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Amériques

Anthony Bourdain, le chef baroudeur qui dévorait le monde

© Robin Marchant, Getty Images North America/AFP | Anthony Bourdain le 22 avril 2017 à New York.

Texte par Yona HELAOUA , , correspondante à Washington

Dernière modification : 08/06/2018

Le chef américain Anthony Bourdain s’est suicidé à 61 ans. Sa curiosité culinaire l’a mené aux quatre coins du monde pour faire découvrir des cultures méconnues aux téléspectateurs dans son émission "Parts Unknown".

Les cuisiniers, les globe-croqueurs et les gourmands du monde entier sont en deuil. Anthony Bourdain, le célèbre chef et présentateur de télévision américain, s’est donné la mort. C’est son ami, le chef trois étoiles Éric Ripert, qui a retrouvé son corps, vendredi 8 juin, dans sa chambre d’hôtel en Alsace, où il tournait un épisode de son émission phare sur CNN, "Parts Unknown".

Avec ses tatouages et son passé de mauvais garçon, sa voix rocailleuse et sa manière si détendue de nouer conversation autour d’un repas, cette rockstar de 61 ans représentait le "cool" à l’américaine. Mais c’est sûrement lui qui se définissait le mieux : "Enthousiaste", peut-on lire sur sa bio Twitter. Cette qualité le portait vers les quatre coins du monde où il réalisait des émissions de voyage autour de la cuisine. Pourtant, pas question pour lui de s’en tenir aux nappes blanches des tables étoilées : le téléspectateur le suivait à la rencontre de chefs reconnus mais aussi d’employés de stands de nourriture de rue ou de mères de famille derrière les fourneaux. "Il pouvait s’entourer de chefs français gourmets dans un épisode, puis égorger et cuire un poulet sur la rivière Congo dans l’autre. J’étais fier que mon pays soit associé à lui", écrit le journaliste américain du Daily Beast William O’Connor. "Ses émissions montraient le voyage comme il devait l’être, poursuit-il. Pas seulement de jolis endroits et des hôtels glamours. C’était politique, bordélique, hasardeux, gênant, vorace, drôle et profond. (Tout comme lui.)"

Dans une émission consacrée à la ville américaine de Charleston, un temple de la gastronomie en Caroline du Sud, Anthony Bourdain avait ainsi suivi le renommé chef local Sean Brock dans une virée nocturne à Waffle House. Cette chaîne de fast-food de bord d’autoroute sert des gaufres et des petits-déjeuners à toute heure. Ivres tous les deux, ils avaient englouti des côtelettes de porc et des gaufres aux noix de pécan noyées sous le sirop et le beurre. Tout en insistant sur la chaleur du lieu et de ses employés qui, s’ils ne faisaient pas de la grande cuisine, pouvaient procurer un plaisir au moins aussi grand aux clients fauchés. Parfois, le lieu et les gens comptent tout autant que la nourriture. "C’est en effet merveilleux, commentait le présentateur. Une zone où l’ironie n’a pas lieu, où tout est beau et où rien ne fait mal. Tout le monde, peu importe la race, la croyance, la couleur ou le niveau d’ébriété, est le bienvenu." Waffle House est devenue une étape qu’on ne manque plus jamais sur la route des vacances.

Quand Anthony Bourdain découvre Waffle House

"La nourriture, c’est la culture"

"Lui et son émission ont donné à des endroits aussi différents que Tokyo et Gaza le même sentiment de dignité à propos de leur culture. Là sera, peut-être, son plus grand héritage, estime encore le journaliste William O’Connor dans son hommage au chef. Il prêchait que tous les coins du monde ont une histoire ou deux à raconter. Et probablement mieux racontée autour d’un dîner."

Pour la journaliste culinaire du Washington Post Maura Judkis, interviewée par France 24, Anthony Bourdain a fait découvrir la complexité de la cuisine internationale à son pays. "C’est à lui que les Américains doivent le fait de savoir distinguer entre la nourriture de Thaïlande du Nord et du Sud, et de connaître les différentes variantes régionales de la nourriture. Il avait aussi énormément d’influence dans la communauté des chefs. C’est lui qui a inauguré cette ère du chef 'bad boy'."

Alors que son pays s’est de plus en plus isolé sur la scène internationale, Anthony Bourdain laisse derrière lui un message de partage et de curiosité culturelle. Il avait compris qu’à travers la cuisine, des liens pouvaient s’établir. "Son héritage consiste à dire que la nourriture, c’est la culture. Et que la culture de la nourriture est une façon de comprendre nos différences et de nous rassembler. C’est une manière de démarrer une conversation", continue Maura Judkis.

Ces derniers temps, Anthony Bourdain n’a pas hésité à s’engager politiquement de manière plus directe. "Il défendait les immigrés avec vigueur car il a vu combien ils travaillaient dur en cuisine afin de réussir leur rêve américain, rappelle Maura Judkis. Pendant le 'travel ban' (le décret interdisant aux ressortissants de plusieurs pays musulmans d’entrer aux États-Unis, NDLR), il a expliqué que les restaurants ne survivraient pas en tant qu’industrie sans le dur labeur des immigrés. Il était très critique envers Donald Trump." Ce dernier a d’ailleurs réagi vendredi matin à la nouvelle de sa mort, affirmant… qu'il adorait regarder ses émissions.

Un autre président, Barack Obama, a salué sa mémoire. Il était apparu dans un "Parts Unknown" consacré au Vietnam en 2016. Les deux hommes avaient alors discuté de la fin de son mandat à la tête des États-Unis, tout en dévorant des nouilles et du porc grillé. "‘Un petit tabouret en plastique, des nouilles pas chères mais délicieuses et une bière fraîche d’Hanoï’. Voici comment je me souviendrai de Tony", a écrit l’ex-président des États-Unis. "Il nous a enseigné la cuisine - mais, surtout, sa capacité à nous rassembler. À nous rendre un peu moins effrayés par l’inconnu. Il nous manquera."

Soutien de #metoo

Encore plus récemment, Anthony Bourdain avait soutenu avec force le mouvement #metoo contre les violences sexuelles faites aux femmes. Il avait épaulé celle qui était sa compagne depuis deux ans, Asia Argento, qui accuse le producteur Harvey Weinstein de l’avoir violée. Mais il ne se présentait pas pour autant comme un modèle de moralité. Interrogé dans une émission de télé américaine, il avait déclaré : "J’aimerais bien dire que j’ai toujours été une personne éclairée ou un activiste, ou quelqu’un de vertueux. Mais en fait, il me faut être honnête avec moi-même. J’ai rencontré une femme extraordinaire avec une histoire extraordinaire et douloureuse, qui m’a présenté beaucoup d’autres femmes avec des histoires extraordinaires et, tout d’un coup, c’est devenu personnel. Cela m’a réveillé. […] Donc, je pense que, comme beaucoup d’hommes, je suis en train de réexaminer ma vie." Asia Argento a réagi vendredi à sa mort : "Il était mon amour, mon roc, mon protecteur. Je suis plus que dévastée."

Avant de faire carrière à la télévision et de redéfinir le genre des émissions de tourisme culinaire, Anthony Bourdain a été cuisinier pendant deux décennies. Il a démarré, comme souvent dans cette industrie, par la plonge, avant de monter les échelons. Durant les années 1990, il a notamment été chef de la Brasserie Les Halles, un restaurant français du sud de Manhattan.

En 2000, il a dévoilé les coulisses parfois sombres des cuisines new-yorkaises dans ses mémoires, "Kitchen Confidential". Il y parlait aussi de ses addictions passées à la cocaïne et à l’héroïne. Tout comme de sa vision de la cuisine : "Veut-on réellement voyager dans des papamobiles hermétiques à travers les régions rurales de France, du Mexique et du Far West, en mangeant seulement dans des Hard Rock Cafés et des McDonalds ? Ou veut-on manger sans crainte en attaquant un ragoût local, la viande mystère d’une modeste taqueria, une tête de poisson fraîchement grillée offerte avec sincérité ? Je sais ce que je veux. Je veux tout. Je veux tout essayer au moins une fois." En s’éteignant dans le pays de la gastronomie, il laisse derrière lui une fille de 11 ans.

Première publication : 08/06/2018

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