TURQUIE

Un projet de loi pour autoriser le voile à l'université

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En Turquie, le parti AK de Recep Tayyip Erdogan et la formation d'opposition MHP sont d'accord pour réviser la Constitution et permettre le port du voile dans les campus, malgré l'objection des milieux laïcs.

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Près de six ans après son arrivée au pouvoir et fort de son alliance avec un parti d'opposition, le gouvernement turc issu de la mouvance islamiste est prêt à tenir sa promesse électorale d'autoriser le voile dans les universités.

Au terme de longues tractations, le Parti de la justice et du développement (AKP) du Premier ministre Recep Tayyip Erdogan et le parti nationaliste MHP, qui disposent largement de la majorité parlementaire requise pour amender la constitution, sont arrivés lundi soir à un compromis sur les termes de la révision.

Mais le débat entourant l'interdiciton du foulard islamique dans l'enseignement supérieur dans un pays au régime strictement laïc bien qu'à 99% musulman n'est pas prêt d'être terminé.

"Cette interdiction injuste va être abolie", avait promis M. Erdogan aux étudiantes voilées avant d'arriver au pouvoir en 2002. Il est maintenant prêt à changer la Constitution pour permettre le foulard sur les campus en dépit des fortes objections des milieux laïcs.

Selon l'accord conclu, deux articles de la loi fondamentale seront changés, probablement la semaine prochaine, pour que les étudiantes puissent, sans devoir se découvrir ou porter une perruque, bénéficier de l'enseignement supérieur.

M. Erdogan, un ancien islamiste dont l'épouse et les filles portent ce voile controversé, assure ne considérer la question qu’en terme de respect des droits fondamentaux.

Mais pour nombre d'experts, l'abolition de cette interdiction, qui résulte d'arrêts de la Cour constitutionnelle et du conseil d'Etat, ouvrira la boîte de Pandore.

En 2005, la Cour européenne des droits de l'homme a débouté une étudiante turque et a jugé que l'interdiction du foulard ne portait pas atteinte aux libertés fondamentales.

Le constitutionnaliste Ergun Özbudun, qui dirige la commission chargée d'élaborer une nouvelle constitution promise depuis la seconde victoire électorale de l’AKP en juillet, est monté au créneau pour dénoncer le projet.

"C'est vraiment dangereux", estime l'éminent juriste, avertissant que les amendements pourraient permettre le port du foulard jusque dans les écoles primaires.

Devlet Bahçeli, chef du MHP, a expliqué mardi que la formule retenue visait à n'autoriser que ce qui est pudiquement appelé "basörtüsü" (foulard traditionnel noué sous le menton) et non pas le foulard islamique, qui recouvre toute la tête et qui symbolise pour les milieux laïcs l'appartenance à l'islam politique.

"C'est un changement de régime qui s'opère en Turquie, il faut s'y opposer par des moyens démocratiques", a commenté à l'AFP un haut fonctionnaire sous couvert d'anonymat, dénonçant une liquidation de la séparation de l'Etat et de la religion.

Il a estimé qu'une fois permis sur le campus, le voile sera, à terme, autorisé dans la fonction publique et risque ainsi de devenir une source de pression religieuse et sociale sur les femmes qui ne se couvrent pas.

A l'instar de ses collègues à travers la Turquie, le recteur de l'Université d'Inönü, à Samsun (nord), Fatih Hilmioglu, a averti qu'un tel projet apporterait "le chaos" sur le campus.

L'opposition social-démocrate au Parlement est également très critique.

"Le Premier ministre se sert de cette uniforme (le voile islamique) pour recouvrir les vrais problèmes du peuple", a déclaré Cevdet Selvi, vice-président du Parti républicain du peuple (CHP).

Il s'en est aussi pris à M. Erdogan pour avoir récemment déclaré que, "Malheureusement, nous avons adopté de l’Occident des immoralités contraires à nos valeurs".

Ses remarques ont poussé les médias à lui demander s'il parlait des femmes occidentales qui ne sont pas couvertes, et comment la Turquie peut espérer rejoindre l’Union européenne si le Premier ministre pense que l’Occident est "immoral".

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