28 avril 2008 - 07H32
- Algérie - France

La France évoque les "massacres" du 8 mai 1945
Pour la première fois, l'ambassadeur de France en Algérie a qualifié "d'épouvantables massacres" la répression des manifestations en faveur de l'indépendance algérienne le 8 mai 1945. Le décryptage de Gauthier Rybinski.

Lisez le commentaire de Gauthier Rybinski, spécialiste en politique internationale à FRANCE 24.

  

 

Lisez également, plus bas, l'interview de l'historien Benjamin Stora.

 
Pour la première fois, l’ambassadeur de France à Alger, Bernard Bajolet, a qualifié "d’épouvantables massacres" les évènements du 8 mai 1945, commis par l’armée française dans trois villes situées à l’est de l’Algérie (Sétif, Guelma et Kherrata).
 

"Le 8 mai 1945, alors que les Algériens fêtaient dans tout le pays, au côté des Européens, la victoire sur le nazisme, à laquelle ils avaient pris une large part, d'épouvantables massacres ont eu lieu à Sétif, Guelma et Kherrata", a rappelé l’ambassadeur, qui s'exprimait devant les étudiants de l'Université du 8 mai 1945, à Guelma.
  

"Le temps de la dénégation est terminé"

"Aussi durs que soient les faits, la France n'entend pas, n'entend plus, les occulter. Le temps de la dénégation est terminé", a-t-il assuré. Il a souligné "la très lourde responsabilité des autorités françaises de l'époque dans ce déchaînement de folie meurtrière [qui a fait] des milliers de victimes innocentes, presque toutes algériennes".
 

Selon les historiens algériens, les exactions commises par l’armée françaises auraient causé la mort de près de 45 000 personnes. Côté français, les chiffres oscillent entre 1 500 et 8 000 morts.
 

Elles ont été perpétrées au moment où la population civile sortait dans les rues pour célébrer la victoire des Alliés contre le nazisme et revendiquer l’indépendance. En réponse, l’armée de l’époque a tiré à bout portant sur les manifestants.
 

Bernard Bajolet, qui a déposé une gerbe de fleurs dans la ville de Guelma ou sont enterrées les victimes, a indiqué qu’on "ne peut pas oublier la terrible tragédie qui a ensanglanté votre ville [Guelma, ndlr] et toute la région il y a maintenant 63 ans". Son prédécesseur, Hubert Colin de Verdière, avait qualifié la répression, en 2005, de "tragédie inexcusable".
  

Un contexte politique particulier

La déclaration de Bernard Bajolet intervient cinq mois après un discours du président Nicolas Sarkozy à l'Université de Constantine, où il avait évoqué "les fautes et les crimes du passé" colonial français en Algérie, qualifiés d'"impardonnables", et à quelques mois du congrès sur l’Union pour la Méditerrannée, à Marseille.
 

L’ambassadeur de France en Algérie a invité par ailleurs les deux parties à tourner la page pour le bien des deux peuples, sans toutefois oublier le passé : "Rien de positif pour l’avenir des deux pays ne sera bâti sur la rancœur et l’amertume car il est plus facile de réveiller les douleurs que de les calmer." Et le diplomate français de rappeler "que plusieurs dizaines de civils européens ont été également assassinés au cours de ces affrontements."
 

La question de la "repentance" de la France sur les "crimes" commis par la colonisation en Algérie (1830-1962) empoisonne les relations entre les deux pays depuis 2005. Elle a empêché la signature d'un traité d'amitié voulu par les présidents Chirac et Bouteflika, et auquel Nicolas Sarkozy a renoncé.

 
 

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TROIS QUESTIONS
: Benjamin Stora, professeur d’histoire du Maghreb à l’Inalco.

 

Comment analysez-vous les déclarations de l’ambassadeur de France en Algérie sur les massacres de 8 mai 1945 ?

 
Benjamin Stora :
C’est une marque de reconnaissance de ce qui s’est passé durant la colonisation. On a déjà commencé à en parler durant l’été 2005, lorsque l’ancien ambassadeur avait qualifié ces évènements de "tragédie inexcusable". Mais cette fois-ci, on parle de "massacres". On passe donc d’un constat de tragédie à une qualification des faits. On n’est pas encore dans une logique de politique d’excuse, mais dans le stade de reconnaissance.

 
Pourquoi cette déclaration intervient-elle 63 ans après les faits ?
 

B. S. : Cela fait partie d’une suite. Il y a eu les propos tenus par l’ambassadeur Colin de Verdière en 2005, puis le discours du président français Nicolas Sarkozy à Constantine le 5 décembre 2007, et celui de Guelma. Depuis 2005, il y a une graduation dans les déclarations qui contredisent le discours de l’anti-repentance qui s’était développé en France ces dernières années.

 

Mais ne pensez-vous pas que les régimes successifs algériens ont eux aussi exploité politiquement cette date pour se maintenir au pouvoir ?
 

B. S. : Oui, l’histoire a toujours été instrumentalisée par le pouvoir politique algérien. Mais en même temps, elle est aussi importante pour la société algérienne. Les évènements de 8 mai 1945 font partie aussi de l’identité nationale des Algériens. Il est donc évident qu’il y a instrumentalisation, mais il existe aussi un fort nationalisme au sein de la société algérienne.

 
Propos recueillis par Tahar Hani.

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