Samedi 05 juillet 2008

CARNET DE ROUTE

De retour à Bagdad

Mardi 01 avril 2008

Grand reporter à FRANCE 24, Lucas Menget est de retour à Bagdad, où il avait déjà passé un mois en janvier 2008. Lisez ses impressions sur la situation dans la capitale irakienne et posez-lui vos questions.

Dossier   Irak : cinq ans de guerre

Mardi 01 avril 2008

Lucas Menget et Guillaume Martin sont de retour en Irak, au moment où les chiffres officiels font état d'une recrudescence des violences dans le pays. Le nombre de personnes tuées en mars serait en hausse de 50 % par rapport à février. Lisez le carnet de route de Lucas Menget et regardez le documentaire réalisé en janvier par nos deux journalistes en cliquant sur les vidéos à droite (en 4 parties). Vous pouvez aussi poser vos questions en cliquant sur "Réagir" en bas de la page.

Bagdad, le 9 avril

Couvre-feu. La ville est déserte. Personne n'a envie de célébrer. Sauf peut-être l'obus. Sa rotation le fait siffler. Il s'abat dans la zone verte. Bon anniversaire.

Si le couvre-feu est levé, demain le Falcon Jessica sera en bout de piste.

Bonne nuit, bonne journée.

Lucas
 
 
Bagdad, le 8 avril

Sadr City. (Encore ?!)


Dans quelques heures, ça fera cinq ans. Cinq ans que cette guerre n’en finit pas. Cinq ans qu’elle m’intéresse. Cinq ans qu’on compte les morts, qu’on cherche à comprendre des détails, à mesurer des changements, à perpétuellement redécouvrir l’absurdité. Nous attaquons une deuxième nuit de montage, pour tenter, avec quelques reportages, de montrer à quoi ressemble l’Irak, cinq ans plus tard. La tâche est impossible. Il faudrait dire à la fois la complexité et l’attachement. Le drame et les rires. Les chiites, les sunnites, les chrétiens, les fous et les moins fous. Les suicidaires et les visionnaires. Les réalistes et les perdus. Le sable et le pétrole. La bêtise de quelques illuminés de Washington, et la naïveté de leurs successeurs. Les rêves des Irakiens, il y a cinq ans, quand la parole, pour quelques mois, fut libre. Les désillusions, maintenant que les mots sont de nouveau chuchotés.
 
Cinq ans plus tard, Sadr City ne s’appelle plus Saddam City. Mais elle ne va pas mieux. Finalement, on a pu y aller, vraiment. Il a fallu contourner, passer par les chemins des violeurs de couvre-feu. Demander son chemin, traverser des décharges, et retrouver les hommes de l’armée du Mahdi. Ils nous attendaient. Des ruelles, des maisons basses, des ordures partout. Quelques silhouettes sortent des maisons. Quelques femmes en noir : les hommes se cachent. Le cessez-le-feu est une vaste rigolade. Les rafales claquent au-dessus des toits. Les entrées de la ville sont fermées. Deux millions de personnes attendent. Attendent le calme, auquel elles ne croient plus. Alors elles soutiennent les combattants.
 
L’un d’entre eux nous guide. Droite, gauche, gauche. Les maisons se ressemblent. Les portraits de Moqtada aussi. Les ruelles débouchent sur une avenue. Pas de voitures. Pas de bruit. De l’autre côté, le bureau du mouvement de Sadr. Le milicien s’avance, doucement, il boîte. Il penche la tête le long du mur. Regarde des deux côtés. En face, ses copains lui font signe : on court à son signal. L’avenue est traversée en quelques secondes. Au bout, les snipers américains n’ont pas tiré.
 
De l’autre côté de l’avenue, accueil chaleureux. "Tac, tac, tac ! Snipers ! Welcome".
En "embed" avec l’armée du Mahdi, nous allons voir ce qu’il se passe. Pas longtemps à attendre. L’épaisse fumée noire émerge d’un pâté de maisons. C’est un hélicoptère américain qui vient de tirer sur un générateur. Comme toujours, la foule se presse au plus près de l’incendie. Des bidons d’essence explosent. Les gamins reculent d’un mètre, puis avancent. Habitude. Inconscience. Cris de colère.
 
Plus loin, une autre fumée : des pneus qui brûlent. C’est un écran artisanal pour brouiller les lunettes des snipers américains, et passer un carrefour.  Une voiture se gare à toute vitesse le long d’un trottoir sordide, balayé par la poussière. Un attroupement se forme. Le coffre arrière n’est pas fermé. D’une couverture sale sort une jambe. Ce qu’il en reste. Elle a été criblée d’éclats d’obus. Ce ne sont pas des plaies, mais des trous. Le corps de l’homme ne permet pas vraiment de dire s’il est  déjà mort ou encore vivant. Bilan du jour : 18 morts. Cris de colère.
 
Tout près de là, au calme, dans un bureau, le représentant de Moqtada Sadr pour Bagdad est impeccable. Fine barbe, long corps mince enveloppé dans une dishdasha blanche, doublée d’un voile gris. Sur la tête, le turban blanc des "sayyed". "Alors monsieur, ces cinq ans de guerre, vous en pensez quoi ?" A question idiote, réponse simple. "Les chiites souffrent toujours. Mais Saddam était l’élève. Et les Américains le maître".
 
Putain, cinq ans.
 
Bonne nuit, Bonne journée.
Lucas


Bagdad, le 7 avril


Piscine

La piscine de l’hôtel est réputée pour son froid. Même en plein été, quand Bagdad fond sous ses 50°, la piscine est froide. En été, c’est idéal. L’hôtel y gagnerait même l’étoile qu’il n’a jamais eu. En ce moment, elle est glaciale. Juste glaciale. Les employés de l’hôtel me regardent d’un drôle d’air. En maillot de bain, la nuit. A regarder la piscine tous les soirs, à hésiter avant de plonger, à chaque fois. Derrière la vitre du "restaurant ", ils sourient, se parlent, me montrent du doigt.

Elle est profonde. Et la nuit, le bleu foncé vire au noir. Le muezzin chante. Les oiseaux des palmiers de la rue se sont tus avec le coucher du soleil. Il faut plonger. Pas moyen d’entrer doucement. Je me demande si c’est choquant de se baigner pendant l’appel à la prière. Si les serveurs qui me regardent désapprouvent. Ou s’ils me trouvent juste complètement fou. En même temps, il ne devraient pas en vouloir à un fou. Je plonge.  

Le froid saisit, étouffe presque pendant quelques secondes. Nager, nager, nager, ne pas s’arrêter. Se réchauffer. Et se détendre. Ne penser à rien d’autre que l’eau, et compter les longueurs. 10, 20, 30, 40 etc… Au bout de 20 longueurs, le froid n’existe plus. Seul subsiste le plaisir de nager.

Nager à Bagdad, c’est nager honteux. Au-delà du mur d’enceinte de l’hôtel, je peux voir les lumières de quelques appartements. Des lampes faibles, jaunes. Ou les reflets rapides et bleutés d’une télévision. Parfois, une silhouette qui se dessine dans l’embrasure d’une fenêtre ouverte. Dans deux jours, cela fera 5 ans que le régime de Saddam est tombé. Avant, les piscines étaient réservées aux privilégiés. Aujourd’hui encore. Les privilèges ont juste changé de main.

Nager, encore. Coupure de courant. L’hôtel disparaît. Je nage dans le noir. Le groupe électrogène se met en marche. La lumière revient. Autour de la piscine, de jolies lampes. Des fauteuils cassés. Et des cendriers géants. Inutiles. L’hôtel a vécu son heure de gloire en 2003. Au moment où le pays aurait dû basculer dans la démocratie. Depuis, les clients se font rares.

Deux énormes Chinook survolent le quartier. Ces gros hélicoptères à deux hélices, lents, et très bruyants. Je distingue leurs ombres. Et si je plonge sous l’eau, ne les entends plus. Hop, dehors : ils sont là. Hop, sous l’eau : ils ont disparu. Facile, en fait, de faire disparaître deux hélicoptères de guerre.

Plus tard dans la nuit, la brume est revenue. Une fausse brume. Ca ressemble à un beau brouillard, qui enveloppe la ville. Les halos des rares lumières disparaissent. Pour un peu, ce serait poétique. En fait, c’est de la poussière et du sable, qui arrivent du désert, presque sans vent. Une odeur de terre envahit l’air. Dans quelques heures, tout sera couvert de jaune.  Dehors, et à l’intérieur.

Peut-être pour mieux atténuer la lumière des bougies du cinquième anniversaire.

Bonne nuit, bonne journée.
Lucas



Nadjaf, 6 avril

 "L’autoroute du Sud"*

Sans les check-points, ça aurait pu ressembler à un départ en vacances. Sans notre sécurité, aussi. Sans les éternelles questions des policiers et des militaires, malgré les autorisations. Mais quand même, partir de Bagdad par la route du Sud, c’est un peu se rapprocher de la mer. Certes, il n’était pas vraiment question d’aller si loin. Juste s’éloigner un peu de la capitale pour aller voir dans la ville sainte ce qu’on pense de la "situation", comme disent les Irakiens.

Impossible de fermer l’œil. Tous les kilomètres, un barrage. Un coup l’armée, un coup la police. Un coup ça passe avec un sourire et un "habibi", un autre il faut couper le contact, attendre pendant de longues minutes que le soldat appelle son supérieur, lise et relise la lettre d’invitation, la partage avec ses copains, prenne un air sombre… Et enfin un "habibi" et un sourire. Quand ce n’est pas les barrages, ce sont les trous et les nids-de-poule. A se briser la colonne. Passés à fond, bien sûr. Les Irakiens ne conduisent pas, ils pilotent. Il n’y a aucune règle, aucune priorité. Plus vite, plus fort, plus lourd : tous les moyens sont reconnus pour se frayer un chemin de force. Sans parler du klaxon. S’il n’est pas utilisé au moins une fois par minute, par petits coups saccadés, le pilote se sent en infériorité. La main gauche est très utile, aussi. Pour montrer qu’on passe, qu’on accélère ; pour signifier son agacement, puis pour dire "pas grave, mon ami, je ne t’en veux pas. C’est la vie".
Quand on arrive en face, sur la même voie, un camion pleins phares en plein jour : pas le choix, il faut se rabattre. Mais c’est à regret. Et il faut vite rattraper le temps perdu. Parce que bien entendu, si un sens est embouteillé, il suffit de passer de l’autre côté, où la circulation est un peu plus fluide, et foncer…  C’est à peu près comme essayer de s’endormir devant un jeu vidéo avec le volume au maximum.
  
Au fur et à mesure que défilent les zones les moins agréables du pays ( le fameux "triangle de la mort", célèbre pour ses kidnappings et autres manifestations de l’amitié entre les peuples), les barrages deviennent de plus en plus sérieux. Et une étrange similitude se met à traverser l’esprit tordu du reporter. "Tiens, ça ressemble à la Cisjordanie". Les barrages sont installés en bord de route, avec voie de dégagement. Plusieurs files de voitures attendent l’inspection, séparées par des lignes de béton. L’ensemble protégé du soleil par un immense auvent. Bref, un hangar. Construit sur le modèle israélien. Avec les murs, partout, qui en rappelle un autre, plus médiatique. Et si les Américains avaient demandé conseil dans la région ?

Il fait de plus en plus chaud.  L’Euphrate est bas, pas à sec mais pas loin. Le tombeau d’Ezéchiel est perdu au fond d’une bourgade sordide de bord de fleuve. Mais le pauvre vieux a été largement supplanté par les immenses affiches à la gloire des ayatollahs et imams chiites. Sistani, Sadr père et fils, Hakim, ils sont tous là. Et d’autres, moins connus, sans doute autant craints. Ce sont eux qui tiennent une immense partie de l’avenir du pays. Entre ceux qui refusent de se mêler à la vulgaire politique et ceux qui en ont fait leur terrain de bataille. Les violents et les non-violents. Les pragmatiques et les conservateurs. Eux qui sont en train de faire comprendre aux Américains que le "problème sunnite" était une promenade de santé. Comparé à ce qui peut attendre les "boys" si le peuple chiite, fidèle, obéissant, et fasciné par la mort, décide de passer du compromis à l’exigence.      
 
 Des ruelles, émerge le dôme. Le mausolée de l’imam Ali, siège de l’une des plus importantes batailles des cinq dernières années. Dans les bureaux, alentour, le ton est policé. Chez les religieux comme chez les politiques. Personne ne dit vouloir de la guerre. D’ailleurs, Nadjaf est calme. Très calme. Une promenade à pied est même possible. En sécurité. C’est unique en Irak, aujourd’hui. Et très agréable. "Nadjaf est un modèle", explique le gouverneur. C’est surtout un accord entre factions pour ne pas laisser la guerre déborder dans la ville sainte. Sous les turbans blancs ou noirs, la langue diplomatique est un art. Et la haine entre rivaux un mode de vie.

Le gouverneur nous charge de transmettre à Nicolas Sarkozy une invitation à visiter Nadjaf.

Bonne nuit, bonne journée,
Lucas

* Merci à Julio Cortazar…


Bagdad, le 4 avril

Honey


Il y a des moments où les coqs et les snipers, il faut qu’ils s’en aillent du quotidien. Qu’ils s’occupent de leurs affaires et vous des vôtres. On ne peut pas toujours se demander à quoi pensent les coqs la nuit et les snipers le jour. Il y  a des jours, où le titre du plus beau Bruce Chatwin revient en tête. "Qu’est-ce-que je fais là ?". En attendant que le coq s’endorme, et avant que le sniper ne se réveille, sur cette arche invisible qui sépare leur nuit de la vôtre, les questions les plus absurdes se bousculent pour mieux masquer l’absence de réponses.

Et quand les réponses sont absurdes et les questions oubliées, il faut aussi se donner des tâches difficiles. Trouver du miel. Pour atténuer le goût âcre et fort du yaourt irakien au petit-déjeuner. Pour se dire qu’il y a dans un placard un truc sain. "Dis-moi Muthanna, avant de rentrer de Sadr City, on peut pas trouver du miel ?" Encore une question absurde. Il hausse un peu les épaules. Pfff. Oui, peut-être. "Mais pourquoi ? Pour rien, pour trouver du miel".

Le chauffeur connaît sa voiture au millimètre près. Ici pas de priorité, pas de feux. Juste des policiers qui compliquent la circulation, mais avec le sourire. Muthanna réfléchit pendant que son ami traverse les carrefours en rigolant (et nous, sans respirer). "Oui peut-être, du miel. Justement, il y a un magasin dans le coin, le honey market".

C’est sur une place. Avant, il y avait une statue. Un héros sunnite que les chiites ont déboulonné. Ou l’inverse. Plus personne ne se souvient vraiment. Maintenant il y a ce socle vide, et des palmiers autour. Et dans un recoin, au pied d’un immeuble abîmé, le honey market.

C’est le rêve. Guillaume cuisine. Et cuisine vraiment bien. Il n’y croit pas. Moi non plus. Du thon, des sardines, des petits pois, du fromage (sous plastique et périmé, mais du fromage quand même), des yaourts, des jus de fruits, des gâteaux secs, du chocolat, et du miel… "T’aimes bien le poulet au miel ?", demande Guillaume perdu dans un rayon. " … Oui, évidemment ! ". Adieu, coqs et snipers. On a trouvé de quoi vous oublier quelques heures !
Du vin ? Non… quand même. Le patron du Honey market vient discuter. C’est l’un des derniers chrétiens du quartier.  "Avant, oui, bien sûr, on avait du vin. Mais on nous a kidnappés pendant une semaine, on a dû payer, et puis arrêter de vendre du vin".
Le vin, c’est pas grave, Monsieur. Si vous saviez comme on est contents.

Derrière le comptoir. Des brosses à dents. De la mousse à raser, des briquets, des cigarettes, et même des cartes postales. Mais pas de timbres. De toute façon, il faudrait trouver la poste. Le magasin, c’est le chrétien du quartier. Le commerce périclite. Avant, c’était le type sympa d’en bas. Aujourd’hui, il n’est personne, au mieux. Et il tient à rester personne. Pour survivre.

Quand une militaire américaine est vraiment de bonne humeur, il lui arrive de dire "honey" pour parler à un copain de régiment. Mais en dehors de ça, ce n’est pas vraiment un mot en vogue à Bagdad. Trop sucré.

Bonne nuit, bonne journée.
Lucas

 

 Bagdad, mercredi 3 avril

Sniper

Une rafale, personne ne prête attention. Il y en a tellement, des rafales. Pour un oui ou pour un non, pour faire peur ou pour tuer, pour s’amuser ou se faire peur. Les Irakiens ne se cachent plus pour une rafale. Ils ne baissent pas la tête, interrompent à peine une conversation dans la rue. Juste une rotation des épaules, les yeux qui cherchent l’origine des tirs. Puis une confirmation silencieuse. Pas envie de se gâcher la vie pour une rafale. Un haussement de sourcils et la vie continue.

Un tir, un seul. Là, oui ; c’est inquiétant. Un coup qui claque, qui brise l’air. Qui vient d’où ? Les têtes rentrent dans les épaules. Les jambes se mettent à courir. Les corps se plient en deux pour se rapprocher du sol en cherchant un abri. Un coup : c’est un sniper. A Bagdad, les snipers sont en train de remplacer les kamikazes dans la compétition la plus à la mode : celui qui tuera le plus. Les Irakiens, qui n’ont plus peur de grand-chose, ont peur des snipers. Ils ont bien raison. "No, no, mister. Sniper", nous dit-on maintenant avec un regard appuyé. Et le front qui se barre d’une ride.

Approche de Sadr City, encore. Un homme raconte ce qui se passe plus loin, dans les quartiers cachés du bastion chiite. Les pro et les anti Sadr qui s’affrontent. Ceux qui acceptent le cessez-le-feu et ceux qui le refusent. Et tous ensemble, quand même, contre les Américains. Signe de la gravité : les Américains ont interdit à l’armée irakienne de rentrer dans Sadr City. C’est du lourd, du sérieux. Les hélicoptères Apache tournoient, accélèrent, virent. Puis foncent et tirent leurs roquettes. Tout va vite. "No, mister. C’est trop dangereux. Pour nous et pour vous. On n’y va pas. Un autre jour, inch’allah" explique notre ami de Sadr City.

Il raconte. Les hôpitaux qui débordent de blessés. Les morts calcinés qu’on ne peut pas identifier. Les cadavres que les familles n’osent pas venir chercher. Les trois hôpitaux de Sadr City, chacun tenu par des factions différentes : quand les blessés qui y sont amenés ne sont pas du bon camp, ils sont abattus. Les ambulances prises pour cibles. J’insiste. Demande des précisions. Mais pourquoi les gens ne fuient pas ? "Pour aller où ? Et puis on s’habitue…"

Et encore ces snipers. Installés sur les toits. Pour les déloger, les Américains ne peuvent pas se contenter des chars. Ils doivent sortir, se mettre à découvert. Chercher, ajuster. Abattre. Pas facile, surtout dans les ruelles. Les snipers, eux, ils pensent à quoi ? Combien de cibles aujourd’hui ? "Tiens, et elle, cette femme, elle va où ? Pourquoi par là ? Elle n’ira pas".  Le sniper, on ne le voit pas. On ne l’entend pas. Ou trop tard. C’est une fatalité. Lui, il voit, hume, pense, réfléchit même peut-être un peu. Sa cible ne fait que passer. Ou pas.

Les soldats irakiens regardent. Impuissants. Ils fument à côté de leur blindé. Entre deux murs de béton pour se protéger. Idéal pour un direct. Pour tenter de raconter Sadr City. Expliquer que le discours optimiste et officiel est faux : les combats continuent. Il n’y a pas de victoire, ni pour Maliki ni pour Sadr. Les "troubles de Bassorah" ont remonté le Tigre et sont à Bagdad. Pour installer l’antenne, il faut se hisser sur le mur de protection. Vérifier que les lumières vertes clignotent. Que le câble est bien branché. "C’est bon Guillaume ?". Guillaume vérifie sur l’ordinateur, au pied du mur. "C’est bon !". Une minute, deux peut-être. Une tête au-dessus d’un mur. Un grand qui dépasse. Une chemise blanche sur du béton gris. A quoi pense le sniper ? "Tiens, c’est qui ? Un journaliste ? Quel pays, quel chaîne ?" Peut-être qu’il s’en fout, d’ailleurs. Il voit juste un corps. Il presse la détente. Il regarde. A des centaines de mètres, le corps entend en même temps la détonation et le sifflement. Raté.

A quoi pense un sniper ?

Bonne nuit, bonne journée.
Lucas
 
 

Bagdad, mardi 2 avril

 
Le coq

Une heure du matin. Le coq se réveille. Il fait quoi ce coq de ses journées ? Il dort ? Comment fait-il ? Aujourd’hui, trois morts dans la rue la plus commerçante de la ville. Trois femmes, abattues dans un magasin de téléphone portable, rue Karrada. Les tueurs sont repartis, en voiture. Les femmes, elles, sont allées à la morgue. Plus loin, un caméraman irakien tournait dans un quartier chiite. Il a posé un pied de trop. Il est en vie, unijambiste.

 
Et le coq dormait. Peut-être qu’il a des insomnies la nuit. Trop d’hélicoptères. Et ces lumières qui s’allument et s’éteignent au gré des générateurs. Ca perturbe le sommeil d’un coq, peut-être. Les spécialistes se sont-ils penchés sur le rythme circadien du coq bagdadi ? Je suis sûr qu’on pourrait en tirer des informations. Sur les coqs. Sur les autres. Sur nous-mêmes. Mais personne ne s’intéresse aux coqs de Bagdad. C’est normal, on ne s’intéresse déjà plus aux trois femmes abattues à 4 heures de l’après-midi dans un magasin de portables… Alors les coqs !

 
N’empêche que c’est étrange, un coq qui se lève à une heure du matin. Vous êtes toujours en train de regarder l’heure pour être sûr que c’est bien lui qui se trompe et pas vous. Que vous n’êtes pas en train de rater le direct de 8 heures. Vous vérifiez que la nuit est bien là. Que les rues sont bien vides. Que les hélicoptères volent encore plus bas, encore plus vite. Les hélicoptères, la nuit, c’est normal. Mais le coq…

 
A force de l’écouter, on entend plus que lui. Même les milliers de chiens errants ont l’air de le respecter. Quand le coq chante, ils cessent de hurler à la mort. Parce que les chiens aussi vivent la nuit à Bagdad. Ils s’amusent à courser les pick-up de la police en patrouille. Je les vois dans le puissant projecteur avec lequel les policiers éclairent les maisons et les façades d’immeubles. La nuit, personne n’a le droit de marcher. Sauf les chiens, les coqs, et la police. Et quand il n’y a vraiment rien à faire, les policiers, pour ne pas perdre la main, abattent un chien errant. Un seul coup, en général.

 
Le coq, là, ça le calme. Un coup de feu. Ou une rafale de kalachnikov tirée d’on ne sait où. Et le coq cesse de chanter quelques minutes. Et puis il reprend. "Debout !  Bagdad".  A 5 heures, il se couche, je pense. Ou il se cache. Il n’a sans doute pas envie de voir le jour.

 
Allez, tais-toi, le coq. Dors un peu.

 
Bonne nuit, bonne journée.
Lucas

 
 
Bagdad, mardi 1er avril

"Promenade à Sadr City"


La technique nous lâche. Ne pas s’énerver. Des heures à régler d’infimes détails sur des logiciels incompréhensibles, à appeler les spécialistes. Des dizaines de câbles à débrancher, à rebrancher. Et l’impression que nous sommes dépassés par la bête. Tout à coup, ça marche. Hop, un direct. Puis ça lâche. Frustration. Même les téléphones portables semblent ne plus fonctionner à Bagdad. Il faut s’y reprendre à dix fois pour obtenir une ligne.  Muthanna a une explication : "les Américains brouillent tout dès qu’il y a des combats". Si c’est le cas, il ne vaut mieux pas investir dans les télécoms en Irak.

Les députés du parti de Moqtada Sadr sont injoignables. Soit parce que la ligne ne passe pas, soit parce qu’ils sont "en réunion dans la zone verte". De quoi parlent-ils ? Avec qui ? Depuis le cessez-le-feu décrété par Moqtada, personne ne sait précisément ce qui se négocie en coulisses. Quelles sont les options des Américains ? A peine le front sunnite un peu calmé, la guerre inter-chiites menace. Et Barak Obama promet de ne garder que les soldats nécessaires à la sécurité de l’ambassade… Bon courage aux ambassadeurs. 

Le député qui devait nous emmener à Sadr City est toujours en réunion. "Boukra", dit-il : demain. Le mot pratique pour signifier que notre rendez-vous n’aura pas lieu… La technique, la zone verte, les députés… Rien ne fonctionne aujourd’hui à Bagdad. Alors tant pis. Nous partons en "promenade à Sadr City".

Pour une fois, l’autoroute n’est pas embouteillée. Et à mesure que nous roulons vers Sadr City, il n’y a presque plus de voitures. Un barrage de l’armée irakienne. Discussions. Ils nous laissent passer. Un flot de piétons rentre à Sadr City. C’est la fin de la journée. Ils ont l’air fatigués, tendus, agacés. Ceux qui acceptent de parler sont furieux. Contre les Américains, qui ferment cette ville dans la ville. Sadr City : deux millions d’habitants. Presque tous chiites. Le fief de Moqtada à Bagdad. Sa réserve de combattants et de fidèles.
    
Le couvre feu n’est pas levé. Avec les deux autres quartiers chiites de Bagdad encore fermés, c’est la moitié de la ville qui est interdite d’accès. Ce n’est pas tout à fait le discours officiel.

La grande place de Sadr City est vide. Mais l’Imam Sadr, le père, veille. Même mort. Une immense fresque montre le vieillard à barbe blanche, au regard dur. A ses pieds, deux chars Abrahams américains effectuent quelques manœuvres, canons pointés vers les extrémités de la place. Pendant ce temps là… Le fils Moqtada joue une fine partie d’échecs avec les mêmes Américains… Pas étonnant que les passants ne comprennent plus grand-chose, et souhaitent juste  reprendre un tout petit peu du contrôle de leur vie.

Agitation. Des camions tentent de s’enfoncer dans Sadr City. Ils sont chargés de cartons. Et d’hommes habillés de veste rouge. C’est le Croissant rouge irakien qui veut distribuer de la nourriture et des médicaments. L’armée irakienne laisse faire. Mais par radio, les Américains font stopper le convoi. Hors de question pour le moment. Il n’y a pas de "Boukra" en Américain, mais les mitrailleuses des blindés sont tout aussi efficaces… Poli, diplomate, le patron du croissant rouge irakien explique que "la situation sécuritaire reste fragile, et qu’il faut être patient".

Plus tard, un autre convoi. Des 4x4 blancs, blindés. Des hommes armés et très musclés. Des oreillettes. Et des pick-ups chargés de miliciens. C’est Ahmed Chalabi qui veut lui aussi aller à la rencontre des habitants de Sadr City. "Je viens apporter mon soutien à la population et à Moqtada Sadr", dit Chalabi, cravate rose, costume impeccable, coupé sur mesure pour y glisser un épais gilet pare-balles.

Tiens, l’ancien espoir des néoconservateurs pour l’Irak, déchu depuis, vient soutenir l’un des meilleurs ennemis des Etats-Unis ?  Les "réunions dans la zone verte" doivent vraiment être marrantes. Plus que la vie sous couvre-feu.

Bonne nuit, bonne journée,
Lucas
 
 
Bagdad, lundi 31 mars


"Ne pas dépasser 210 Km/h"

Dimanche matin, à Amman, salle d’embarquement du vol pour Bagdad. Nous sommes très peu. Ce sera donc le petit Falcon, Jessica. Il n’y a que des Américains. Et nous. Les Irakiens ont téléphoné : le couvre-feu est maintenu, il est impossible d’atteindre l’aéroport sans escorte et voiture blindée. Ceux qui devaient partir restent en Jordanie, en attendant l’accalmie.  Muthanna confirme d’un coup de fil. Il ne peut rien faire. Ni lui ni l’équipe de sécurité ne peuvent sortir de chez eux.

Nous embarquons quand même. On verra bien. Délicatement posés sur le tapis des bagages à Bagdad, un livre et un étui à lunettes précèdent le long cortège de sacs noirs à gilets pare-balles. C’est à moi, oublié dans l’avion. Je devais penser à autre chose. Comment rejoindre notre hôtel ? L’aérogare est vide. Les employés ne peuvent pas venir travailler. On se prépare à y rester. J’aborde un journaliste américain. Il en discute avec le responsable de la sécurité de sa chaîne. "On ne vous laisse pas ici. On vous emmène en ville, chez nous. On verra plus tard".

L’autoroute est déserte. Sauf quelques convois militaires pressés. Notre cortège roule en zigzags. Je n’avais jamais vu cette route aussi vide. De l’arrière de la Mercedes blindée et teintée, les palmiers défilent à toute vitesse. Le crépitement de la radio, sérieux, efficace, rapide, ne laisse aucune place aux sourires.  À l’exception d’un barrage américain, les check-points ont disparu. On peut foncer vers la ville. Le chauffeur, irakien, enfonce la pédale. Au-dessus de son compteur, un petit écriteau précise : "ne pas dépasser les 210 Km/h". Il s’en approche.

À l’entrée de la zone protégée où nous sommes accueillis par la presse américaine, un cratère et des graviers étalés à la ronde. Un obus de mortier tombé la veille. La zone verte n’est pas loin. Retour à Bagdad. Ça y est. La dernière fois, il y neigeait. Maintenant, il fait 30 degrés. Le soleil rend à la ville ses rares couleurs. Jaune, parfois orange. Surtout le jaune, celui de la poussière et du sable. Même les feuilles des palmiers sont jaunes. Il y a un début de tempête de sable.

Il faut s’organiser. Trouver un moyen de traverser le Tigre, et aller chez nous. Les voisins américains sont débordés, inquiets. Mais trouvent le temps et l’amabilité d’offrir à boire, et de passer les coups de fil nécessaires pour trouver la solution.

La lumière va tomber. Il faut aller vite. Deux voitures. Des gardes, encore. Les autorisations adéquates. Nous repartons. Les radios et les téléphones chauffent :  notre hôtel est prévenu et ouvrira sa grille au Land Cruiser gris aussi vite que possible.

Le couvre-feu a du bon. Les gamins de Bagdad utilisent les larges avenues pour des matches de foot. En théorie, même les piétons n’ont pas le droit de sortir. Mais en Irak, le foot est roi.
  
À travers la vitre, regards surpris. Pas insistants. On ne sait jamais qui circule dans ces voitures blindées. Les yeux se croisent. Le Tigre est noir dans le soleil couchant. Et le pont traversé. Devant l’hôtel, accolades avec les employés venus nous aider à porter les sacs. Les gardes sont inquiets. Faut pas traîner… Une liasse change de main. Merci !

La nuit est courte. Le jour se lève, avec deux informations. Les klaxons : le couvre-feu est levé. Le ciel est jaune. La tempête de sable est arrivée, en provenance d’Arabie. "Retour au calme ?", demande la rédaction. Un peu, oui, mais quel calme ? Certains quartiers chiites sont encore fermés.  Les combats ont fait 300 morts et 1 000 blessés en six jours. Moqtada Al Sadr a gagné en crédibilité militaire. Nouri Al Maliki en crédibilité politique. Et pas loin, l’Iran chuchote aux oreilles des deux camps chiites.

Mi-journée. Pluie de mortiers sur la zone verte. Cinq blessés.
  
Fin de journée. Un mortier au bout de notre rue. L’immeuble fait un bond. L’estomac aussi. 
    
À vol d’obus, on est entre la zone verte et la présidence.

Bonne nuit, bonne journée.
Lucas


    Vidéo

    • SADR CITY, LA VILLE INTERDITE

      Cinq ans après la chute de Bagdad - 1e partie. Reportage : L. Menget, G. Martin, M. Ibrahim - 09/04

    • CHOLA, LA VIE SOUS COUVRE-FEU

      Cinq ans après la chute de Bagdad - 2e partie. Reportage : L. Menget, G. Martin, M. Ibrahim - 09/04

    • NADJAF, CAPITALE DU CHIISME

      Cinq ans après la chute de Bagdad - 3e partie. Reportage : L. Menget, G. Martin, M. Ibrahim - 09/04

    • SUR LE TERRAIN

      "Moqtada Sadr est sorti grand vainqueur de cette opération militaire", Lucas Menget, envoyé spécial en Irak - 02/04 22:00 (GMT+2)

    • La trêve est fragile à Sadr City

      Reportage : L. Menget, G. Martin, M. Ibrahim - 02/04/08

    • Partie 1

      Les résultats de la stratégie américaine

    • Partie 2

      S'allier à l'ennemi d'hier

    • Partie 3

      Deux frères à Falloujah

    • Partie 4

      Interview L. Menget


 

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