Quand la France sillonne en sous-marin d’attaque la mer de Chine

Le sous-marin Émeraude est l'un des six sous-marins nucléaires d'attaque français.
Le sous-marin Émeraude est l'un des six sous-marins nucléaires d'attaque français. © Franck Seurot, AFP

Le sous-marin nucléaire d’attaque français Émeraude a effectué un passage en mer de Chine, a confirmé lundi la ministre de la Défense, Florence Parly. Une opération qui peut sembler étonnante dans une région très tendue où la France n’a pas d’intérêts directs. Explications.

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Qu’est-il allé faire dans cette galère ? Le sous-marin nucléaire d’attaque français Émeraude a navigué dans la très troublée mer de Chine, a confirmé Florence Parly, ministre française de la Défense, lundi 8 février sur Twitter.

Le passage dans ces eaux internationales disputées, dont la quasi-totalité est revendiquée par la Chine, est "une preuve éclatante de la capacité de notre Marine nationale à se déployer loin et longtemps en lien avec nos partenaires stratégiques australiens, américains ou japonais", a affirmé la ministre.

Bienvenue en Indopacifique

L’Émeraude, accompagné d’un navire de soutien, a pris le large à 15 000 km des côtes françaises dans le cadre de la mission Marianne qui, depuis septembre 2020, consiste à patrouiller dans la zone "indopacifique" pour "montrer qu’on est toujours là militairement", explique Jean-Vincent Brisset, directeur de recherche à l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris) et spécialiste de la Chine, contacté par France 24.

"C’était une vieille promesse de Jean-Yves Le Drian, lorsqu’il était encore ministre de la Défense [jusqu’en 2017, NDLR]", rappelle ce spécialiste. Dans un contexte géopolitique toujours plus tendu dans les régions maritimes asiatiques – tensions sino-américaines en mer de Chine méridionale, brouille entre Pékin et Canberra –, la France veut rappeler qu’elle a des intérêts propres sur lesquels elle compte veiller.

En 2019, elle a même établi une très officielle "doctrine de défense française pour l’Indopacifique" rappelant qu’environ 1,5 million de ressortissants français habitent entre Djibouti et la Polynésie française. C’est dire si Paris voit grand avec sa zone Indopacifique puisqu’elle s’étend du golfe d’Aden jusqu’au-delà de l’Australie.

Mais la mer de Chine méridionale n’y figure pas. "Sur le plan juridique, c’est parfaitement légal pour la marine française, dans le cadre de ses opérations sur tout le globe, d’y naviguer", rappelle Antoine Bondaz, chercheur à la Fondation pour la recherche stratégique et spécialiste de l’Asie, contacté par France 24.

Sur le plan géopolitique, la mer de Chine méridionale fait l’objet d'un patchwork de revendications territoriales entre la Chine, la Malaisie, Taïwan, les Philippines et le Vietnam, sans compter les tensions entre Washington et Pékin. Un contexte qui a de quoi faire réfléchir à deux fois avant d’y faire plonger un sous-marin.

Pékin n’apprécie guère qu’un navire étranger vienne se promener dans la région. La France l’a déjà constaté en 2019 après y avoir envoyé une frégate de surveillance. La Chine s’était alors très officiellement émue de cette incursion tricolore.

Pas de réaction de Pékin ?

Malgré cela, Paris a donc décidé d’y retourner. Et cette fois-ci, avec un sous-marin nucléaire d’attaque. "C’est un signal plus fort qu’une frégate de surveillance", précise Jean-Dominique Merchet, journaliste spécialiste des questions de défense sur le site L’Opinion. "Dans le contexte global des relations diplomatiques, c’est une manière pour la France de signifier qu’elle n’a pas peur du rapport de force avec la Chine", estime Jean-Vincent Brisset.

La France essaie ainsi de se poser en garant du droit de naviguer librement dans les eaux internationales. "C’est une façon de dire à nos partenaires australiens, indiens ou encore japonais que nous ne faisons pas que des beaux discours. La France n’aura de crédibilité dans la région que si elle démontre qu’elle est prête à agir pour défendre ses principes", résume Antoine Bondaz.

Paris semble d’ailleurs avoir réussi son coup puisque la Chine n’a pas officiellement réagi à la présence de l’Émeraude. "Pékin a dû juger que l’enjeu n’en valait pas la peine", estime Antoine Bondaz. D’abord, ce type de sous-marin seul n’est pas une menace de premier ordre. "Il ne s’agit pas non plus d’un sous-marin lanceur d’engin, auquel cas la Chine se serait probablement fait entendre", estime l’expert de la Fondation pour la recherche stratégique.

Il ajoute qu’une réaction officielle chinoise aurait "pu être contre-productive. D’une part, "l’opinion publique chinoise aurait pu avoir l’impression que Pékin n’exerce pas un contrôle suffisant sur des eaux qu’elle revendique", affirme-t-il. D’autre part, se montrer trop agressif au moindre passage d’un navire qui ne présente pas de menace militaire particulière "reviendrait à renforcer l’impression auprès des autres pays que Pékin considère cette zone comme une sorte de mer intérieure", note Antoine Bondaz. De quoi risquer de susciter une levée de boucliers, notamment en Europe. Et la Chine n’a pas besoin d’avoir un front européen contre elle alors qu’elle a déjà un bras de fer à gérer avec les États-Unis.

Reste à savoir combien de temps Pékin va rester muet. Florence Parly a en effet précisé que la France comptait faire des patrouilles tous les ans dans la région. Et dans les prochaines semaines, Paris devrait déployer, dans le cadre de la mission Jeanne d'Arc, "un groupe amphibie qui devrait opérer jusqu'au Japon", précise le ministère de la Défense, contacté par France 24. Non loin de la fameuse mer de Chine, en somme.

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