Entre Rangoon et la frontière thaïlandaise, en plein cœur de cette Birmanie interdite tenue d’une main de fer par une succession de dictatures depuis 1962, se trouve Tokawdo. C’est une colonie modèle en pays Karen, une minorité ethnique, où opère l’une des plus vieilles guérillas au monde.
Le général Htaing Maung accueille les rares visiteurs au son de l’hymne national Karen. Vétéran de l’insurrection, ce militaire est passé il y a un an à l’ennemi, la junte militaire avec laquelle il cohabite désormais.
Depuis 1949, les Karens se battent contre le pouvoir birman. La défection du général et de ses miliciens a déclenché une guerre fratricide. Ils se défendent pourtant d’être des traîtres. "Nous ne faisons que servir l’intérêt de notre peuple. Les vrais traîtres sont ceux qui compromettent le futur de notre nation pour leur seul intérêt personnel… Nous voulons la paix et l’harmonie, la stabilité, la prospérité… ", s’emporte le pasteur Timothy.
Le village de Tokawdo se trouve à quelques kilomètres seulement de la tombe du père de la révolution, Saw Ba U Gyi. L’homme qui a ordonné aux Karens de ne jamais se soumettre… Une femme, en aparté, explique comment fonctionne vraiment la Birmanie des généraux : "Ici, le noir devient blanc en un claquement de doigt ! L’argent sale se transforme en argent propre aussi !"
Le clou du séjour dans cette colonie modèle est une visite guidée menée par le colonel Maung Kyaw, chef des services de renseignement du Conseil pour la Paix et officier de liaison avec l’armée birmane. Un homme de l’ombre et l’un des piliers de la reddition du vieux général karen. La bête noire des milieux d’opposition. Il s’adresse aux villageois pour demander leur sentiment sur la vie à Tokawdo. "C’est merveilleux, je n’ai jamais été aussi heureuse", s’exclame une femme.
Malgré la paix et l’harmonie affichée, des gardes du corps suivent de près leur colonel, même dans la rue principale… Mais tout va bien dans le meilleur des mondes. A la question de ce qu’il voudrait faire plus tard, des enfants répondent "instituteurs". Sourire du colonel : "Vous voyez, ici, les gamins ne veulent plus être soldats, c’est notre succès".
En dépit de son uniforme, le colonel n’est pas karen mais birman. On l’accuse d’être depuis longtemps un agent infiltré de la junte. Comme les Karens, il plaide pourtant pour un Etat autonome. Mais contrairement à la guérilla il verse dans le réalisme politique : "La reconnaissance de l’Etat karen doit être totale. Cela doit passer par un référendum. C’est impossible de tracer un cercle sur une carte et déclarer : "Voici notre Etat, donnez-le nous !".













