De retour en Irak
Wednesday 09 juillet 2008
Grand reporter à FRANCE 24, Lucas Menget est de retour en Irak avec Guillaume Martin. Lisez ses impressions sur la situation dans le pays, regardez ses interventions dans les journaux et posez-lui vos questions.
Wednesday 09 juillet 2008
Par Lucas Menget / FRANCE 24Bagdad, le 8 juillet - Demain
La piscine est vide. Vide, ou sale. Pendant ce séjour, je n’ai jamais pu y plonger. Quand je suis arrivé, son eau était jaune. Le sable des tempêtes dans l’eau de la piscine. Puis l’eau a viré au marron. De la terre ? Il y a quelques jours, les propriétaires de l’hôtel ont décidé de la vider. Et ils ont les plus grandes peines à la remplir de nouveau. « Demain ! », disent-ils tous les jours. La piscine est vide. Et pourtant je n’en ai jamais eu autant besoin. La chaleur, les ennuis « logistiques », et pas mal de doutes.
L’Irak est le pays du doute. Pour tout et pour chacun. Cinq ans d’extrême violence ont appris aux Irakiens à ne plus rien promettre, ne plus rien croire. Comment savoir si telle route sera ouverte le lendemain, si tel colonel à qui l’on veut parler sera encore vivant ? Comment savoir si dans une demi-heure, ce barrage tranquille n’aura pas été attaqué ?
Corruption à grande échelle
Dans le doute, il faut se rassurer avec des éléments tangibles. L’argent. Il est devenu un moyen de croire. La corruption touche tous les niveaux. Des pauvres aux riches, des forts aux faibles. Tout s’achète, tout se paye. Très cher. La vie, l’information, le passage, le temps. Il faut souvent payer pour rien. « Parce que c’est comme ça ». Parce que plus personne n’ose se demander ce qu’il fera dans un jour ou dans un an. A défaut, il faut bien faire quelque chose : tenter de gagner un peu plus. C’est exaspérant, mais indispensable. Et à en croire les livres, l’Irak a toujours été corrompu, toujours été violent.
Difficile, aujourd’hui, de croire qu’il y a 30 ans, les Irakiens étaient parmi les plus riches du Moyen-Orient. Qu’un dinar valait 3 dollars, quand il en faut aujourd’hui 5000 pour la même somme. Le pétrole suintait tous les pores du pays. Les amis américains, britanniques et français se pressaient aux portes de l’aéroport pour ne pas manquer les contrats. Les écoles et les universités tournaient à plein régime. Les magasins de luxe du centre ville depuis longtemps fermés, ont étés remplacés par des échoppes de légumes. « On n’a jamais été préparés à vivre comme des pauvres », dit un Irakien.
Fonctionnaires payés en monnaie de singe
Les files d’attentes aux stations-service. Comment est-ce possible dans un pays qui possède probablement les plus grandes réserves de pétrole du monde. Les cuves vides : « c’est la grève ». Mais qui fait grève ? « Les employés des stations ! Ils sont fonctionnaires mais ne sont plus payés ».
Rue Saadoun à Bagdad. Depuis quelques semaines sont apparus des panneaux solaires sur les lampadaires. « C’est nouveau, c’est vraiment étrange. Je ne pensais pas qu’on aurait ça ici », rigole le chauffeur. La pollution est telle en fin de journée qu’on distingue à peine les panneaux. Pour un peu, on se demande si ce n’est pas une blague. « Vous croyez que c’est vraiment le moment de nous installer des systèmes écologiques », demande-t-il plus sérieusement. Qui a gagné ce marché ? Avec quels arguments ? Eclairer la rue la nuit, certes. Mais elle est vide ! Personne, en dehors des convois de l’armée, ne roule rue Saadoun la nuit. Et les blindés tentent plutôt de se déplacer sans êtres vus…
De Saddam à Bremer...
L’Irak est un pays complexe, passionnant, et attachant. Les Irakiens le sont encore plus. Mais l’Irak est aussi un concentré de l’absurde. De la cruauté à la bêtise : de Saddam Hussein à Paul Bremer. Un espace pour exercer les pires travers de l’homme fort sur les humains. Pour voir. En mettant un soin particulier à ne pas chercher, à ne pas comprendre, à ne pas regarder. En bas, les Irakiens ne connaissent que la violence. Ils en distinguent les codes invisibles. Ils la connaissent, parfois l’apprécient. En se disant qu’un jour, demain peut-être, c’est sûr, ça ira mieux. « Demain… ».
Demain, ce carnet de route s’arrête. Parce que nous partons (si la tempête le permet...). Mais aussi parce que les mots sont plus absurdes encore que la situation qu’ils tentent de décrire.
" Appliquer les mots habituels au milieu de tout cela est devenu aussi difficile que de supporter ses pensées. La guerre a éreinté les mots; ils se sont affaiblis, dégradés."
Henry James, New York Times,1915.
Bassorah, Fao, 5 et 6 juillet - Tempête sous les turbans
La Corniche à Bassorah. Une promenade. L’air du Shatt-el-Arab, enfin agréable en fin de journée. Les pêcheurs. Et des gens. Des hommes, des femmes, des enfants. Les hommes entre eux, chicha à la bouche. Les femmes, en noir, avec les enfants. C’est le Sud chiite : on ne badine pas avec la religion. Mais ils sont là, ces Irakiens. Dehors. A respirer - enfin - l’air de leur pays. Il y a ce jeune homme, cheveux mi-longs, gel parfaitement appliqué, lunettes imitation Dior, jean slim et chemise branchée. "Pendant cinq ans, on ne pouvait pas venir ici. Impossible. Il y avait trop de risques, trop d’attentats, trop de violence. Les milices tenaient la ville". Et puis, il y a un mois, l’armée a été déployée. Partout et en force. Avec l’aide des Américains et des Britanniques. Mais c’est bien l’armée Irakienne qui patrouille en ville. "On ne sait pas combien de temps ça va tenir, alors on en profite".

L'armée patrouille sur la Corniche de Bassorah, le 6 juillet
Bassorah. La deuxième ville irakienne. Tenue par des milices pendant cinq ans, malgré la présence des bataillons britanniques qui laissaient plus ou moins faire. Difficile de comprendre le jeu des différentes factions. Jamais le monde chiite ne m’a paru aussi complexe et passionnant, malgré la lecture, en voiture, de l’impressionnante enquête de l’ami Patrick Cockburn sur Moqtada al-Sadr. Qui contrôlait cette ville ? Un peu tout le monde, quartier par quartier. Les milices Badr ici, les Sadr là, le Hezbollah irakien dans cette banlieue, les fidèles d’al-Hakim plus au sud. Et tous, avec la bénédiction plus ou moins avouée de la police et des autorités. Depuis Nadjaf, plus au nord, les élites religieuses chiites lancent leurs fatwas. A Bassorah, leurs fidèles les appliquent. Et défendent au RPG et à la Kalachnikov les idées débattues dans des maisons invisibles et inaccessibles de Nadjaf. Personne, dans le monde chiite, ne peut rester à l’écart de ces débats plus ou moins feutrés. On ne peut pas être à la fois partisan du Grand Ayatollah Sistani et du jeune chef Moqtada. Il faut choisir. A tous les niveaux.
L’opération lancée par le gouvernement, chiite aussi, de Nouri Al Maliki, a débuté il y a deux mois avec le licenciement de très nombreux officiers de police, corrompus (c’est normal) mais surtout fidèles à leurs partis plus qu’à l’ordre.

Un pont sur le Shatt-el-Arab, à Bassorah, le 5 juillet
Le colonel Abbas est sec. Grand. Visage émacié. Peau sombre, presque noire, comme souvent dans le sud. Uniforme impeccable. C’est lui qui nous accueille à la caserne de Bassorah. Thé, discussions, thé, attente. "Tout est calme, maintenant, vous ne risquez plus rien". Avec Yuri, nous allons fumer une cigarette. Observer un major écossais s’enquérir de l’état des jeeps irakiennes. Impeccable moustache et grand sourire. Mais un gradé irakien vient nous voir : "Vous ne pouvez pas rester là, les combattants de l’armée du Mahdi ne sont pas loin, et ils peuvent tirer des mortiers sur la cour de la caserne. C’est pour votre sécurité". Tout est calme, on vous dit. Thé, discussion, thé, attente. Cinq heures plus tard, c’est parti. Le colonel Abbas a mobilisé un convoi de dix blindés et pick-up armés pour nous "montrer". Il n’est pas à l’aise dès que l’on évoque des noms précis de chefs religieux et politiques. "Pour moi, il s’agit juste de milices. Point. Je ne veux pas imputer de responsabilités à untel ou untel". Prudent, le colonel sait que tout ordre est provisoire, ici. Et que le chef d’aujourd’hui pourrait être le suspect demain.
Premiers journalistes à Bassorah
Les palmiers de Bassorah laissent place au désert. Nous entrons sur la péninsule de Fao. "Vous êtes les premiers journalistes à y venir depuis 2003". Difficile à vérifier, mais le colonel Abbas est formel. De part et d’autre de la voiture, le sable dans lequel reposent les dizaines de milliers de morts des batailles de Fao. Pas les guerres du Golfe. Pire. La guerre Iran-Irak. Les tranchées, le gaz moutarde. Les gamins envoyés au carton pour déminer la route avant les chars. Les Chiites contre les Chiites. Les déserteurs à qui Saddam faisait couper le nez et les oreilles. Khomeiny contre Saddam. Les Arabes contre les Perses. Et la mort pour unique horizon. Dans la tranchée ou en dehors. Une balle dans la tête pour ceux qui rechignaient à combattre. La famille devait payer la balle pour récupérer le corps.
D’un geste du bras, les militaires montrent l’Iran. De l’autre côté de la rive, les torchères des puits iraniens. Amis ou ennemis ? Plus personne n’en a une idée claire dans la région. Amis car après tout, "nous sommes tous chiites, des deux côtés de cette frontière". Et les ayatollahs ont beau diverger sur des points de doctrine, ils sont si proches. Entre les religieux irakiens réfugiés en Iran et les religieux iraniens vivant en Irak, il n’y a parfois que les accents qui varient. Ennemis car après tout "ce sont eux qui arment et financent les milices du Sud".
Des tourbillons de poussière dans une chaleur écrasante
La ville de Fao aurait sa place en Arizona. Des maisons basses. Des chiens. Des tourbillons de poussière dans la chaleur écrasante. Un ciel bleu, immense. Personne dans les rues. Et un shérif. Ici, c’est un lieutenant-colonel. Il nous reçoit dans son bureau climatisé, en jouant avec ses téléphones portables. A gauche de son bureau, son lit. Un oreiller, une couverture. Un petit verre pour le thé. Un climatiseur. Une télévision qui diffuse des dessins animés en boucle, qu’il regarde du coin de l’œil en répondant aux questions. Il a été déployé ici avec une compagnie pour montrer aux miliciens que Bagdad compte bien reprendre le Sud. Par la fenêtre, l’Iran. Et le Shatt-el-Arab. A quoi pense ce militaire, la nuit, quand il ne dort pas, en regardant les reflets sur les eaux mêlées du Tigre et de l’Euphrate ?

Dans un convoi de l'armée Irakienne sur la péninsule de Fao, le 6 juillet
Le convoi se déplace jusqu’à la rive du fleuve. A cet endroit, il fait 200 mètres de large. En face de nous, un bâtiment : le poste frontière iranien. Un drapeau qui flotte, un portrait de Khamenei figé. "Depuis des années, tout passe par ici. Des armes, des hommes, de la drogue", explique le militaire. Les armes viennent de partout dans le monde. Des vieilles kalachnikovs aux derniers missiles antichars. Les hommes viennent d’Iran : allers et retours irano-irakiens pour aller faire le coup de poing ou se planquer quelques jours. "Parfois, des religieux en turban passent en barque la nuit", glisse un gradé. "On ne peut rien faire. Ce sont des religieux, très importants". La drogue vient d’Afghanistan. Via l’Iran. En Irak, la drogue commence à bien marcher. Pour ceux qui ne choisissent pas le paradis des martyrs, c’est un paradis plus accessible. Moins radical.

Péninsule de Fao : un soldat irakien face à la frontière iranienne
"Depuis le renforcement de cette frontière, plus rien ne passe !" Le colonel sourit en répétant la phrase apprise par cœur. Il sait bien que c’est faux. Que depuis des millénaires, le Shatt-el-Arab n’a arrêté personne. Au contraire. C’est un point de liaison entre deux mondes. Celui des Arabes et celui des Perses. Tout le monde y gagne. Même les Américains. A en croire Seymour Hersh, du New Yorker, c’est aussi par là que passeraient les forces spéciales américaines qui vont vérifier côté iranien qu’une nouvelle guerre n’est pas absolument indispensable…
Retour vers Bassorah. Sur le bord de la route, des gamins jouent au foot, insensibles à la chaleur. Des portraits partout, aux carrefours. Moqtada, son père, son beau-père. Un ayatollah, puis un autre. Un Iranien, un Irakien… Pas un seul portrait d’homme politique. Les militaires, aux check-points, saluent le colonel Abbas qui passe en convoi, de retour de Fao. L’opération militaire est un succès. Réel. Les casquettes ont pris le dessus sur les turbans. Mais les turbans se disent qu’il n’est pas nécessaire de les saluer pour les respecter.
Amara, le 3 juillet - On dîne dehors ?
J’avais oublié que le soleil se levait aussi tôt. A 4 heures 30, le ciel était déjà bleu, pendant que nous découvrions le nouveau visage d’Ingrid Betancourt à la télévision. Dehors, nos gardes attendaient, mais ne comprenaient pas vraiment pourquoi nous étions si accrochés à la télévision.
Un café. Des œufs. En route. Dans les rues de Bagdad, des ouvriers. Les chantiers commencent très tôt. Les embranchements d’autoroute servent aussi aux piétons, le chauffeur le sait, il évite. Nous roulons vite. En convoi. Quatre voitures. Nous avons proposé à Yuri et Abigail, de Time, de venir avec nous. Dans les talkies, les chauffeurs et les gardes discutent des attitudes à adopter aux check-points, des mensonges à inventer au fur et à mesure. Les étrangers ne circulent plus sur cette route sans convoi militaire depuis longtemps. Abigail souffre comme toutes les Irakiennes sous son Abaya noire en nylon. Par les fenêtres ouvertes, le vent de plus en plus chaud signe les kilomètres qui passent. La route du Sud.
Voilà L’Euphrate. Qui s’apprête à rejoindre le Shatt-el-Arab. Mais pas encore, patience. Cinq heures de route, et Amara apparaît sur la rive du fleuve. C’est vraiment le Sud. Les palmiers, partout. Les hommes en dishdasha, les femmes en abaya. Les gamins partout. Et la chaleur. Epouvantable. "Attendez, on va encore prendre 10° en allant à Bassorah", rigole Sammy, l’un des chauffeurs. "10° de plus !, mais c’est pas possible à ce niveau de chaleur !" On en conclut qu’au-delà de 50, on ne fait plus vraiment la différence. Le sèche-cheveux est déjà loin. Remplacé par un sèche-linge géant. Même pas le temps de transpirer. L’eau est immédiatement séchée. Les litres d’eau sont engloutis à la chaîne.

Amara, 3 juillet : un militaire irakien protège un convoi de la police
Les policiers s’enveloppent la tête dans des foulards. Ils viennent de reprendre le contrôle de la ville. Le général vient de Bagdad. Il a été formé en Italie. Il admet que "l’administration précédente était un peu trop faible." Doux euphémisme pour expliquer que la ville était aux mains de l’Armée du Mahdi, la milice de Moqtada Al-Sadr. Le gouverneur et le maire de la ville ont étés arrêtés. L’armée et la police patrouille. Partout. Les nouveaux maîtres envoyés par Bagdad peuvent nous faire le tour du propriétaire sans aucun incident.

Amara, 3 juillet : une femme proteste contre l'arrestation
de son fils par la police
Officiellement, les Américains ne sont plus là. Ils ont "rendu" le pouvoir aux Irakiens. Sur la base militaire, à l’extérieur de la ville, plusieurs dizaines de soldats sont pourtant habillés de l’uniforme US Army, et ne parlent rien d’autre que l’anglais… L’un d’eux s’avance. "Vous n’avez pas le droit de nous filmer. Nous n’avons pas le droit de parler. Nous ne sommes pas là, en fait." Sauf qu’ils sont là. Forces spéciales et régulières. Sans doute juste pour un coup de main à leurs collègues. L’hypocrisie de la guerre en Irak nous énerve. Tous. Un lieutenant-colonel finit par venir, sans doute alerté. Il demande nos numéros et promet de nous appeler, alors que son regard et ses intonations disent exactement l’inverse. Il n’appellera jamais.

Amara, 3 juillet : La rue principale de la ville
pendant une opération de la police
Le soir tombe d’un coup. 19 heures. En quelques minutes, il fait nuit. L’air devient presque respirable. L’électricité est alternative. Les rues plongent brusquement dans le noir total.
Au bord de la rivière, des restaurants. On ouvre grand les yeux. Yuri s’interroge en même temps que moi. "La dernière fois que tu es sorti au restaurant en Irak, c’était quand ? 2004". Pareil.
On dîne dehors ? Nos gardes sont ravis. Nous encore plus. Il y a du monde. La viande est bonne. On dîne dehors. C’est simple. Pour nous c’est historique.
Bagdad, le 2 juillet - Le curé n’est pas là
En voiture à la recherche des chrétiens de Bagdad. L’idée est de savoir combien ils sont. Comment ils vont. S’ils ont tous fui. Ce qu’ils font quand ils restent. Nous allons dans Karrada, le quartier du centre de Bagdad où se concentrent beaucoup d’églises. Il y a 17 communautés chrétiennes différentes en Irak. Des plus classiques aux plus obscures. Des Eglises aux sectes.
Une grande croix en béton au-dessus d’une église cubique. La rue est barrée des deux côtés. Les visages sont fermés. Avec leurs revolvers et leurs talkies-walkies, les vigiles protègent les Eglises. Elles ont toutes été attaquées ces dernières années. Certaines ont brûlé. D’autres ont sauté. Les messes sont devenues rares, et les fidèles se cachent.
Il faut se cacher pour survivre
Dans la rue, on croise des regards. A la vue de nos caméras et de l ‘appareil photo de Yuri, ils se baissent. Se détournent. Survivre, c’est se cacher. Comme tout le monde en Irak, mais peut-être plus encore dans ce quartier. Nous tentons de frapper aux portes des Eglises. De forcer un peu. Rien n’y fait. Personne ne veut parler. "Le curé n’est pas là". Il est au Kurdistan. Il est au Liban. Il est en Europe. Il est fatigué.
En fait, le curé est là. Probablement. Mais il ne veut pas sortir. Pas parler. Se montrer le moins possible. Il y a quelques semaines, un curé de Karrada a été tué devant la porte de son appartement, à 15 heures. Comme ça. Parce qu’il était curé.
Des chrétiens de Karrada s’approchent de nous. Posent deux questions. Puis disparaissent. Sans vouloir répondre aux nôtres. La grande croix en béton est triste. On se prend les pieds dans les barbelés qui encerclent l’Eglise vide.
Ah, ces magasins d'alcool !
Il paraît que rue Saadoun, deux magasins d’alcool viennent de rouvrir après trois ans de fermeture. Il paraît que les vendeurs sont chrétiens. Les magasins sont ouverts. Et le commerce marche bien. Ça défile pour acheter des bières ou des petites bouteilles de whisky. Je demande si les vendeurs sont chrétiens. Embarras. Confusion. Non, puis oui, timidement, puis Non. Le secret, toujours. Tous les magasins d’alcool de la rue Saadoun ont sauté, eux aussi, un jour ou l’autre.
Le curé n’est pas là. Les vendeurs ne sont pas chrétiens. Pour vivre malheureux, ils vivent cachés.
La nuit sera courte. Départ pour le sud au milieu de la nuit.
Bagdad, le 1er juillet - Quatre pages
Deux Irakiens, assis dans des fauteuils. La nuit est tombée, le sable continue à voler. Tous les aéroports et héliports de la région sont fermés. Personne ne peut entrer, ni sortir du pays. Faire un tour dans la rue est une aventure, une lutte contre le sable. Chacun est cloîtré chez soi. C’est le meilleur moment pour s’arrêter. Pour parler.
Deux Irakiens. Un chiite et un sunnite. Ils ont décidé de refaire l’histoire. De raconter les détails. De faire leur récit de leur pays. Deux Irakiens cultivés, drôles et fiers. Qui rient aujourd’hui des frasques des deux fils de Saddam. Qui démentent les mythes. Qusaï, le plus jeune, était tout aussi féroce que son jeune frère Oudaï, mais en plus secret. Plus intelligent. Et peut-être moins traumatisé. Qusaï pouvait faire des enfants. Oudaï, non. Manière, pour eux, d’expliquer l’obsession des femmes d’Oudaï. Mais pas de l’excuser. La seule évocation des fils du raïs réveille les fantômes. Des silences apparaissent à la fin des phrases. Les deux Irakiens rient. Mais leurs sourires ont des ombres au coin des lèvres.
Le pétrole, c'est pour les autres
Ils passent de l’arabe à l’anglais, ou l’inverse, évoquent le passé, l’avenir, très peu le présent. "Ce pays est si riche. Il y a du pétrole, là, sous nos pieds. Partout dans Bagdad. Bagdad est sur une immense nappe de pétrole. Mais nous, on aura jamais rien du pétrole. C’est pour ceux qui nous dirigent". L’un d’eux raconte le jour où son père a trouvé du pétrole dans son jardin. Il cherchait juste de l’eau. Il a immédiatement fait bétonner son jardin. Parce que sous Saddam, toute nappe de pétrole, si petite soit-elle, était confisquée. "Aujourd’hui, ce n’est pas Saddam qui confisque, ce sont les compagnies américaines et européennes. C’est quoi la différence ?"
Les petites bouteilles d’eau s’alignent sur la table basse. Autant pour la soif que contre le sable : tenter de faire passer ce goût dans la bouche en avalant des litres d’eau. L’eau, toujours plus chère que le pétrole, en Irak. 500 dinars la bouteille d’un demi-litre. Presque un dollar. Deux fois le prix du demi-litre de pétrole à la pompe (quand elle fonctionne).
Une si longue histoire...
Babylone. Hammurabi. Nabuchodonosor.Ur. "Les Irakiens ont une histoire, vous savez, Mister Lucas ?". Oui, je sais. Mais je n’en parle pas. Ou presque pas. Le présent est tellement présent que le passé ne passe pas. "Il ne faut pas oublier d’où l’on vient, Mister Lucas. Cette guerre, ce n’est rien. Une de plus, c’est tout. On a toujours été en guerre. L’invasion américaine, Mister Lucas, ce sera quatre pages dans l’histoire de l’Irak". Sans doute autant que la destruction de Bagdad par le Mongol Hulagu en 1258, ou la grande bataille d’Al Qadassiya, en 637, quand les armées arabes ont battu les forces perses.
Deux Irakiens. Qui luttent contre la peur en se disant que c’était pire avant, et que ce ne sera sans doute pas mieux après. "De toute façon, ce sera toujours les Arabes contre les Perses. Un coup c’est nous les plus forts, un coup c’est eux. Et ce n’est pas vous qui allez mettre fin à ça".
L’Irak est un pays de fantômes. Chaque famille, chaque tribu, chaque religion a les siens. Ils se battent en coulisses. Ils se moquent du sable et des pages des livres d’histoire. Ils laissent des ombres au coin des sourires.
Bagdad, le 30 juin - L’odeur du sable
Al Garma est un petit village près de Falloujah. Un petit village célèbre ces jours-ci en Irak. Vendredi dernier, un homme en uniforme de l’armée irakienne est entré dans la salle de réunion de la mairie. Il y avait une rencontre entre les chefs tribaux et des officiers américains. Ils préparaient la cérémonie de samedi : le transfert aux autorités irakiennes du pouvoir politique pour la province d’Al Anbar. Pour les cheiks, c’était une récompense : depuis un an, ils travaillent avec les Américains (après les avoir férocement combattus), et ont réussi à chasser Al-Qaïda. Mais l’homme en uniforme de l’armée s’est fait sauter. 25 morts. 20 chefs tribaux et 5 militaires américains. La cérémonie de samedi a été reportée sine die. A Bagdad, on a expliqué que c’était à cause de la tempête de sable.
Al Gamra ? Oublions !
Nous avons vu les cheiks d’Al Garma. Enfin les survivants. Ils disent que la sécurité n’est pas encore optimale. Et ils se demandent si les Américains ne devraient pas attendre un peu avant de donner le contrôle de l’ancien bastion islamiste aux forces irakiennes… Nous avons vu les cheiks, magnifiques dans leurs dishdasha blanches. Mais nous n’avons pas vu grand’chose d’Al Garma. Une nouvelle tempête de sable s’est abattue sur l’ouest irakien.
On sent d’abord la chaleur. Tout à coup, le corps se met à bouillir. Impression que la peau brûle. Dos trempé. Puis le courant est coupé. Un câble qui rompt quelque part dans le désert. La lumière baisse. Le ciel passe du bleu au jaune, puis à l’orange. Enfin au rouge. Les palmiers se plient. Leurs feuilles deviennent ocre. Le chauffeur démarre vite la voiture. Le sable entre par la climatisation. On voit à peine le bout de la rue. Juste de quoi distinguer des gamins qui rigolent en plongeant dans un bout de rivière sale.

Milicien d'Al Sahwa ("le réveil") près d'Al Garma,
dans la province d'Al Anbar, en Irak, le 30 juin 2008
Direction Bagdad. Direction le cœur de la tempête qui se déplace. Les miliciens qui nous escortent sont en pleins phares. Il est 16 heures. Quelques camions sur la route. Nous nous arrêtons pour des images, sur un pont : une ligne de chemin de fer, désaffectée ; une usine fermée ; un cheikh qui regarde, fier, son désert rouge.
Le sable sent fort. Il charrie des centaines de kilomètres d’odeurs. Il sent l’Irak : mélange de chaud, de diesel, de fruits, d’asphalte mou. Près de Falloujah, le sable sent l’Euphrate : les dattes pourries, le mouton. Il brûle les narines. Tant mieux : impossible de distinguer l’odeur de la mort, que l’on sent toujours un peu en Irak.
Walid accélère. Puis pile. Juste à temps pour éviter de se faire mitrailler par un blindé américain qui bloque la route. Les pneus crissent sur le sable déposé sur la route. Impossible de voir le char à moins de 30 mètres. A croire que les conducteurs de blindés n’ont jamais vu une publicité de la sécurité routière.

Policier sur la route entre Falloujah et Bagdad, le 30 juin 2008
Walid accélère de nouveau. A fond. Pour doubler l’œil de la tempête. Le ciel passe du rouge à l’orange. Puis au jaune. Et au blanc. Tout à coup, le rideau se lève. On a gagné. La tempête est derrière. Sauf qu’à peine arrivés dans la chambre à Bagdad… La lumière devient jaune, puis orange, puis rouge. En Irak, on ne peut pas faire la course avec le sable. Il gagne toujours à la fin.
Lisez aussi les anciens carnets de route de Lucas Menget :
Avril 2008: Sadr City, la ville interdite
Avril 2008: Chola, la vie sous couvre-feu
Avril 2008: Nadjaf, capitale du chiisme
Avril 2008: De retour à Bagdad
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SUR LE TERRAIN
"Il semblerait que le trafic d'armes ait diminué ces dernières semaines". Lucas Menget, envoyé spécial dans la péninsule de Fao (06/07 - 06H00 GMT+2)
Vidéo
Pour aller plus loin
Pour aller plus loin



10/07/2008 21:30:34 Signaler un abus
Bush est pire que les armes de destruction massive!!!
Par Aboubacrine ASSADEK AG HAMAHADY -
Merci Lucas pour ce reportage très poignant qui met nu le cynismes de:
Bombarder
Uniquement le pays de feu
Sadam
Hussein .
02/07/2008 10:09:00 Signaler un abus
MERCI LES GARS
Par RAPHAEL -
Un grand merci pour tout ce que vous faites actuellement, nous retranscrire le quotidien de ce peuple ô combien complexe mais si passionant.
Bravo pour ces reportages de grande qualité, c'est toujours un plaisir de vous lire Lucas et de voir vos images Guillaume.
Bon courage et faites bien attention!
02/07/2008 09:47:47 Signaler un abus
Courage
Par Dika Gogo -
La désolante situation en Irak chagrine le monde entier (sauf du mois les auteurs connus de cette crise actuelle à savoir tous ces impérialistes américains et Européens avec leur chef de file Bush à qui la situation délibérément créée profite).
Courage pour le travail que vous faites et qui fait que des informations sur la vie quotidienne dans ce pays soient disponibles. La pire de chose serait d'oublier ces drames qui se passent dans ce pays tout comme dans plusieurs autres au monde (en Afrique, en Amérique Latine,...) ou de les passer sous silence.
Malgré ça, soyez prudent !
Ces occidents n'ont d'attention que pour leurs intérêts. Ils trouveront toutes sortes de prétextes pour aller à n'importe quel lieu si leurs intérêts sont menacés mais là où ils ne trouvent pas leur compte, de graves problèmes peuvent se passer, ce n'est pas leur affaire!
Courage, vous êtes des Héros!
Dika
01/07/2008 21:22:00 Signaler un abus
Take Care !
Par Renata -
bonsoir,
voilà un moment que je n'ai pas pu lire vos carnets - ce n'est pas pour autant, que j'oublie l'endroit, les gens, où l'on a vécu fut un temps, que l'on a fréquentés alors ...
l'actualité Irakienne est toujours aussi désolente, comment font les gens pour vivre, survivre, avec ça au quotidien.
Terrible !
Take Care ! et Merci !
Je n'ai pas trouvé mieux pour vous deux, jeunes, qui mettez votre vie en danger, pour nous montrer la réalité du terrain. Je plains vos parents, quel angoisse ...
Puis Merci aussi, votre façon de "raconter" est poignante, les images "de choc" tout comme l'actualité.
Renata