L'INVITE DE L'ECONOMIE
Jean-Pierre Clamadieu, directeur général de Rhodia
vendredi 23 novembre 2007
Stéphanie Antoine interroge le dirigeant du groupe chimique français sur l'investissement en Chine et les liens entre performance économique et enjeux environnementaux.
vendredi 23 novembre 2007
Bonsoir à tous, bienvenue dans l'invité de l'économie de France 24. J'ai le plaisir de recevoir Jean-Pierre Clamadieu, Directeur général de Rhodia, le groupe français de chimie. Bonsoir !
Jean-Pierre Clamadieu
Bonsoir !
Stéphanie Antoine
Merci beaucoup d'être avec nous. Alors vous avez repris un groupe en pleine tourmente en 2003 et entrepris une profonde restructuration qui a permis à Rhodia de reprendre le chemin de la croissance. Quelles sont les clés de la réussite ?
Jean-Pierre Clamadieu
Les clés de la réussite, c'est d'abord une forte mobilisation des équipes autour des objectifs qu'on s'était fixés. Trois objectifs fixés fin 2003, dans un contexte qui était difficile. Le portefeuille d'activités : recentrer le groupe sur des métiers dans lesquels nous avons des positions de leadership mondial solide, ça a été fait. Le deuxième levier, c'est bien sûr améliorer notre compétitivité : un gros effort sur nos frais fixes, sur la simplification de l'organisation. Là aussi, plus de 300 millions d'économies. Et puis le dernier élément, ça a été de refinancer le groupe pour faire en sorte que nous ayons les ressources financières qui nous permettent effectivement de continuer l'exploitation et aujourd'hui de nous engager dans une dynamique de croissance.
Stéphanie Antoine
Vous vous êtes concentré en fait autour des métiers de chimie de spécialité…
Jean-Pierre Clamadieu
Oui, et sur des métiers sur lesquels, à nouveau, nous avons des positions de force. Le groupe est le n°2 mondial du nylon, par exemple, du polyamide, avec des applications dans les plastiques techniques qui sont des applications de haute performance. Le groupe est n°1 dans les silices, avec des applications dans les pneumatiques, puisque ces silices permettent de faire des pneus qui améliorent l'efficacité énergétique de nos véhicules. Des applications dans le domaine des terres rares, où là aussi nous sommes le n°1 mondial. Nous voulons être présents dans des métiers où nous sommes capables de définir notre destin. Et ça, ça suppose effectivement d'être parmi les deux ou trois acteurs mondiaux.
Stéphanie Antoine
Vous venez de publier vos résultats trimestriels, avec une hausse de 20 % de l'excédent brut d'exploitation, à 192 millions d'euros. Vous avez généré plus de 100 millions d'euros de trésorerie en 2007. Avez-vous l'intention de verser un dividende à vos actionnaires ?
Jean-Pierre Clamadieu
C'est une question qui revient sur la table aujourd'hui. Je crois que c'est bon signe qu'elle se pose. Ce que je peux répondre aujourd'hui, c'est que nous prendrons cette décision sur la vue des résultats de l'année. Donc un petit peu de patience pour nos investisseurs et nos actionnaires. A la fin du mois de février, nous déciderons comment utiliser le cash-flow que nous générons, sachant qu'il y a trois utilisations possibles : poursuivre le désendettement du groupe, financer des projets de croissance et, bien sûr, retourner un petit peu d'argent à nos actionnaires sous la forme d'un dividende. On essaiera de prendre la meilleure décision possible dans l'intérêt de nos actionnaires.
Stéphanie Antoine
Vous parlez de financer la croissance externe : vous avez acheté un groupe américain, le groupe Grace, c'est un petit achat. Pourriez-vous faire une acquisition de grande ampleur ?
Jean-Pierre Clamadieu
Aujourd'hui, on a deux pistes de croissance. Il y a, bien sûr, la croissance organique. Sur ces métiers où nous avons des positions solides, ce sont des marchés, des métiers qui sont très dynamiques, dans lesquels on constate des taux de croissance qui sont importants, qui se voient d'ailleurs dans nos résultats. Il y a des opportunités de développement, particulièrement en Asie. Et puis il y a des opportunités de croissance externe. Dans ce domaine, on veut être pragmatique et on regarde des opérations qui nous permettraient de croître sur des métiers dans lesquels nous sommes déjà positionnés de manière à accélérer la croissance. Donc des opérations ciblées, des opérations qui nous permettent rapidement de démontrer notre capacité à augmenter notre taille sur ces métiers.
Stéphanie Antoine
A nouveaux aux Etats-Unis, peut-être…
Jean-Pierre Clamadieu
Etats-Unis, Asie, Europe, pourquoi pas. Je crois que ce qui nous importe aujourd'hui, c'est à nouveau de renforcer nos positions. L'opération que nous avons faite aux Etats-Unis, qui est de petite taille mais très intéressante, puisque nous sommes un acteur important des métiers de la dépollution automobile, nous fournissons des composants qui sont utilisés dans les catalyseurs trois voix, qui équipent nos véhicules aujourd'hui. Le groupe a une part de marché très importante sur ce marché. Un véhicule sur trois qui roule dans le monde contient quelques grammes de terre rare qui ont été produits par Rhodia. Là, on a acheté une petite société qui fabrique des composants qui viennent en complément des nôtres. Donc c'est typiquement le genre d'opération que nous souhaitons réaliser.
Stéphanie Antoine
Mais peut-être plus conséquente, peut-être plus importante à partir du mois de février…
Jean-Pierre Clamadieu
Nous prendrons progressivement confiance et nous serons dans une situation de faire des choses un petit peu plus significatives.
Stéphanie Antoine
Vous parliez de la Chine, où vous avez ouvert une nouvelle usine de silice. Vous avez l'intention d'ouvrir un nouveau centre de R&D à Shanghai. Alors, n'est-ce qu'un début ? Ou est-ce que vous pariez beaucoup sur la Chine ?
Jean-Pierre Clamadieu
C'est plus qu'un début, c'est une longue histoire. Le groupe en fait a été un des premiers groupes français et occidentaux à entrer sur le marché chinois. Premier bureau de représentation à Pékin en 1970 et je peux vous dire qu'en 1970 il n'y avait pas grand monde qui était présent commercialement dans ce pays. Première usine en 1993. Nous avons aujourd'hui 13 sites industriels. J'ai inauguré le 14ème la semaine dernière près de Shanghai. 2200 personnes, effectivement des moyens de recherche que nous allons concentrer sur notre site de Shanghai. La Chine est un des pays dans lequel, ou probablement le pays dans lequel se construit l'avenir du groupe. Donc une forte mobilisation, une forte motivation de nos équipes. Nous avons la chance, du fait de cette histoire, d'avoir des équipes de qualité, des équipes qui sont très largement des équipes locales. Et nous avons beaucoup d'ambitions dans ce pays. Je vais repartir ce week-end en Chine avec le Président de la République, je fais partie de la délégation d'industriels qui l'accompagne, parce que pour nous, la Chine est un pays clé. Et parmi les entreprises françaises, nous sommes l'une de celles qui a la position la plus importante dans ce pays…
Stéphanie Antoine
Alors pourquoi ? C'est parce que c'est un marché pour vous ?
Jean-Pierre Clamadieu
Ce n'est pas du tout une logique de délocalisation. C'est vraiment une logique d'accompagner la croissance. Nos marchés dans ce pays croissent à 8, 10, 15, certaines fois 20 % par an. La croissance en Europe est malheureusement à des niveaux un petit peu plus raisonnables. Donc ça nous conduit à concentrer nos investissements, de capacité en particulier, dans ce pays pour servir cette demande. C'est pas une logique de délocalisation, les matières premières sont plutôt plus chères en Chine. Les différentiels de coût de main d'œuvre sont peu importants dans une industrie comme la chimie. En revanche, ce qui fait la différence c'est la dynamique de croissance du marché chinois, qui est exceptionnelle…
Stéphanie Antoine
C'est ce qu'on appelle outsourcing en anglais…
Jean-Pierre Clamadieu
Non, je ne dirais même pas outsourcing, simplement être capables de fournir aux industriels chinois qui ont besoin de produits comme ceux que nous fabriquons, leur fournir ces produits et pour ça, il faut être présents localement.
Stéphanie Antoine
En ce qui concerne la R&D, vous ne craignez pas pour votre propriété intellectuelle ? Parce que c'est un grand débat en Chine…
Jean-Pierre Clamadieu
C'est un sujet sur lequel il faut être très prudent, mais le choix que nous avons fait depuis longtemps, et je crois que c'est le bon, c'est de ne pas hésiter à transférer nos technologies les plus avancées dans ce pays en prenant un certain nombre de précautions pour bien défendre notre propriété industrielle.
Stéphanie Antoine
Quel type de précautions ?
Jean-Pierre Clamadieu
Par exemple, si vous visitez un de nos sites, vous verrez des matières premières dans lesquelles le nom du produit ne figure pas. On les appelle A, B, C, D, E ; on est très attentifs sur des produits très sensibles comme des catalyseurs, à ne pas rendre la composition visible pour nos collaborateurs dans ces pays. Donc un certain nombre de précautions pour défendre notre savoir-faire et notre technologie, mais franchement aujourd'hui, on ne peut pas avoir de succès sur le marché chinois si on n'y vient pas avec des produits de très bonne qualité, comparables à ceux que nous livrons à nos clients américains ou européens.
Stéphanie Antoine
Donc il faut prendre le risque…
Jean-Pierre Clamadieu
Il faut prendre le risque mais il faut le gérer.
Stéphanie Antoine
Alors les scientifiques du GIEC, le Groupe intergouvernemental sur le climat, ont publié un résumé à l'intention des décideurs il y a quelques jours. Leurs conclusions sont très alarmistes. Ils parlent d'un réchauffement pouvant aller jusqu'à 6°C de plus en 2100. Donc c'est encore plus alarmiste que ce qu'ils avaient dit précédemment. Vous êtes Président de la Commission pour le développement durable du Medef, le syndicat des patrons français. Que pensez-vous de leurs conclusions ? Et quelle est la responsabilité des entreprises dans la lutte pour la protection de l'environnement ?
Jean-Pierre Clamadieu
Je dirais que leurs conclusions sont dans le droit fil de ce qu'on lit ou de ce qu'ils ont produit. D'ailleurs, puisque c'est effectivement assez exceptionnel d'avoir un groupe de scientifiques qui depuis maintenant trois ans, s'attachent à développer un consensus sur ces sujets. Donc le message est effectivement un message qui est alarmiste et qui nécessite des actions, et des actions très volontaristes. C'est les engagements qu'a pris la France, qu'a pris l'Europe dans le contexte du protocole de Kyoto. C'est ce qui passera au-delà de 2012 dans le domaine. Et là, je crois qu'effectivement, les entreprises sont convaincues qu'il faut agir.
Stéphanie Antoine
Alors, qu'avez-vous fait, vous, concrètement, Rhodia, pour changer votre politique de développement et inclure cette problématique de l'environnement ?
Jean-Pierre Clamadieu
Je vais revenir sur le cas de Rhodia, mais quand on regarde qui sont les acteurs, qui est-ce qui peut contribuer à la lutte contre le changement climatique, si on regarde la situation française, on a aujourd'hui une structure de production d'énergie utilisant l'énergie nucléaire, qui est une structure qui, en matière d'émission de CO2, est particulièrement efficace. Le secteur industriel en France a réduit ses émissions de gaz à effet de serre de 20 % depuis 1990. Les vrais enjeux aujourd'hui en France, même s'il faut que les industriels continuent à progresser, c'est le secteur des transports et celui de l'habitat. Et là, la difficulté, c'est que c'est des décisions diffuses. C'est nous tous qui en décidant d'isoler ou pas notre logement, en décidant de se transporter d'une manière ou d'une autre, pouvons influer. C'est une des conclusions, d'ailleurs très intéressante, du Grenelle de l'environnement, qui est de montrer que l'enjeu est autour des comportements individuels. Alors sur Rhodia…
Stéphanie Antoine
Sur les entreprises, parce que la chimie a priori pollue.
Jean-Pierre Clamadieu
Et bien la chimie pollue, en tout cas la chimie est une activité industrielle qui produit des gaz à effet de serre. Et Rhodia est d'ailleurs un groupe qui est dans cette situation puisque certains de nos processus de production, ceux qui permettent de fabriquer du nylon, produisent des gaz à effet de serre. Qu'est-ce qu'on a fait ? Fin des années 1990, développement d'une nouvelle technologie sur le site français qui était le plus producteur de gaz à effet de serre. Nous avons réduit nos émissions sur ces sites de plus de 20 millions de tonnes. Des émissions de CO2 par an, 20 millions de tonnes c'est les deux tiers de l'augmentation de tout le secteur des transports français dans cette période. Donc fort investissement et puis nous avons déployé l'an dernier ces technologies sur deux de nos sites de même nature, au Brésil et en Corée, et aujourd'hui nous sommes devenus, grâce à ces projets, un acteur important dans cet objectif, dans cette lutte pour la réduction des émissions des gaz à effet de serre.
Stéphanie Antoine
Est-ce que finalement pour vous, ça n'est pas un très bon outil de communication, pour changer l'image du groupe ?
Jean-Pierre Clamadieu
Alors c'est un outil de communication, en tout cas c'est un élément qui montre de manière très concrète ce qu'on fait, ce que fait un chimiste, ce que fait Rhodia, pour concilier développement économique et meilleure protection de l'environnement. C'est aussi un élément de performance économique, puisque les projets que nous avons développés en Corée et au Brésil nous permettent déjà de bénéficier de permis d'émission de CO2, que nous valorisons sur le marché européen de ces permis. Et ça c'est quelque chose de très important, parce que ça montre qu'effectivement, nous sommes capables de trouver une valorisation dans ce contexte, dans cette révolution vers une économie sans carbone, qui se traduit par un changement de la donne, il y aura des gagnants, des perdants. Le groupe s'est clairement placé du côté des gagnants, parce que nous avons su plus tôt que les autres reconnaître qu'il y avait là un challenge, un défi à relever qui était important. Nous l'avons relevé et nous en retirons les bénéfices aujourd'hui.
Stéphanie Antoine
On peut faire du profit avec l'environnement…
Jean-Pierre Clamadieu
Oui, enfin, aujourd'hui je pense que la moitié de notre chiffre d'affaires dans le groupe est tiré par les préoccupations de développement durable de nos clients.
Stéphanie Antoine
Vous parliez du marché du carbone en Europe, qui permet la vente et l'achat des émissions de carbone. Vous en profitez, comme vous le disiez. Moi, j'ai lu que la vente de votre quota de CO2 a contribué à hauteur de 33 millions d'euros à votre excédent brut d'exploitation en 2006. Alors, ce marché peut-il vraiment être efficace pour combattre le réchauffement climatique alors que le prix pour l'instant du carbone a tendance à vraiment baisser ?
Jean-Pierre Clamadieu
Non, alors là je crois qu'il ne faut pas qu'il y ait de confusion.
Stéphanie Antoine
Il a même plongé à un moment donné…
Jean-Pierre Clamadieu
C'est effectivement un marché qui a été développé en 2005, avec deux étapes. Une première étape, 2005-07, qui est une phase expérimentale. L'expérimentation a montré un certain nombre de faiblesses dans le système. Et puis une nouvelle étape, qui va commencer au 1er janvier 2008, jusqu'en 2012. On peut d'ores et déjà acheter ou vendre les crédits de la deuxième étape. Ils valent entre 20 et 25 euros à la tonne dans les six derniers mois. Et ça c'est un prix qui incite les acteurs économiques, au premier rang desquels les industriels, à réduire leurs émissions. Donc oublions les difficultés de la phase expérimentale. On constate aujourd'hui que ce marché fonctionne, il est très liquide : plus de 6 milliards d'euros de transaction l'an dernier. C'est un outil qui fait que les industriels aujourd'hui ont cette préoccupation de réduction des émissions de CO2 lorsqu'ils développent un projet, lorsqu'ils décident de la manière dont leurs unités vont fonctionner. Et ce prix du carbone que d'aucuns souhaitent voir mettre avec beaucoup de force, aujourd'hui il existe et il s'établit à un niveau qui, à nouveau, est un niveau incitatif pour conduire à des décisions vertueuses.
Stéphanie Antoine
Êtes-vous favorable à une fiscalité écologique, comme complément à ce marché du CO2 ?
Jean-Pierre Clamadieu
Alors, une fiscalité incitative peut être un outil. Ce que le Medef a dit dans le contexte du Grenelle, c'est qu'il fallait regarder le problème avec deux soucis en tête. Le premier, une situation dans laquelle les prélèvements obligatoires globalement n'évoluent pas. Donc ce qu'on veut mettre en fiscalité sur le carbone, il faut que les entreprises puissent en retirer le bénéfice par ailleurs. C'est déplacer une fiscalité plus que créer une fiscalité complémentaire. Et sur un sujet comme cela, l'approche européenne nous paraît très importante.
Stéphanie Antoine
En raison de la concurrence mondiale…
Jean-Pierre Clamadieu
C'est sûr, nous ne voulons pas être décalés par rapport à nos concurrents européens.
Stéphanie Antoine
Merci beaucoup, Jean-Pierre Clamadieu.
Jean-Pierre Clamadieu
Merci.
Stéphanie Antoine
C'est la fin de l'invité de l'économie. Merci de l'avoir suivi. Restez avez nous sur France 24.
L'invité de l'économie 16/11/07 : Jacques Attali, président de la commission pour la libération de la croissance française
L'invité de l'économie 09/11/07 : Dominique Maillard, président du directoire de RTE
L'invité de l'économie 02/11/07 : Benjamin Bejbaum, président de Dailymotion
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