L'INVITE DE L'ECONOMIE
Patrick Thomas, gérant d'Hermès International
vendredi 26 octobre 2007
Stéphanie Antoine reçoit Patrick Thomas, gérant d'Hermès International, le fleuron du luxe et l'un des derniers groupes familiaux français indépendants.
vendredi 26 octobre 2007
Journaliste : Stéphanie Antoine
Invité : Patrick Thomas, gérant d'Hermès International
Stéphanie ANTOINE.- Bonsoir à tous, bienvenue dans "L'invité de l'Economie" de France 24. J'ai le plaisir de recevoir, Patrick Thomas, gérant d'Hermès International, le fleuron du luxe, et l'un des derniers groupes familiaux français indépendants. Bonsoir.
Patrick THOMAS.- Bonsoir.
Merci beaucoup d'être avec nous. Vous venez d'agrandir le "Navire Amiral Hermès", le magasin historique parisien du Faubourg Saint-Honoré. Il est votre plus grand magasin. J'imagine que c'était un moment de fête. Vous avez fait deux ans de travaux. Quel est l'objectif de cette opération ?
L'objectif, c'est qu'Hermès grandit avec régularité. Au fur et à mesure qu'Hermès grandit, le Faubourg Saint-Honoré, qui est le berceau de la maison, s'agrandit. L'objectif plus précis de cette opération est de donner plus d'espace aux lignes de produits qui sont les relais de croissance du groupe, et en particulier aux secteurs de la mode et des accessoires de mode. Le nouveau magasin du Faubourg a gagné en surface pour la mode féminine en particulier, les accessoires de mode masculin et féminin ainsi que le prêt-à-porter pour homme.
Vous attendez une augmentation du chiffre d'affaires suite à ces travaux ?
J'espère ! On verra mais c'est probable. C'est une règle quasi générale dans nos métiers. Quand on augmente la surface, en général, le chiffre d'affaires progresse proportionnellement, parfois même un peu plus.
Vous avez repris seul le flambeau du groupe l'année dernière. Vous êtes le premier gérant non issu directement du cercle des héritiers. Vous avez dit d'emblée qu'il s'agissait d'une société familiale avec une vision de long terme et qu'il n'y aurait pas de révolution. Vous restez fidèle à cette idée ?
Oh oui, tout à fait ! Cinq générations et une vision de la famille Hermès très forte ont porté cette entreprise là où elle est aujourd'hui, avec ce côté tout à fait singulier et exceptionnel. Il n'y a aucune raison de modifier une stratégie ou une vision qui marche très bien. D'autant plus que cette vision consiste à rester fidèle aux valeurs qui ont fait le succès de la Maison, tout en les réinventant en permanence, ce qui est un peu la recette de nos métiers. On doit rester soi-même et se réinventer en permanence. C'est vraiment la continuité stratégique.
C'est une vie qui se renouvelle au sein de l'entreprise, tous les jours, dans chacun des actes de la vie quotidienne à travers la création mais aussi à travers tous les acteurs de la vie de l'entreprise : les artisans, les vendeurs des magasins et les services contribuant à la prospérité.
Vous êtes positionné dans le très haut de gamme. Le monde du luxe est à la fois plus concurrentiel qu'avant et très innovant aujourd'hui. On a l'impression que vous restez quand même un peu à l'écart de la création de nouveaux modèles.
Pensez-vous changer de stratégie et créer, par exemple, plus de modèles, plus d'accessoires à l'avenir ou, au contraire, rester justement dans cette volonté de créer un peu moins de modèles ?
Il me semble que la particularité de notre maison, c'est que nous sommes des artisans. C'est une maison d'artisanat. A l'origine, Hermès était un harnacheur et un sellier. Cette tradition de haut artisanat a été progressivement, sous l'influence de ses dirigeants successifs, couplée ou soutenue par une forte créativité.
Monsieur Emile Hermès, qui était deux générations avant mon prédécesseur, Jean-Louis Dumas, était un homme très créatif, qui a apporté beaucoup d'innovation et de créativité.
La singularité de la maison est la complémentarité entre l'artisanat d'exception et cette forte créativité. Hermès ne serait pas ce qu'il est s'il n'était qu'un artisan ou qu'une maison de création. C'est la conjugaison des deux qui confère à Hermès ce côté tout à fait unique, et qui le positionne là où il est, effectivement plutôt dans le très haut de la gamme de ce que l'on appelle, macro-économiquement, le "luxe".
Ne limitez-vous pas justement votre croissance en limitant la production ?
Nous limitons notre croissance, bien sûr. Nous limitons parfois volontairement notre croissance. Nous cherchons, en effet, pour résumer la stratégie, plutôt à grandir qu'à grossir. Parfois, nous prenons des décisions qui, volontairement, aboutissent à limiter la croissance.
Donc pas de changement de cap de ce point de vue-là ?
Certainement pas, au contraire. Il faut renforcer le cap et bien tenir le cap.
Mardi, le Directeur général de "Coach", le fabricant des sacs de luxe, a révisé à la baisse les estimations de ses ventes de sacs aux Etats-Unis sur le trimestre à venir. Il a parlé d'un ralentissement de la vente des sacs de luxe aux Etats-Unis. Le titre a d'ailleurs dévissé en bourse ce jour-là. Connaissez-vous cette même tendance aux Etats-Unis au mois d'octobre ?
Non. Nous avons, aux Etats-Unis, une de nos régions qui nous montre la plus forte croissance au cours de l'année 2007, et encore ces temps-ci. Nous n'avons observé aucune variation pour le moment.
Vous pensez que le boom du luxe perdure ? Ne va-t-il pas battre un peu de l'aile ?
Je ne sais pas si on peut parler du boom du luxe. Il y a des hauts et des bas. Par exemple, le Japon, pour le moment, en raison de variations de parité monétaire a connu, cette année, l'une des croissances les plus faibles de son histoire dans l'univers du luxe. On est habitué à ces variations et toute la stratégie consiste à équilibrer les régions entre elles ou les gammes de produits entre elles de façon à être capable de prendre un tel choc sans trop en souffrir.
On a l'impression que ce secteur est quand même resté extrêmement préservé par rapport à d'autres.
Ce secteur voit une très forte croissance par l'accession à certains produits de luxe de masse ou de classes sociales dites "moyennes", notamment dans les nouveaux pays émergeants. Un phénomène compense l'autre. D'un côté, vous voyez des pays où la consommation de nos produits baisse ou se stabilise, à cause notamment des parités monétaires. En effet, aux Etats-Unis aussi, cette année, le dollar a énormément baissé mais…
…à quel endroit par exemple ?
Les Etats-Unis continuent à se développer mais, au Japon, pour le moment, la faiblesse du yen chronique depuis deux ans a fait souffrir l'ensemble de l'univers du luxe. C'est compensé par l'accession de nouvelles catégories de clientèles à nos produits. Globalement, tout cela fait qu'il y a un beau taux de croissance, même si le taux de croissance réel cette année est de l'ordre de 10 ou 12 % et qu'en raison des variations de parité monétaire, le taux de croissance affiché dans les comptes consolidés des maisons sera peut-être de 6 ou 7 %.
Vous parliez du Japon. Vous avez été affecté par le fait que les consommateurs ont mal accepté la hausse de 8 % des tarifs que vous avez appliqués en début d'année pour compenser la baisse du yen. Pensez-vous avoir été un peu trop loin dans le relèvement des prix au Japon ?
Non, je ne pense pas que l'on ait été trop loin du tout. D'ailleurs, la plupart de nos collègues ont fait la même chose. On n'échappe pas à la vérité des prix. Si une devise se dévalue par rapport à une autre, et que votre prix de revient est dans l'euro, par exemple, et que vous vendez en yen, il n'y a pas de possibilité à long terme d'échapper à la réévaluation de vos tarifs dans le pays. D'autant plus que le Japon est notre premier marché. Il y a une incroyable force d'Hermès dans ce pays. Le fait d'avoir des fluctuations momentanées ne remet pas en cause du tout la validité du projet Hermès au Japon à long terme.
Comment pensez-vous récupérer votre marge ?
Notre marge est grosso modo maintenue aux variations car on a des couvertures de change qui nous permettent de garantir un taux de change au moins pendant un an, voire de temps en temps un peu plus qu'un an. On est obligé de réajuster quand c'est vraiment le cas. Cette année, au Japon, le yen a encore beaucoup baissé. Il risque donc d'y avoir, pour beaucoup de sociétés, un réajustement des prix au début de l'année prochaine.
Ce n'est donc pas un défaut de stratégie ?
Je ne le pense pas. La gestion des parités monétaires est plutôt de la tactique. Je ne crois pas qu'il y ait d'autres solutions à long terme. On peut attendre un peu avant le faire, c'est tout. On peut aussi parier sur une remontée du yen, ce qui dans le cas du Japon n'est pas impossible.
Vous parliez également sur les pays émergeants. Pouvez-vous m'en dire deux mots ? Vous en parliez à l'instant… L'Inde, la Chine.
C'est sûr. Le pays de la forte croissance, c'est la grande Chine. Aujourd'hui, entre la Chine continentale, Macao, Hong-Kong, Taiwan, ce sont des pays à très forte croissance qui font plus que compenser les difficultés que l'on peut rencontrer dans certains autres pays. Les Etats-Unis sont aussi en forte croissance. Dans le cas d'Hermès, je ne sais pas si c'est général, nous assistons aussi à une croissance merveilleuse des bons pays de la vieille Europe. L'Angleterre, la Suisse, l'Allemagne sont en très forte croissance pour nous cette année.
Votre nomination a été perçue par certains investisseurs comme un signe d'ouverture. Le capital d'Hermès est contrôlé par la famille à 72 %, d'après ce que j'ai lu. Il y a eu de nombreuses rumeurs de prise de participation, notamment du financier belge, Albert Frère, qui ont fait grimper le titre très récemment. De nombreux spéculateurs parient sur la vente d'une partie du capital. Qu'en pensez vous ? Cela pourrait-il être le cas ?
D'abord, c'est très agréable d'être convoité. On ne va pas s'en plaindre. Deuxièmement, connaissant de très près la famille dont vous parliez, la famille Hermès, actionnaire à 72 %, je peux vous dire avec une bonne certitude, en tout cas une bonne probabilité de certitude, qu'ils n'ont pas du tout à l'esprit de se dessaisir d'une partie de leur capital aujourd'hui. Ces rumeurs sont infondées. D'ailleurs, dans le cas de l'homme d'affaires dont vous avez parlé, qui est tout à fait estimé et respectable, il a lui-même confirmé qu'il n'avait pas fait d'acquisition dans notre capital.
On dit que la famille est soumise à un pacte d'actionnaires. Quelles sont ses intentions ? La sixième génération va-t-elle respecter le pacte ?
Je ne veux pas parler au nom de la famille mais je peux dire ce que je sais de la famille. Elle est tout à fait désireuse, au niveau de la cinquième génération, certainement, et je le lis aussi dans la sixième génération, à rester à la tête de cette affaire, en tout cas comme actionnaire de référence. Elle est l'associée commanditée de la famille. C'est elle qui dirige la maison, même si elle a mis un nom familial à la tête de l'affaire, elle dirige en tant que gérant. Je suis cogérant. Il y a deux gérants chez Hermès. Elle a bien l'intention de rester à la tête de cette affaire pendant encore un certain temps. A moyen et court termes, rien n'est à attendre de nouveauté ou de mouvement sur le capital. On ne peut jamais dire jamais mais ça...
Il faudra attendre la sixième génération.
La sixième génération sera bien fidèle au pacte d'entreprise. Elle adhère très fortement à l'entreprise Hermès.
Vous lancez un site Internet, le site "Hermès Voyageur", qui développera le voyage haut de gamme pour votre clientèle. Qu'attendez-vous de ce site ?
Nous n'en faisons pas un site Internet sur le voyage. Nous avons enregistré le nom de "Hermès Voyageur" pour une catégorie de produits qui a essentiellement une utilisation à objectif interne. Je ne pense pas que cela ait d'intérêt pour le développement à long terme de la maison. Il n'y a pas de projet, pour être clair, derrière le dépôt de ce nom de "Hermès Voyageur".
En revanche, pour rester honnête, vous avez attaqué la société de vente aux enchères eBay pour avoir vendu sur leur site des articles contrefaits de la marque Hermès. Vous avez voulu frapper fort puisque vous allez devant le juge. Pensez-vous qu'eBay n'utilise pas de moyens suffisamment forts pour lutter contre la contrefaçon ?
Il faut d'abord bien préciser que nous poursuivons eBay pour assister des gens qui vendent sur leur site des produits contrefaits. Ce n'est pas eBay lui-même qui vend. eBay n'est qu'un moyen de présentation de ces objets contrefaits. Nous demandons, indirectement ou directement, à eBay de nous aider plus régulièrement et plus systématiquement à éliminer des sites eBay tous les objets utilisant la marque Hermès et qui ne sont en fait que des contrefaçons. eBay n'est pas l'entité qui vend les objets puisque ce sont des utilisateurs du site eBay mais c'est le site qui facilite la présentation de ces contrefaçons.
Pour les pousser un peu, il fallait aller devant le juge ?
Il fallait aller devant le juge car on n'arrive pas à obtenir gain de cause à l'amiable. La seule solution, c'est d'aller devant le juge.
Qu'attendez vous d'eux exactement ?
On attend qu'ils coopèrent avec nous pour éliminer systématiquement du site tout ce qui est contrefaçon. Nous savons ce qui est contrefaçon et ce qui ne l'est pas. Nous sommes donc capables de les informer pratiquement immédiatement. Nous avons déjà, aujourd'hui, énormément de personnes, dans le monde, qui consacrent tout leur temps à éliminer des sites comme eBay tous les objets contrefaits.
Il faut donc une plus grande coopération avec vous ?
C'est ce que l'on voudrait.
En amont ?
En amont, forcément.
Et peut-être une sanction ?
Il faut que ces objets n'apparaissent pas sur le site. C'est tout simple. Internet est un effet boomerang de la contrefaçon. Le pouvoir d'Internet est colossal, il l'est dans tous les domaines et il l'est aussi dans la contrefaçon.
Merci beaucoup Patrick Thomas.
Merci à vous.
C'est la fin de "L'invité de l'économie". Merci de l'avoir suivi, restez avec nous sur France 24.
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