Malgré la crise du Covid-19, Modi s’accroche à Central Vista, le projet immobilier qui divise l’Inde

Le boulevard de Rajpath, l'un des plus emblématiques de New Delhi, est au cœur du controversé projet de rénovation du quartier administratif voulu par Narendra Modi.
Le boulevard de Rajpath, l'un des plus emblématiques de New Delhi, est au cœur du controversé projet de rénovation du quartier administratif voulu par Narendra Modi. © Altaf Qadri, AP

Le gouvernement indien de Narendra Modi fait tout pour que les travaux du nouveau quartier du pouvoir indien à New Delhi, qui doivent coûter près de trois milliards de dollars, puissent continuer malgré la crise sanitaire. Pour les détracteurs du Premier ministre, c’est la preuve d’un sens des priorités mal placé à l’heure où le pays peine à faire face à la seconde vague de l’épidémie de Covid-19.

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C’est une exception à New Delhi. Dans la capitale indienne, qui vit à l’heure du confinement strict et d’une activité économique réduite à peau de chagrin pour limiter l’impact d’une seconde vague virulente du Covid-19, les travaux continuent dans Central Vista, le nom donné au quartier administratif de la ville.

C’est là, entre la résidence du président et la porte de l’Inde que doit s’élever le nouveau “centre du pouvoir” indien. Un vaste projet de rénovation du quartier qui ne semble pas craindre la pandémie et auquel le Premier ministre indien Narendra Modi tient tout particulièrement.

La Cour suprême saisie

Mais cette obstination du pouvoir à maintenir le cap des travaux à l’heure où le pays vit une crise sanitaire qui tue plus de 3 000 personnes par jour fait grincer des dents. Aux yeux des détracteurs du gouvernement, le projet immobilier de Central Vista serait le reflet d’un sens très discutable des priorités du Premier ministre. “Des gens meurent dans la rue et dans les hôpitaux par manque d’oxygène et le gouvernement utilise l’argent public pour finaliser la construction d’une somptueuse nouvelle demeure pour le ‘roi’ Modi”, s’est insurgée Shama Mohamed, la porte-parole du parti du Congrès, lundi 3 mai.

Un recours en référé devant la Cour suprême de l’État de Delhi a même été déposé, le 4 mai, pour suspendre le projet le temps que la capitale reprenne le contrôle de la situation sanitaire. Les juges ont accepté de se pencher sur l’affaire, mais ont décidé de repousser l’examen des faits au 17 mai.

Au grand dam des plaignants – une traductrice et un historien – et des ONG qui ont soutenu l’action en justice. Ils soulignent l’urgence de la situation, dénonçant un chantier qui menace de devenir le prochain “super-cluster” de Covid-19 dans une ville qui n’a pas besoin d’un nouveau foyer de contaminations potentielles. Ils dénoncent aussi le risque pour la santé des centaines d’ouvriers – il y en avait 500 avant l’entrée en vigueur des mesures de confinement dans la capitale le 19 avril – qui traversent tous les jours la ville pour continuer les travaux.

Un projet controversé

Le projet de rénovation de Central Vista, dès son origine en 2019, était controversé. Narendra Modi cherche à donner un nouveau lustre au centre du pouvoir indien en construisant une nouvelle résidence pour le Premier ministre, une pour le vice-Premier ministre, un nouveau bâtiment pour la présidence et un Parlement plus grand. La Central Vista avenue, longue de plus de 3 km, doit aussi être modernisée afin de la rendre “plus verte et attrayante pour les touristes”, précise le quotidien anglophone Hindustan Time. Le tout pour la bagatelle de près de trois milliards de dollars. Le gouvernement avait motivé l’ampleur du chantier par la nécessité de remettre au goût du jour un quartier qui avait été érigé par la puissance coloniale britannique au début des années 1920 et qui n’avait guère changé depuis.

Mais ce faisant, “des nouveaux bâtiments vont remplacer d’anciens édifices aussi connus des Indiens que le Taj Mahal”, soulignait en avril 2020 Kanchi Kohli, spécialiste des politiques environnementales au Centre for Policy Research (Centre pour la recherche sur la gouvernance), interrogée par Reuters. 

À l’époque déjà, la volonté du pouvoir de se lancer dans un si vaste chantier alors même que la pandémie de Covid-19 commençait à gagner inexorablement du terrain semblait déplacée à l’opposition indienne. “C’est un luxe inutile”, avait déclaré sur Twitter Shashi Tharoor, un député membre du parti du Congrès qui appelait à mettre cet argent de côté pour préparer le pays à un éventuel choc sanitaire.

Une mise en garde qui résonne douloureusement un an plus tard, alors que la seconde vague de l’épidémie à mis le système de santé indien à genoux. Pourtant, le gouvernement s’entête. Narendra Modi en personne était venu poser la première pierre du futur nouveau parlement le 10 décembre 2020. La Cour Suprême, qui avait déjà été saisie à l’époque pour se prononcer sur le bien-fondé du projet, n’avait pourtant même pas encore tranché l’affaire.

Un empressement qui avait valu au Premier ministre un rappel à l’ordre de la part des juges… avant de valider ce méga-projet début janvier.

Pour les 75 ans de l’indépendance de l’Inde

Et depuis lors, le pouvoir indien met les bouchées doubles. Il a même obtenu, début avril, des autorités de New Delhi que le chantier soit inscrit sur la très courte liste des “services essentiels” qui ne peuvent pas être affectés par les restrictions liées aux confinements. C’est ainsi que des bus remplis d’ouvriers ont pu continuer à circuler dans une ville à l’arrêt.

Ce défilé quotidien a été qualifié de “grotesque” par Sitaram Yechury, le leader du Parti communiste indien. Il a vilipendé les efforts du gouvernement pour faire avancer le chantier alors qu’il “est incapable de trouver de l’oxygène et des vaccins pour nos frères et sœurs qui meurent à l’hôpital”.

Face à cette levée de boucliers, les sociétés chargées des travaux ont promis de ne plus faire travailler que les ouvriers qui pouvaient être logés sur le chantier. Mais une enquête du site Scroll.in a constaté que, malgré les assurances de ces entreprises, des travailleurs continuaient à traverser des dizaines de kilomètres tous les jours pour aller de chez eux jusqu’au chantier.

Narendra Modi ne veut pas mettre ce chantier entre parenthèses car il tient à ce que le nouveau Central Vista “soit prêt pour la célébration des 75 ans de l’indépendance de l’Inde” en 2022, souligne le quotidien britannique The Guardian. Ce serait, pour ce nationaliste, un symbole fort de réussir à se débarrasser pour cette occasion d’un important vestige de l’époque coloniale. Mais à quel coût humain y sera-t-il parvenu ?

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