profit des Palestiniens en Jordanie, pour y installer l’État palestinien, n’est pas encore venu, souligne Antoine Basbous. C’est, certes, aller un peu vite, mais à l’échelle de 10 ans, c’est plausible". Naguère incontournable pour toute négociation traitant du conflit israélo-palestinien, et alliée des Occidentaux, la Jordanie est désormais marginalisée, n’appartenant nià l’axe Téhéran-Damas-Moscou, ni à celui qui se dessine entre Riyad, Tel-Aviv et Washington.

"La priorité des priorités, du point de vue de Mohammed ben Salmane, reste la menace iranienne, tandis que pour la Jordanie, qui fût pourtant l’un des premiers pays à mettre en garde contre l’expansionnisme des Iraniens, la menace existentielle provient de son voisin israélien, décrypte Hassan Barari. Le prince héritier saoudien, lui, veut que le monde arabe se soumette à son propre agenda géopolitique, quitte à menacer la stabilité de la Jordanie, qui n’est pas prête à courber l’échine".

Reste à savoir si Amman pourra supporter longtemps une telle pression, avec une économie prise en étau par la corruption qui gangrène le pays et les exigences du FMI. Sans oublier les conséquences du conflit syrien, entre d’une part le poids des réfugiés, et de l'autre le surcoût sécuritaire pour protéger sa frontière avec la Syrie.

 

Première publication : 05/06/2018

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