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EUROPE

À Berlin, les "prolos" de Kreuzberg organisent la résistance anti-Merkel

© FRANCE 24

Texte par Sébastian SEIBT

Dernière modification : 19/09/2013

C’est dans ce quartier de Berlin, foyer dans les années 70 de la gauche alternative, que la CDU d’Angela Merkel a obtenu, lors des législatives de 2009 son plus mauvais score. Malgré les changements, Kreuzberg a gardé son âme protestataire.

Ils sont réunis dans une petite baraque à quelques pas des tours HLM de la Kottbusser Tor, une place du quartier de Kreuzberg connue pour être l'un des hauts lieux du trafic de drogue à Berlin. Mais Detlev Kretschmann, Fatma ou encore Enver Mastovian ne sont pas là pour mettre en garde contre les méfaits de la drogue. Réunis au sein de l'association "Kotti & Co.", ils répètent à qui veut bien les écouter qu'il faut d'urgence mettre un coup d'arrêt aux hausses de loyers. Des augmentations qui menacent de changer la physionomie du Kreuzberg qu'ils aiment depuis si longtemps.

Tous habitent ici depuis plus de 30 ans. Ils se veulent les garants de l'âme d'un quartier qui, tel un village d'irréductibles gaulois, résiste encore et toujours à la CDU d'Angela Merkel. C'est à Kreuzberg que le parti démocrate-chrétien a obtenu son plus mauvais score au niveau national (11%) lors des dernières législatives en 2009. Et tout porte à croire que le vote du 22 septembre prochain dans ce quartier ne sera pas non plus très favorable à la chancelière sortante.

30% d'habitants d'origine étrangère

Detlev Kretschmann habite depuis 65 ans à Kreuzberg. Il a été instituteur dans la première classe à Berlin où 100% des élèves étaient des enfants d'immigrés. © FRANCE 24

“Kreuzberg a toujours été et reste encore aujourd’hui un quartier réellement 'prolo' où Allemands de souche et travailleurs immigrés vivent en harmonie”, souligne, pas peu fier, Detlev Kretschmann, un Allemand de 65 ans né à Kreuzberg. Pas franchement l’électorat type de la droite allemande. “Je suis arrivée à Kreuzberg en provenance de Turquie il y a 43 ans et je n’imaginerais pas vivre ailleurs qu’ici, c’est mon chez moi”, confirme Sabiye Yeldis. Comme elle, près de 30% des 150 000 habitants du quartier sont d’origine étrangère.

“Ici, c’est un lieu où les immigrés peuvent se sentir en sécurité, d’abord parce qu’il n’y a pas ou très peu de racisme et aussi parce que c’est, de tout Berlin, le quartier où l’entraide associative est la plus développée”, précise Detlev Kretschmann. Pour lui, le succès de ce brassage des nationalités tient au principe du “travailler et vivre ensemble”. Un sens de la communauté qui nait “dès l’école, car des enfants de toutes origines s’y cotoient et apprennent à se connaître”, souligne Enver Mastovian, lui aussi natif de Kreuzberg, qui travaille dans une usine de fabrication de biscuits. 

Allo Kreuzberg bobos

“Mais attention, de plus en plus de nouveaux habitants cherchent à mettre leurs enfants dans des écoles privées justement pour éviter ce mélange”, avertit Detlev Kretschmann. C’est l’un des signes du bouleversement actuel à Kreuzberg. Il suffit pour s’en rendre compte de se balader dans Orianenstrasse, l’une des principales artères du quartier. Certes, l’héritage des mouvements culturels alternatifs qui a fait une partie de la rénommée de Kreutzberg dans les années 1970 est toujours présent, notamment à la salle de concerts SO 36, l’un des lieux hautement symboliques. Mais tout autour de ces quelques vestiges, les boutiques et les restaurants pour bobos branchés se multiplient. On peut ainsi se faire faire une coupe de cheveux dans un salon à la déco très “arty” avant de déguster un café “naturel” en plein milieu d’un magasin de vêtements de jeunes créateurs.

Fatma, qui vit depuis 39 ans à Kreuzberg, dénonce des hausses de loyers qui entraînent une ghettoïsation des populations les plus pauvres. © FRANCE 24

La population s’embourgeoise au grand dam des habitants historiques, qui tiennent à conserver l’âme de Kreuzberg. “Les populations les plus pauvres sont de plus en plus ghettoïsées”, s’emporte Fatma, une ingénieure des chemins de fer au chômage, qui vit à Kreuzberg depuis 39 ans. Pour elle, les responsables sont clairement identifiés : les promoteurs immobiliers et les politiques. Les premiers profitent de la popularité de Berlin, notamment auprès des jeunes actifs, pour exercer une pression à la hausse sur les loyers et les seconds  ne font rien contre cette flambée des prix.

Des loyers multipliés par trois ou quatre

Un phénomène qui n’est pas propre à Kreuzberg. Mais ici, les conséquences en sont d’autant plus radicales que le quartier abrite encore une forte concentration de travailleurs à revenus très modestes. “Les propriétaires profitent des mises aux normes énergétiques pour effectuer d’autres travaux dans les habitations qui leur permettent de multiplier par trois, voire parfois quatre les loyers, même dans les logements sociaux”, affirme Detlev Kretschman. “Certains d’entre nous sont maintenant obligés d’allouer plus de 60% de leurs revenus pour payer le loyer, ça ne laisse quasiment plus rien pour vivre”, se plaint Fatma.

1000 logements sociaux abritent une population à 80% d'origine turque aux alentours de la Kottbusser Tor à Kreuzberg © FRANCE 24

Parmi les populations les moins aisées, ce sont les immigrés, et notamment les Turcs, qui pâtissent le plus de la hausse des loyers, selon l'association “Kotti & Co". ”C'est pourquoi ses membres estiment que la hausse des loyers n’est rien d’autre qu’une “forme de racisme qui vise à faire disparaître de Kreuzberg une partie de la population d’origine étrangère”. Raison de plus, selon eux, de faire campagne contre la candidate de la droite.

Première publication : 19/09/2013

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