Sur Telegram, l'extrême droite prête à "convertir" les partisans de Trump

Le service de messagerie Telegram pourrait être utilisé pour radicaliser encore davantage des partisans de Donald Trump, selon le programme des Nations unies Tech Against Terrorism.
Le service de messagerie Telegram pourrait être utilisé pour radicaliser encore davantage des partisans de Donald Trump, selon le programme des Nations unies Tech Against Terrorism. REUTERS - Dado Ruvic

Un programme de lutte contre le terrorisme alerte sur la prolifération des “manuels” d’endoctrinement qui circulent dans les groupes de discussions d’extrême droite sur Telegram. Ces fanatiques espèrent radicaliser davantage les pro-Trump éjectés de la plupart des réseaux sociaux traditionnels depuis l’assaut sur le Capitole.

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“Il ne sert à rien de leur montrer des statistiques sur le QI par race ou le trop grand pouvoir des juifs. Il est préférable de garder ça pour plus tard” ou encore "Évitez d’utiliser une svastika comme image de profil ou d’afficher une référence à Hitler dans votre nom d’utilisateur lors de votre première approche”. Ces deux conseils viennent de différents “manuels” d’embrigadement pour futurs extrémistes repérés dans des groupes de discussion sur l’application de messagerie Telegram par Tech Against Terrorism, un programme de la Direction exécutive du Comité contre le terrorisme des Nations unies, rapporte The Guardian, lundi 18 janvier.

Maïeutique de la haine

Ils s’intitulent “convertir un conservateur” ou le “guide complet de la conversion” et ils pullulent sur Telegram depuis que Twitter et Facebook ont commencé à faire le ménage parmi les utilisateurs qui ont exprimé des sympathies pour les émeutiers ayant pris d’assaut le Capitole le 6 janvier. La déchéance de Parler, le réseau social de prédilection des partisans de Donald Trump, a encore accentué l’exode des sympathisants  de la cause trumpienne, des plus modérés aux plus acharnés, à la recherche d’un nouvel eldorado numérique.

Sur Telegram, qui revendique une plus grande liberté d'expression, la frange la plus décomplexée de l’extrême droite veut profiter de l’aubaine pour grossir ses rangs en appliquant les préceptes de leurs “manuels” à ces nouveaux venus. L’un d’eux, trouvé par Tech Against Extremism dans un groupe de discussion rassemblant plus de 1 700 membres, présente, par exemple, les “sept étapes” pour une conversion réussie. Ce guide préconise, notamment, de commencer par identifier les meilleurs candidats à une radicalisation, puis de leur poser des questions apparemment anodines telles que “qu’est-ce que les conservateurs conservent au juste ?” ou encore “Est-ce que c’est une coïncidence si Hollywood, les multinationales et les médias sont tous contre nous ?”.

Ensuite, ces “instructeurs” extrémistes doivent amener leurs disciples à indiquer les “bonnes” réponses qui coïncident avec la vision raciste et antisémite de ce mouvement. Cette folle maïeutique doit aboutir à faire accepter à l’apprenti extrémiste, par exemple, que les “médias et Hollywood” sont entre les mains d’une “élite cosmopolite” (référence antisémite classique au “complot juif”) ou que le but des conservateurs est de sauvegarder “l’Amérique blanche”.

Une fois que la petite graine de la haine est plantée, le “recruté” en devenir est redirigé vers des contenus très spécifiques sur YouTube, censés renforcer ses convictions extrémistes. L’algorithme de YouTube prend alors le relais. Par le jeu des recommandations, le site “propose toujours davantage de vidéos dans la même veine ou encore plus haineuses”, explique Bharath Ganesh, spécialiste de l’extrême droite sur Internet à l’université de Groningue (Pays-Bas), contacté par France 24. Pour cet expert, la plateforme de Google continue “à jouer un rôle essentiel dans cette radicalisation malgré les efforts de modération”.

Le “redpilling” ou Matrix à la sauce extrémiste

“La prolifération actuelle de ces manuels d’endoctrinement d’extrême droite sur Telegram est très inquiétante”, estime Adam Hadley, directeur de Tech Against Terrorism, interrogé par le Guardian. “Elle démontre la capacité d’adaptation de ce mouvement aux événements et sa rapidité à sauter sur la moindre occasion”, précise Bharath Ganesh.

Car ces manuels ne sont que des déclinaisons pour l’ère post-Trump de guides similaires “qui circulent déjà depuis des années sur Twitter, 4Chan ou Reddit”, note le chercheur de l’université de Groningue. Ces extrémistes ont même un terme pour désigner cette technique de recrutement : le “redpilling” (“donner la pilule rouge”). Il s’agit d’une référence au film Matrix, dans lequel le héros doit choisir entre une pilule bleue et une autre rouge qui lui permettra de voir la réalité du monde. Sur la Toile extrémiste, “ce concept a d’abord été développé par les mouvements antiféministes pour éveiller les nouvelles recrues à la prétendue réalité du ‘lavage de cerveau’ des hommes par les femmes”, explique Bharath Ganesh. Les suprémacistes blancs l’ont ensuite appliqué à leur propre vision paranoïaque du monde dans lequel il y aurait un plan secret pour procéder à un “génocide blanc”.

Sur Telegram, Tech Against Terrorism a, d’ailleurs, trouvé des “manuels” faisant explicitement référence à ce concept, comme “le guide exhaustif du redpilling”. Dans la plupart de ces documents, les auteurs considèrent la “censure des voix conservatrices” par les réseaux sociaux comme une bénédiction. “Il faut en profiter car les Big Tech ont fait une grave erreur en exilant tous ces individus vers le seul endroit [Telegram] où nous auront un accès à eux sans limite ni filtre. C’est une erreur qu’ils vont cruellement regretter”, peut-on lire dans l’un de ces guides.

Haro sur Telegram ?

Tech Against Terrorism n’est pas loin de partager cet avis. “Si les réseaux sociaux traditionnels sont trop prompts à bannir les utilisateurs qui postent des messages dérangeants, mais pas forcément illégaux, cela va simplement pousser ces internautes dans les bras d’extrémistes qui n’attendent que de les radicaliser encore davantage”, affirme Adam Hadley au Guardian.

Cette crainte repose principalement sur l’idée “que Telegram est connu pour avoir une politique de modération moins stricte que les grands réseaux sociaux ou des concurrents comme WhatsApp”, reconnaît Bharath Ganesh. Mais c’est en train de changer, souligne cet expert. Le service de messagerie a, ainsi, fermé des “dizaines de groupes de discussion extrémistes qui faisaient la promotion de violence aux États-Unis”, a constaté la chaîne américaine NBC.

Mais Telegram représente un danger bien plus pernicieux en matière de lutte contre les dérives radicales. En tant que service de messagerie “de niche”, il peut très vite enfermer l’utilisateur dans une “bulle” d’extrémisme. Sur Twitter, Facebook, ou YouTube, il y a toujours une chance pour que ces personnes soient confrontées à des contenus ou d’autres utilisateurs qui ne partagent pas leur vision du monde et les poussent à réfléchir. C’est beaucoup moins vrai sur Telegram et, en ce sens, le “risque est que le processus de radicalisation y soit plus rapide et plus profond”, résume Bharath Ganesh.

Pour cet expert, c’est un “risque qu’il faut cependant accepter” car l’alternative - des réseaux sociaux qui ne feraient pas le ménage sur leur plateforme - est pire. “En bannissant ces voix extrémistes des grands réseaux sociaux, on réduit ce dont ces gens ont le plus besoin : l’audience”, note-t-il. Le but de ces extrémistes est de faire avaler la “pilule rouge” à toujours plus de monde, et non pas d’évoluer dans un petit monde où tout le monde, au final, l’a déjà prise. 

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