29 août 2008 - 19H06

Mikheïl Saakachvili, président de la Géorgie
Le conflit entre Moscou et Tbilissi pourrait remettre en cause les rapports entre l'Occident et la Russie. Ulysse Gosset interroge le chef de l'État géorgien en duplex dans son bureau du Palais présidentiel. (Partie 1)

Regardez la deuxième partie du Talk de Paris - Mikheïl Saakachvili, président de la Géorgie - en cliquant ici.

Alors qu’au début du mois d’août le monde entier avait les yeux tournés vers Pékin, vers les Jeux olympiques et le Tibet, c’est en Géorgie que la guerre a éclaté entre Moscou et Tbilissi. Un conflit éclair qui restera peut-être dans l’Histoire comme un "Big Bang" stratégique, qui pourrait remettre en cause les rapports entre l’Occident et la Russie, un tournant majeur en ce début du XXIe siècle. Cette guerre dépasse, en tout cas, le conflit entre l’empire russe et l’insolente Géorgie. Mikhaïl Gorbatchev, l’ancien président soviétique, parle de risque de "cataclysme mondial" et certains évoquent même une nouvelle ligne de démarcation entre l’Est et l’Ouest dans le Caucase.

 

Après avoir occupé une partie de la Géorgie, Moscou accélère le démantèlement de la Géorgie en reconnaissant l’indépendance de l’Ossétie du Sud et de l’Abkhazie – violant ainsi ses frontières et les lois internationales. Comme si l’ours russe prenait sa revanche après l’humiliation subie au Kosovo…

 

Notre invité est au cœur de ce drame : le Président géorgien Mikheïl Saakachvili que nous retrouvons en duplex de Tbilissi dans son bureau du palais présidentiel.

-Bonjour Monsieur le Président !

 

-Mikheïl Saakachvili – Bonjour !

 

-Monsieur le Président, vous êtes la principale victime politique du coup de force de Moscou près d’un mois après le début de la guerre. Est-ce que vous vous sentez toujours directement, personnellement menacé par le Kremlin ?

 

-Il ne s’agit pas de moi du tout. Bien sûr, j’entends beaucoup de déclarations de dirigeants russes qui disent que c’est uniquement un conflit avec le Président géorgien. Mais la réalité est très différente. Tout le conflit, toute l’agression, toute cette attaque contre la Géorgie a été préparée bien en amont. C’est absolument clair maintenant. C’est une revanche pour le Kremlin, en raison de toute l’humiliation, de la destruction de l’Union soviétique, de l’avancée de l’Occident. Une attaque qui met en danger l’avancée de la démocratie, l’avancée des libertés. Car pour eux, c’est le véritable danger. Donc, même si on parle de temps en temps du Président géorgien ou de la politique concrète de la Géorgie, si on écoute attentivement ce que disent les Russes, on comprend que la Géorgie n’est pas un point central mais que le véritable conflit est celui qui les opposent à l’Occident, entre eux et le monde libre, entre eux et l’Amérique, entre eux et je dirais même une majorité des pays asiatiques. Il y a une logique paranoïaque.

 

-Monsieur le Président, est-ce qu’il y a encore aujourd’hui un risque d’intervention russe contre la capitale, Tbilissi. Est-ce que le danger des chars russes à l’assaut de votre palais et selon vous écarté aujourd’hui ou pas ?

 

-Je ne crois pas que ce danger soit écarté. Il est absolument clair que les Russes vont contrôler l’ancien territoire de la Géorgie. Il est aussi clair que ce serait très facile. Ils sont rentrés en Géorgie avec 3 000 chars, avec 80 000 soldats. La Géorgie est un petit pays. Il est très facile de se rendre à la capitale s’il n’y a pas de résistance. Il est très facile d’occuper une partie de ce pays. Il y a des soldats et des chars russes dans la majorité de nos territoires, à l’ouest, à l’est, et à 30 kilomètres de Tbilissi, dans la région d’Alkhagori. Donc ils sont en mesure de le faire. Mais, comme j’ai dit, il ne s’agit que d’une partie de ce conflit. Ils envisagent cette confrontation totale. Leur rhétorique est très claire. Donc je ne crois pas que le seul pays en danger est la Géorgie. Je crois que la stabilité de l’Europe dans son ensemble, est en danger.

 

-Justement, Bernard Kouchner, le Ministre français des affaires étrangères, a dit que les Russes avaient peut-être d’autres ambitions. Notamment la Crimée, l’Ukraine, la Moldavie… Qu’est-ce que vous en pensez ? Est-ce qu’il y a un risque pour la Crimée et pour l’Ukraine en particulier ?

 

-La Russie ne l’a jamais caché. En ce moment le monde entier y est beaucoup plus sensible puisque il est évident qu’il faut prendre ces menaces très au sérieux et qu’ils ne bluffent pas. C’est très réel. La première chose que Poutine a fait quand il a pris ses fonctions (même lorsqu’il était Premier Ministre il exerçait aussi la fonction de Président parce que Eltsine était malade) était de distribuer des passeports aux habitants de l’Abkhazie et de l’Ossétie du Sud sous le contrôle de Moscou. Plus que la moitié de l’Ossétie du Sud était sous le contrôle du gouvernement central géorgien et une partie de l’Abkhazie était sous contrôle du gouvernement central géorgien avant ce dernier conflit. Donc ils ont distribué des passeports là où ils ont pris le contrôle militaire. Maintenant, il y a quelques mois, ils ont commencé à distribuer des passeports en Crimée. Ils y en ont déjà distribué près de 80 000. C’est beaucoup plus qu’en Ossétie du Sud où 25 000 personnes n’était pas sous notre contrôle, ou en Abkhazie où ils ont distribué à peu près 50 000 passeports.

 

-La Russie a envoyé une lettre à mon collègue et ami, le Président Yushchenko, avec des menaces directes et des références au conflit en Géorgie, avec la menace directe à la fin de cette lettre en disant que l’Ukraine pourrait payer pour son soutien à la Géorgie. Donc il est tout à fait clair qu’il y a quelques cibles là bas. La Russie a attaqué l’infrastructure énergétique, y compris avec des missiles SS 26, ce qui est absolument scandaleux. Ils ont menacé l’Ukraine. Ils ont menacé les Pays Baltes à de nombreuses reprises pendant toutes ces années. Mais, si on écoute attentivement, ils sont en train de menacer l’Union européenne, l’OTAN et l’Amérique.

 

-Est-ce que vous êtes d’accord pour dire que Moscou essaie d’établir une nouvelle ligne de démarcation autour de l’ancien empire russe ? Certains parlent même d’un nouveau rideau de fer. C’est pas un peu exagéré, quand même ?

 

-Ecoutez, j’ai toujours pensé que toute cette rhétorique à Moscou était exagérée. Il ne fallait pas le prendre trop au sérieux au risque de devenir fou. Mais, malheureusement, maintenant, ils ont fait ce qu’ils avaient dit. Beaucoup plus, même. Poutine a certes toujours dit que la dissolution de l’Union soviétique était l’une des tragédies les plus importantes du XXe siècle. Pour ma génération, y compris pour les Russes de ma génération, c’était un jour très joyeux. C’était le jour le plus heureux de ma vie.

 

-Mais est-ce qu’il y a un nouveau rideau de fer qui se met en place, à votre avis ?

 

-Je ne crois pas que la Russie ait les moyens, en ce moment, de recommencer la Guerre Froide. L’Union soviétique avait un niveau de ressources très différent. C’était un monde parallèle à celui de l’Occident. En ce moment, ce n’est pas possible parce que les russes ont beaucoup de liens avec l’Occident. L’élite russe a été scandalisée quand la police a arrêté certains oligarques à Courchevel. L’Abkhazie c’est très bien mais ils préfèrent la Côte d’Azur. Ils ont leurs comptes personnels dans les banques suisses. Ils envoient leurs enfants étudier en Occident. Donc il est absolument clair qu’il y a un peu de chantage et un peu de bluff. Par exemple, les soldats qui sont entrés en Géorgie ont été étonnés par la culture européenne qu’ils y ont trouvée. Ils ont été étonnés par les villes géorgiennes et, c’est bien démontré maintenant, aussi par les bases militaires géorgiennes. Ils ont eu une réaction quelque part, similaire à celle des soldats soviétiques quand ils sont entrés dans les pays de l’Europe de l’Est de l’Europe de l’Ouest pendant la deuxième guerre mondiale. C’était la même chose quand ils sont entrés en France pendant la guerre contre Napoléon. La Géorgie n’est pas un pays pauvre. Elle n’est pas un pays riche non plus. Nous nous développons très vite. Donc ils ont vu quelque chose de très différent en Géorgie. La Russie en ce moment, est sous-développée. La Russie a besoin d’échanges, de contacts, de coopération avec l’Occident. Il ne faut pas sous-estimer les instruments dont disposent l’Europe ou même l’Asie, qui n’ont rien à gagner de ces confrontations. Il faut être vaillant. Il faut être prudent. Il faut rester serein, bien sûr. Il ne faut pas parler d’une nouvelle Guerre Froide. La Russie n’en a pas les moyens en ce moment. Ils ont peut-être la volonté ou ‘ambition de refaire la Guerre Froide, mais ils n’en ont pas les moyens.

 

-Monsieur le Président, avant de revenir sur cette guerre en Géorgie, sur cette situation qui continue d’une certaine manière, je vous propose de revenir sur votre parcours personnel et de voir, avec ce portrait qui a été réalisé par l’une des journalistes de France 24, Laure de Matos, comment on est arrivé là, et votre propre destin : comment vous avez contribué à mettre la Géorgie dans cette nouvelle période de son histoire. Regardons ensemble ce portrait.

 

Portrait
"La nuit où tout a basculé : Tbilissi lance l’assaut sur la petite république séparatiste d’Ossétie du Sud et c’est la guerre avec le grand voisin russe. Une réaction militaire d’envergure en soutien, selon Moscou, à la minorité russophone de la république autoproclamée. L’initiative vient de lui, évidement, Mikheïl Saakachvili, l’homme fort de la Géorgie depuis plus de quatre ans. Le Président géorgien a fait ce pari fou : faire rentrer dans les rangs la province rebelle. Mais en défiant ainsi le Kremlin il a failli perdre le pouvoir et a précipité la reconnaissance de l’Ossétie du Sud et de l’Abkhazie par la Russie.

 

Impatient, impulsif, impétueux, des adjectifs qui reviennent souvent pour décrire "Micha"», propulsé chef de l’Etat en 2004 à tout juste 36 ans. Il aurait pu continuer sa carrière d’avocat à New York (il est diplômé de Columbia), aux côtés de sa femme, une néerlandaise, et de ses deux fils. Mais ce polyglotte ambitieux rentre au pays et se fait connaître du monde entier en novembre 2003. Une rose à la main, il prend d’assaut le Parlement et pousse le Président Chevardnadze à la démission. Les élections législatives qui viennent d’avoir lieu auraient été truquées. Saakachvili revendique la victoire et le peuple est derrière lui : 100 000 personnes sont dans la rue, c’est la fameuse révolution des roses.

 

Cet ami de l’Occident entame alors des réformes. Il modernise, privatise, affiche sa proximité avec l’administration Bush et veut que la Géorgie adhère à l’OTAN.

 

Mais l’idylle entre ce fougueux Président et son peuple ne durera que jusqu’à l’automne 2007. Des rumeurs de corruption entachent sa réputation, "Micha" se laisse aller à certaines dérives autoritaires, les géorgiens manifestent de nouveau, emmenés par l’opposition. Et cette fois leur cible c’est lui. Saakachvili déclare l’état d’urgence et fait fermer le principal média d’opposition, la chaine Imedi TV.

 

Réélu malgré tout à plus de 53% début 2008, Mikheïl Saakachvili a tenté le diable en Ossétie alors que sa popularité auprès des Géorgiens n’est plus ce qu’elle était."

 

-Alors, Monsieur le Président, est-ce que vous avez tenté le diable et est-ce que vous n’êtes pas, finalement, tombé dans le "piège" qui vous était tendu par le Kremlin et par Vladimir Poutine ?

 

-C’est absolument faux. D’abord, au sujet de ma popularité, il faut dire que je viens de remporter avec mon parti le scrutin parlementaire, il y a trois mois, avec 63% des voix. Je crois que c’est un résultat fantastique dans n’importe quelle démocratie. C’est absolument formidable. Il est vrai que la Géorgie a eu un taux de croissance autour de 12% l’année dernière, et que nous attendons 11% en ce moment. L’économie géorgienne a pratiquement triplé pendant mon premier mandat. Donc ces termes "impulsif"… étaient utilisés par des russes, comme des clichés de propagande. Mais le gouvernement géorgien et moi-même nous avons démontré très bien que c’est un gouvernement démocratique très serein. Je crois que les épreuves que nous avons subies depuis quelques semaines seraient difficiles pour n’importe quel gouvernement.

 

-Monsieur le Président, vous avez certainement fait preuve d’un grand sang-froid. Mais, tout de même, est-ce que vous n’êtes pas tombé dans le piège tendu pas Moscou ?

 

-Non. C’est comme dire que Dubček est tombé dans le piège de Brejnev ou que le maréchal Mannerheim est tombé dans le piège de Staline en 1939 en Finlande, ou que les polonais sont tombés dans le piège des allemands en 1939, que les tchèques ou les slovaques sont tombés dans le piège d’Hitler en 1938. Parce que la Russie a passé plus d’un an à préparer ces attaques sur le terrain : ils ont construit des base militaires, ils ont construit des équipements dans le port d’Abkhazie, ils ont construit le chemin de fer en Abkhazie – évidemment pour faire rentrer les chars. J’ai averti tout le monde. J’ai parlé avec de nombreux dirigeants occidentaux à ce sujet-là. C’était absolument clair que c’était bien préparé en amont. Le Président Poutine m’a menacé de faire ceci il y a deux ans pendant le Sommet de la CEI à Minsk. Je vais vous montrer une carte. Les zones en vert sont sous contrôle de l’armée russe et le reste ce sont des villages mixtes peuplés par des ossètes et des géorgiens sous le contrôle du gouvernement géorgien, et dirigés par des séparatistes qui ont choisi de rejoindre le gouvernement géorgien et de négocier l’autonomie des ossètes. Donc les russes contrôlaient les zones vertes. Nos avons répondu à l’attaque des chars russes cette nuit-là. Mais les chars étaient là depuis un mois. Les officiers russes ont contrôlé Tskhinvali et n’importe quel gouvernement démocratique aurait eu l’obligation d’y répondre. Et ça n’a rien à voir avec la popularité du Président de la Géorgie. C’est absolument faux. Parce que j’étais, avec mon gouvernement plus populaire que jamais. Selon tous les sondages. Et il est regrettable que n’importe qui puisse répéter tous ces clichés qui viennent de Moscou. En ce moment, accuser la Géorgie de cette attaque est c’accuser la victime de l’agression de provoquer cette agression. Il y a bien sûr des gens qui peuvent justifier leur inaction en culpabilisant les victimes. C’était le cas avec les tchèques, les polonais, les afghans… Si on parle de l’origine de ce conflit, j’ai toujours dit que n’importe quelle commission indépendante pouvait vérifier les faits qui ont abouti à cette intervention, à cette agression. Les russes ont d’abord parlé de 2 000 morts et les médias occidentaux en ont fait l’écho tout de suite. Aujourd’hui ils parlent de 133 morts et les ONG parlent de 47 morts seulement. Une mort est regrettable, bien sûr, mais on parle de milices, de gens qui ont attaqué des populations civiles. Mais la Russie a parlé de génocide. En réalité, la Russie a dit que la Géorgie a commis un génocide, mais c’est la Russie qui a fait un nettoyage ethnique total.

 

-Monsieur le Président, vous dites que vous n’êtes pas tombé dans le piège des russes. Aujourd’hui vous dites qu’il y a toujours une menace contre Tbilissi. Et aujourd’hui Vladimir Poutine accuse les américains d’interférence en Géorgie. Qu’est-ce que vous répondez au Président russe qui accuse les américains d’être encore à vos côtés en Géorgie ? Il dit même qu’il y a des américains qui dirigent certaines opérations en Géorgie… Est-ce qu’il y a des américains à vos côtés pour vous aider à vous défendre ?

 

-Je voudrais dire très clairement qu’il n’y a pas de commandants ni de conseillers américains aujourd’hui dans cette zone de conflit. Ce conflit n’a rien à voir avec les Américains. J’ai une carte qui montre le nettoyage ethnique d’un certain nombre de villages par des Russes depuis deux semaines. C’est ça qui est important. C’est ça le but de cette intervention. Donc c’est ridicule de parler des Américains.

 

-Donc, Monsieur le Président, vous démentez catégoriquement qu’il y ait la moindre interférence américaine

 

Absolument. Il y a un soutien politique de la part de l’Amérique et de l’Union européenne. Et je crois que ce soutien a aidé la Géorgie à arrêter les chars russes qui se dirigeaient à Tbilissi. Ça c’est clair. Mais comment aurions nous pu contrer l’attaque préparée par la Russie avec les Américains ? J’ai toujours averti les américains et les autres que l’attaque était possible. Mais je ne peux pas accuser les américains ni les européens parce qu’il était vraiment difficile d’imaginer l’ampleur de l’attaque, de l’agressivité, C’était inattendu. J’étais en route vers Pékin quand j’ai décidé de faire marche arrière parce qu’il devenait évident que la situation s’était détériorée. La Russie a très bien choisi le moment. La plupart des dirigeants étaient à Pékin ou en vacances, et les yeux du monde étaient rivés, comme vous l’avez dit, sur les Jeux Olympiques. C’était bien choisi. C’était très cynique. On a entendu beaucoup de clichés : un président géorgien impulsif, la Géorgie a attaqué en premier, le génocide... Bien sûr la presse occidentale n’était pas très bien préparée parce que la majorité des journalistes sont à Moscou et entend les sources russes, des sources de propagande de guerre. Mais les journalistes étaient aussi à Pékin donc ils se sont contentés de répéter la propagande de guerre russe. Et c’est regrettable si qu’aujourd’hui, encore, on accuse encore la victime d’être l’agresseur. Il y avait 80 000 soldats et 3 000 chars. C’était plus qu’en Afghanistan, plus qu’en Tchécoslovaquie. Il était impossible de monter cette opération sans la préparer bien en amont.

 

-Monsieur le Président, je crois que vous avez très bien expliqué votre position. Je vous propose de marquer une petite pause pour regarder ensemble le journal de FRANCE 24.
 

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