GameStop : quand des internautes boursicoteurs rabattent le caquet des spéculateurs

Poussé par des e-boursicoteurs, l'action de GameStop a été multiplié par 27 depuis neuf mois.
Poussé par des e-boursicoteurs, l'action de GameStop a été multiplié par 27 depuis neuf mois. REUTERS - Mike Blake

La folle épopée boursière de l’enseigne de jeux vidéo GameStop depuis le début de l’année illustre la bataille que se livrent actuellement des e-boursicoteurs, très actifs sur Reddit, et des professionnels des marchés financiers, spécialisés dans la vente à découvert. Un bras de fer qui symbolise aussi une tendance boursière de fond en cette période de pandémie.

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GameStop avait tout de la victime idéale pour des prédateurs boursiers : une chaîne de boutiques de jeux vidéo à l’heure de la dématérialisation tous azimuts et d’une crise sanitaire mondiale obligeant les commerces à avoir, au mieux, une activité très réduite. De quoi pousser les spéculateurs à miser à la baisse sur les marchés financiers. Pourtant, lundi 25 janvier, l’action de GameStop enregistrait une hausse de près de 20 % après avoir grimpé de plus de 100 % avant le week-end. Depuis neuf mois, la valeur de l’action de cette enseigne a été multipliée par 27, passant de 2,80 dollars à 77 dollars. Illogique ?

En fait, GameStop a été sauvé des griffes des pros de la Bourse par des alliés inattendus : les internautes, et plus spécifiquement r/WallStreetBets, l’un des nombreux forums sur le très populaire site communautaire Reddit. 

Un exemple de mème autour de GameStop

r/WallStreetBets à la rescousse

L’histoire de cette victoire de la foule des e-boursicoteurs anonymes sur des vétérans des marchés financiers commence il y a environ deux ans. À cette époque, GameStop compte environ 5 000 magasins dans tous les États-Unis, mais peine à faire face à la puissance grandissante d’Amazon et la facilité d’acheter des jeux vidéo dématérialisés sur des plateformes comme Steam. Des spéculateurs prennent alors l’enseigne pour cible et petit à petit font leur beurre en misant sur des baisses du cours de cette action.

En parallèle, sur r/WallStreetBets, un utilisateur dénonce dans un premier message un acharnement boursier injuste contre cette chaîne de magasins. Mais ce n’est que lorsque, en 2019, le mythique investisseur Michael Burry annonce qu’il décide d’investir dans GameStop que les discussions s’enflamment sur Reddit. Il faut dire que ce financier, immortalisé à l'écran par Christian Bale dans le film "The Big Short" sur la crise financière de 2008, jouit d'une popularité importante sur Internet.

Il faudra cependant attendre que la pandémie frappe de plein fouet l’économie mondiale pour que ces internautes décident de prendre les spéculateurs par les cornes. Un message, intitulé “Comment pousser les investisseurs institutionnels à la faillite pour les nuls”, détaille sur r/WallStreetBets le plan de bataille auquel des milliers d’abonnés au forum, qui compte plus de deux millions de membres, vont adhérer.

C’est le début d'un “bras de fer entre amateurs et professionnels qui va tourner à l’avantage des premiers”, résume Alexandre Baradez, responsable des analyses économiques pour le cabinet de conseil financier IG, contacté par France 24. 

D’un côté du ring, il y a Player896, Senior_Hedgehog, Hooligan991 et d’autres internautes aux alias plus ou moins sérieux. De l’autre, des grands noms de la finance tels que Melvin Capital Management, un prestigieux fonds d’investissement, ou Andrew Left qui, avec sa société Citron Research, est un spécialiste de la spéculation à court terme.

Effet domino

Ces pros vont se retrouver face à ce qui s’appelle en termes boursiers un “short squeeze” (pousser des investisseurs à liquider une position courte sur les marchés) organisé par ces milliers de boursicoteurs du dimanche. Lorsqu’un investisseur parie à la baisse, il fait ce qu’on appelle une vente à découvert, c’est-à-dire qu’il “emprunte” à un intermédiaire des actions de la société ciblée pour les vendre au prix du marché, puis les rachète un peu plus tard pour les rendre à son propriétaire d’origine. Il espère qu’au moment du rachat, le prix aura baissé, lui permettant d’empocher la différence.

Le “short squeeze” des internautes a consisté “à acheter des actions de GameStop pour gonfler son cours, ce qui a poussé d’autres investisseurs qui avaient des positions courtes à la baisse à racheter les actions pour limiter leurs pertes, provoquant un effet domino catapultant l’action GameStop toujours plus haut”, raconte Alexandre Baradez. 

Mais ces amateurs ne se sont pas contentés d’acheter des actions directement. Ils ont aussi pris des options, qui sont des titres dont la valeur augmente si le cours de l’action sur laquelle ils sont indexés — celle de GameStop en l’occurrence — est en hausse. “Cela a un effet psychologique sur les autres investisseurs qui voient que certains acteurs du marché ont confiance en ces valeurs et vont essayer d’en profiter en achetant, eux-mêmes, ces actions”, explique le spécialiste d’IG.

Résultat des courses : les pros pansent leurs plaies et comptent leurs pertes. Melvin Capital Management a ainsi perdu 15 % de sa valeur depuis le début de l’année et a dû se résoudre à accepter une injection de plus de deux milliards de dollars par d’autres financiers pour éponger ses mauvais résultats, raconte le Wall Street Journal. “C’est le 'short squeeze' le plus impressionnant auquel j’ai assisté”, a résumé Jim Cramer, l’animateur de Mad Money, l’émission financière star de la chaîne CNBC.

Afflux de nouveaux boursicoteurs

Au-delà de l’exploit, cette fronde contre les spéculateurs illustre “l’un des principaux phénomènes financiers de cette pandémie”, juge Alexandre Baradez. Cette offensive n’a été possible, d’après lui, que parce qu’il y a un afflux massif d’investisseurs particuliers sur les marchés financiers depuis le début de la crise sanitaire.

“On assiste à une hausse du nombre d’ouvertures de comptes de particuliers chez les sociétés de courtage”, affirme-t-il. Il faut bien s’occuper pendant ces confinements et trouver une manière de “faire fructifier cette épargne qui s’accumule parce qu’on ne peut plus dépenser en magasin”, ajoute Alexandre Baradez. Sans compter les personnes ayant perdu leur travail, qui espèrent pouvoir ainsi compenser leur baisse de revenus, souligne le Financial Times.

Cette armée de nouveaux acteurs de la Bourse semble décidée à livrer une véritable “bataille idéologique”, d’après le Financial Times. “C’est vrai qu’on a l’impression que cette communauté est mue par l’envie d’en découdre avec les ‘short sellers’ [spéculateurs à la baisse]”, reconnaît Alexandre Baradez. 

Car GameStop n’est pas la seule entreprise soutenue par ces boursicoteurs. Les actions de l’ex-fabricant de smartphones Blackberry, de la chaîne de cinéma AMC ou encore l’entreprise finlandaise de télécommunications Nokia enregistraient des hausses sans précédent ces derniers jours. Toutes ces entreprises sont, pourtant, des cibles de choix pour les spécialistes de la vente à découvert. 

Les investisseurs traditionnels n’ont pas tardé à dénoncer ces “joueurs de poker”, pour reprendre les termes d’Andrew Left, l’un des spéculateurs qui avaient misé sur la baisse de GameStop. Ils mettent en garde contre ces nouveaux venus qui ne prendraient pas la Bourse suffisamment au sérieux et la résumeraient à des "LOL" et des mèmes sur Reddit. Mais en ces temps de disette économique, cela fait peut-être du bien de voir parfois un "LOL" triompher en Bourse.

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