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Vivre à Bagdad

Grand reporter à FRANCE 24, Lucas Menget est retourné à Bagdad en janvier 2008, où il a passé un mois. Regardez son reportage de 26 minutes et lisez ses impressions sur la situation dans la capitale irakienne.

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Pour lire le script du reportage vidéo ci-dessus, cliquez ici

 

 

Bagdad, le 30 janvier 2008

A bientôt

Avant-hier soir, plus de connexions internet. L’hôtel, comme coupé du monde. Patrice, journaliste français, vient d’arriver. La discussion roule, tard, autour d’une des rares bouteilles de vin rouge accordées par les serveurs. Les milices chiites sont passées plusieurs fois, pour interdire l’alcool. L’un des serveurs veut résister, les autres ont peur. Négociations. Il ne faut pas les mettre en danger. Mais on en a très, très envie. Le vin n’est pas bon, mais nous l’avons bu.

Sécurité, milices, barrages, armées, enlèvements. Tout y passe. Impression d’être un vétéran, après quatre semaines ici. Mises en gardes, et tentatives communes de comprendre les complexités de la politique irakienne. En fait, il faut avouer que tout ou presque nous échappe. Les analyses finissent en cul de sac. Tant d’incertitudes, tant de gigantesques points d’interrogations, tant de flottements. La plupart des irakiens sont perdus dans leur pays. Alors nous ! Il faut donc coller, au plus près quand c’est possible, à cette réalité. Tenter de voir, de rester, de comprendre. Et juste raconter. C’est peu, très peu, trop peu, mais je me dis que c’est déjà ça.

« Mon frère a été tué devant la maison. On est partis. Je vis chez mon oncle ».

« Mon mari a été kidnappé. On ne l’a jamais retrouvé. J’ai peur »

« On ramassait les cadavres devant la porte. Alors on a fui ».

Témoignages recueillis hier, à Yarmouk, peu de temps avant qu’une bombe n’explose dans le quartier. Trois femmes, trois réfugiées de l’intérieur. Ils sont deux millions. A avoir fui leur maison pour se réfugier ailleurs. Parfois tout prêt. Juste pour avoir un peu moins peur. Que dire ? Comment expliquer cette banalité de l’horreur ? Comment intéresser ? Comment faire comprendre que la guerre en Irak a déjà duré presque autant que la seconde guerre mondiale ? Que faudra-t-il répondre au retour quand la question tombera : « Alors, l’Irak, que va-t-il se passer ? ». Rien de plus, rien de moins, sans doute. La guerre est là, réelle, poisseuse. Insidieuse et traître. Peut-être répondre comme l’ami Yuri Kozyrev : « En Irak, il n’y a plus qu’un combat entre le Mal et le Mal ».

Hier encore. La police de la province de Dyala annonce qu’elle a trouvé 19 morts. Dont 10 têtes sans corps. Décapités. Un direct pour le dire. Et puis quelques mots dans un reportage à venir. Et puis quoi ? Rentrer, monter un long reportage. Espérer qu’il collera à la réalité. A la vie de l’Irak, 5 ans après. Aux morts de l’Irak. Aux survivants. L’Irak est un asile. Les fous s’y promènent en liberté. Des bombes sous la veste. Des flingues dans les poches. Des couteaux à l’arrière des voitures. Ceux qui ne sont pas armés longent les murs. Tentent d’échapper aux balles. Et rêvent de partir. Les gardiens de l’asile sont débordés. Ils regardent sans voir. Essaient parfois de fermer les cellules. D’installer des barreaux. De distribuer des calmants. Et rêvent de laisser les clés à d’autres.

Ce matin, un serveur au petit-déjeuner. Je lui fais remarquer qu’il a une belle montre. Il pose le pain sur la table. Dénoue le bracelet et me tend la montre. « Tiens, garde-là. Tu me la rendras quand ce sera la paix. Tu viendras raconter que c’est la paix, hein ? Je t’attends ici ».

Ce soir, Yuri et ses collègues de Time ont décidé de célébrer notre départ. Sammy, le cuisinier le plus doué à des kilomètres à la ronde, s’est surpassé. Brochettes, kebab, avec un sourire que seul Sammy est capable d’offrir à Bagdad. Marc est pessimiste. « Les Républicains vont gagner. Un attentat contre une ambassade et c’est fait. On a du travail pour 10 ans ». La tristesse gagne. Il est temps d’aller se coucher.

Les nuits de journaliste sont longues, parfois. Quand la nuit devient ce qu’on évite le jour. Cauchemars. Des miliciens qui entourent une voiture. Pas d’échappatoire. Des bombes qui explosent. Du sang sur les murs. Des têtes sans corps dans la rue. Des hélicoptères qui tombent. Des bombardements qui frappent la chambre. Des peurs. Et la joie de voir enfin le jour et les palmiers dans le vent. Et se dire que les portes de l’asile nous sont ouvertes. Qu’il est temps, sans doute, d’en sortir. Pour essayer de dire ce qu’il se passe en Irak.

Bonne nuit, Bonne journée. A bientôt. Lucas

 A bientôt.

 

 

Bagdad, le 28 janvier.

L’Amérique.

En Irak, aussi, on fait de la politique. Tous les jours, avec ardeur. Les télévisions retransmettent, ici aussi, les interminables débats au Parlement. Les discours des ministres, les conférences de presse. Aujourd’hui, c’est le budget. Personne n’est d’accord, et il y a peu de chance qu’il soit voté. Les vacances parlementaires approchent. Personne ne sait combien de temps elles dureront.

Il y deux semaines, les médias irakiens et internationaux célébraient la loi sur "la transparence et la réconciliation". Une loi pour autoriser le retour des anciens membres du parti Baas dans les administrations. "A condition qu’ils n’aient pas de sang sur les mains". Qui permet aussi aux anciens cadres du régime de Saddam Hussein de toucher leur retraite. Une loi voulue par Washington, qui a fait pression pour que le Parlement l’adopte au plus vite. Et pourtant… Qui se souvient de Paul Bremer ? En mai 2003, cet administrateur colonial de l’Irak interdisait le parti Baas, et l’armée irakienne. Il aura fallu cinq ans pour comprendre l’erreur…

Aujourd’hui, j’apprends que cette loi n’est en fait pas passée. Et qu’elle ne sera pas appliquée avant… personne ne sait, en fait. Pour que la loi soit appliquée, il faut qu’elle soit signée par le président, ses vice-présidents, le premier ministre, et ses vice-premier-ministres : autant dire que plus personne n’en parle.

"La loi sur la transparence et la réconciliation est un grand succès". Ce sera dans le discours de George Bush, cette nuit, quand les Irakiens dormiront. Ce doit être pour ça que le discours sur l’état de l’Union est aussi tard. Pour ne pas déranger les Irakiens qui dorment. Il parlera sans doute de la baisse de la violence. Du nombre d’attentats en diminution. Des sunnites qui se sont ralliés à sa cause.

Tout à l’heure, cinq soldats américains ont sauté sur une mine à Mossoul. Tous morts. Ils étaient en patrouille dans une rue calme. La semaine dernière, le commandant de la police de Mossoul était tué. Le commandant. L’homme le plus protégé de la ville. Hier, cinq étudiantes étaient enlevées dans l’enceinte de l’Université de Bagdad. "Sans doute parce qu’elles parlaient un peu fort, et qu’elles faisaient les fières", m’a-t-on expliqué.

En août, George Bush venait en Irak serrer la main d’Abou Richa. Le fondateur des milices Al-Sahwa, près de Fallujah. Ces valeureux guerriers passés du côté américain "par amour de la démocratie". Va-t-il se souvenir qu’Abou Richa a été tué cinq jours après cette célèbre accolade ? Il est mort quand un membre de sa propre famille a fait exploser sa veste piégée en l’embrassant. Les Irakiens, eux, s’en souviennent. Les 80 000 miliciens d’Al-Sahwa attendent. Mais pas pour très longtemps. Ils veulent leur part du pouvoir. Hier, le commandant de la police de Fallujah, installé par les Américains, se souvenait : "le jour de la chute de Saddam a été le pire jour de ma vie".

Ce sont donc eux. Les nouveaux amis de l’Amérique. Que George Bush va remercier cette nuit. George Bush va parler. L’Amérique écoute. Les Irakiens dorment. Demain, ils souriront peut-être un peu.

Bonne nuit, Bonne journée.
Lucas

 


Fallujah, 26 et 27 janvier 2008.

Deux frères.

Karim Ismaël Hussein était insurgé. Fayçal Ismaël Hussein l’était aussi. Il y a un an, ils attaquaient les blindés américains à coups de roquettes, envoyaient leurs hommes placer des mines sur les routes. Ils étaient assassins, traqués par les Marines de Camp Fallujah.

Nous allons les voir. Dans la voiture, un peu de tension. Il pleut, il est très tôt. Les panneaux "Fallujah" défilent. Aucun journaliste occidental n’est allé là-bas depuis deux ans sans escorte américaine. C’est la ville symbole. De tout : de la guerre contre les américains, de la guerre civile, des attentats, des destructions, des réfugiés. Du danger, sous toutes ses formes, visible et invisible. On passe devant la prison d’Abou Ghraib. La pluie et la boue rendent le lieu encore plus sinistre que d’ordinaire. Quel ordinaire ?

Les barrages se raréfient. Les chiites qui tiennent la sortie de Bagdad ne se montrent plus. Et les sunnites n’osent pas avancer si près de la capitale. Quelques kilomètres à toute vitesse, presque seuls sur la route. Une barrière, on nous fait signe. Nous sommes attendus. Des hommes aux visages totalement masqués derrière leurs keffiehs nous entourent. Des armes, tant d’armes. Ils nous escortent sur une route de campagne. Nous arrivons à l’entrée d’une ferme. Quelques secondes de flottement et l’ambiance se détend : "bienvenue chez moi", lance Karim Ismaël Hussein. Ses gardes sourient. On nous apporte du thé. Tout va bien. Sous ses ordres, 13 000 combattants : tous, comme lui, anciens insurgés. "Oui, bien sûr, nous étions très proches d’Al-Qaïda". Je fais répéter, pour être bien sûr. Il répète. Il assume : "nous voulons chasser les Américains, c’est tout. Mais on a trouvé qu’Al-Qaïda faisait trop de dégâts. Et puis la population n’en pouvait plus". Alors un jour, il a changé de camp. D’ennemi, il est devenu ami des Américains. Il est l’un des hommes clés d’Al Sahwa, la nouvelle milice sunnite si chère à George Bush.

Il nous emmène dans son QG, à quelques kilomètres dans une campagne de palmiers. Convois de BMW noires et de vieux pick-up. Il change de voitures à chaque trajet. Le bâtiment principal fait réfléchir : mieux vaut être invité ici qu’autre chose. Les pièces sont glaciales, la pluie s’infiltre, les gardes sourient peu. Il raconte. Le jour où il a changé de camp, son jeune frère a été décapité. "Avec une lame de rasoir". Et son changement de camp n’est pas éternel : "si dans trois mois, les Américains n’ont pas convaincu les chiites de nous accorder une part du pouvoir…. Je demanderai à mes hommes de laisser Al-Qaïda reprendre son travail". Même si ce sont eux qui ont tué son frère et 450 membres de sa tribu ? "Bien sûr. C’est la guerre. Les Américains sont naïfs. Ils savent qu’on a mis fin à la guerre civile dans la région, mais ils croient que c’est pour toujours. Il faudrait qu’ils comprennent que le futur pourrait être pire". Dans ce cas, il reprendra son nom de guerre, Abou Maarof.

En quelques minutes, il disparaît. Nous offre une escorte pour aller dans la ville. La file de voitures qui attend au check-point américain est interminable. Il y a 27 barrages pour entrer à Fallujah. Nous passons sur le côté. Regards incrédules des Américains. Discussions avec les chefs par radio. "Si vous y tenez…". On nous laisse entrer à Fallujah. Une escorte de la police remplace l’escorte de la milice. Fayçal Ismaël Hussein nous accueille, impeccable dans son costume : il a été nommé colonel, commandant de la police de Fallujah. "Mon petit frère m’a prévenu que vous arriviez. Mais c’est moi l’aîné. Soyez les bienvenus". Décidément, on est toujours les bienvenus. C’est agréable. Moins sans doute pour la file d’une centaine de prisonniers qui arrivent au commissariat. Yeux bandés, les deux mains posés sur celui qui précède, direction la prison, et les interrogatoires : "ce sont des terroristes, tous d’Al-Qaïda", explique le colonel. Et vous, que faisiez-vous avant d’obtenir ce poste ? "J’étais dans le commando sous Saddam, puis dans l’insurrection contre les Américains. Et puis voilà, chef de la police". Il éclate de rire. Il a choisi la voie officielle. Et il n’est pas d’accord avec son frère cadet. "Moi je trouve qu’il faut respecter la loi. Lui, il arrête et il juge sans juges... Mais on a le même but". Et les mêmes exigences. Il faut que les sunnites soient récompensés par les Américains et le gouvernement. Sinon… "Je ne vais quand même pas arrêter mon frère et ses hommes si je suis d’accord avec eux".

Balade dans la ville. La zone industrielle, aux immeubles aplatis par les bombes. Des vagues de béton qui ondulent sur le sol. Le vieux pont de la ville. Je me souviens y avoir passé de très longues heures il y a deux ans, avec une unité de Marines. L’immeuble qu’ils attaquaient alors n’est pas reconstruit. Un vendeur de fruits se plaint : il n’y a toujours pas d’électricité ni d’eau à Fallujah.

Patrick, infatigable et délicieux arpenteur irlandais des guerres du Moyen-Orient, s’appuie sur sa canne. Je lui avais proposé de venir avec nous. Il referme son carnet. "Vraiment intéressant. Je te remercie".

Une brume infecte et froide enveloppe les piles du pont. Les roseaux avachis n’ont plus la force de pousser dans le fleuve. Plus rien ne se reflète dans l’Euphrate.

Bonne nuit, bonne journée.
Lucas

 

 

Bagdad, le 24 janvier 2008.

Ruines.

Ce n’est pas loin du centre. 10 minutes d’autoroute. Une bretelle, un barrage. Puis un autre. Puis encore un. Des policiers partout. Des blindés américains qui passent, tous feux allumés en plein jour. Peu de voitures. Quelques piétons. C’est Al Dora, la banlieue sud de Bagdad. Une demi ceinture qui entoure la capitale. Des quartiers chiites, sunnites, et chrétiens. Et des combats encore récents.

Des ruines. Des immeubles bas, ravagés, qui se reflètent dans les flaques de boue. Depuis deux jours, il pleut sur Bagdad. Al Dora est dans la boue. Le colonel de la police nous accompagne. Il commande toute la zone. Il a demandé une escorte : 50 policiers d’élite nous suivent pendant toute la "promenade", index sur la gâchette, debout sur les toits des voitures.

Nous avançons dans "l’avenue de la mort". Des deux côtés, personne dans les maisons. Des impacts de balles, de roquettes, des trous dans la chaussée. Ici, les snipers chiites et sunnites tiraient à vue. "Aujourd’hui, tout est calme. Regardez, la vie revient". L’enthousiasme du colonel Mohammed sonne faux. Au pied d’une maison, deux adolescents se réchauffent auprès d’un feu de bois. En face, des policiers ont investi une maison. "Tout le monde est parti. Enfin ceux qui n’ont pas étés tués, mais ils vont bientôt revenir, parce que nous avons vaincu Al-Qaïda". Le policier est chiite. Ne cesse de vanter les mérites du gouvernement, et ses succès. Face caméra, il dit le plus grand bien des sunnites d’Al Sahwa. Il nous présente deux de "ses amis", deux jeunes hommes perdus qui émergent d’un immeuble éventré. "Vous voyez, ensemble, on a battu Al-Qaïda". On remonte dans sa voiture. Il allume une cigarette Davidoff : "je n’ai pas le choix. On m’a demandé de travailler avec des tueurs. Ce sont mes ennemis, mais c’est le prix à payer". Au bout de l’avenue, deux blindés américains surveillent, de loin, notre progression. Et imposent l’alliance des tueurs et des tueurs.

Toutes les nuits depuis le 8 janvier, des bombardiers B-1 et des chasseurs F-18 passent juste au dessus d’Al Dora. Un peu plus au sud, ils larguent leurs bombes. Près de 50 tonnes en deux semaines. C’est l’un des plus gros bombardements depuis mars 2003. L’armée américaine ne confirme ni n’infirme. Elle ne dit rien. Le colonel, lui, confirme, et approuve : sur sa carte, il désigne les anciens bâtiments industriels, feu les casernes de la police de Saddam. "Je connais bien, j’étais policier déjà sous Saddam". Toutes les nuits, selon lui, les avions frappent des cibles précises : "pour le moment, il n’y a presque pas de blessés civils". Des caches d’armes, des centres d’entraînement, des usines désaffectées où se préparent les attentats du lendemain.

On demande à y aller. Impossible. "Même nous, on a pas le droit de passer. Les américains ont verrouillé le secteur". 50 tonnes de bombes, en deux semaines. Ces bombes que l’on entend depuis le balcon, dont on voit les éclairs. Mais pas les résultats. Ni les ruines.

Le colonel Mohammed emprunte une autoroute. Derrière et devant nous, sa garde rapprochée pointe ses canons contre d’éventuels assaillants. De part et d’autre de la chaussée, des murs à perte de vue. Ces murs en bétons qui séparent deux quartier d’Al Dora : Tourra la chiite, Assi la sunnite. "Maintenant, ils ne peuvent plus venir poser des bombes sur la route".
Des murs gris et tristes qui encadrent des ruines. Et des ruines qui abritent les fantômes de la guerre civile à Bagdad.

Nous nous quittons. Il se souvient de son séjour auprès de la police à Paris, l’année dernière. "Derrière le grand commissariat, comment elle s’appelle votre grande Eglise ? Elle est vieille, mais elle est encore très belle". En cadeau, il nous offre des pin’s. Le drapeau irakien.

Bonne nuit, bonne journée.
Lucas
 

 

Camp Taji et Mushada. 20, 21, 22 janvier 2008

"Let’s rock and roll"


L’Ironhorse Express a du retard. Cet hélicoptère dessert deux arrêts : LZ Liberty, l’aéroport américain de Bagdad, et LZ Taji, dans le camp du même nom, à une trentaine de kilomètres au Nord de Bagdad.


Il ne faut pas se tromper de LZ, de "Landing Zone" : à l’intérieur du BlackHawk, impossible de communiquer. Le sifflement des pales et du rotor est étourdissant. Casque, gilet, ceinture de sécurité. Le "chopper" glisse au dessus de Bagdad à très basse altitude. Premier arrêt, quelques minutes. Décollage : toujours à deux hélicoptères. Le deuxième vole un peu plus haut, mitrailleuses pointées vers le sol. Ils s’élancent au-dessus des zones rurales au nord de la ville : 20 minutes et quelques secousses plus tard, les pilotes se posent à Camp Taji.


Christina Batthi, droite et martiale, mais chaleureuse, attend. "Bienvenue à Camp Taji". Ce sous-officier d’origine pakistanaise regarde les hélicoptères repartir, et précise : "Votre vol avait du retard, mais j’ai tout mon temps, je suis là pour 15 mois…". La 2e Brigade de la 25 division d’Infanterie vient d’arriver, et a accepté de nous prendre en "embed" pour quelques jours. Soldats et officiers ont débarqué de Hawaï début janvier. "Rien à voir avec ici. Sauf les palmiers", dira un soldat.


Ils sont frais. Prêts à y aller. Envie de s’occuper. De faire "du bien au gens", mais aussi de "voir du combat". C’est une unité de Strykers, du nom de leurs blindés à 8 roues. Ce sont les toutes nouvelles brigades de combat de l’Infanterie. Pour l’immense majorité d’entre eux, c’est la première fois qu’ils quittent les Etats-Unis. Et ils sont là pour 15 mois : "un peu moins si ça se passe bien, mais je n’y crois pas trop", commente le Major Hing, responsable des relations publiques de la Brigade.


Très rapidement, nous partons pour un "outpost", un poste avancé. Direction, le nord, sur la route de Tikrit, en pleine zone sunnite : en pleine zone Al-Qaïda. Briefing du lieutenant qui commande l’opération. "Hier, on a trouvé deux IED (bombes artisanales déclenchés à distance) au kilomètre 4. S’il y a un problème, nous aurons du renfort. Ne vous inquiétez pas. Je vous demande de prendre soin des deux civils qui nous accompagnent". Dans le groupe, un soldat marmonne : "espèces de dingues, je vous souhaite bonne chance".


Les Strykers démarrent. Dernier barrage, nous quittons le camp : "let’s rock and roll" annonce le pilote à la radio. Les chargeurs sont en place. Le canonnier manipule son joystick : sur les écrans vidéos, on suit avec lui la route, et les dangers potentiels. Camion à droite. Zoom. Armement du canon. Deux piétons loin devant. Zoom. Caméra thermique. Palmeraie qui défile : détecteur de présence humaine. Réarmement du canon. Plus de blagues dans les micros. La semaine dernière, un Stryker de la même unité a sauté sur une mine : 8 blessés graves. Les premiers blessés de l’unité. Ils sont à l’hôpital. Mais personne n’a envie d’en parler.


IED. Le mot revient toujours. Dans toutes les conversations. C’est le cauchemar de l’armée américaine. Tellement facile à fabriquer. Parfois très puissantes, ces mines font sauter de bons blindages, et sont de plus en plus sophistiquées. Un téléphone portable, un tuyau, de l’explosif : une unité au tapis. "Il y en avait un peu moins depuis quelques semaines, mais c’est en train de repartir. Et elles font plus mal", lâche un lieutenant. Parfois, les insurgés attendent l’explosion de la mine, et la sortie des soldats du blindé : regroupement à 20 mètres derrière. C’est là que les snipers tirent.


Arrêt près d’une usine désaffectée, pour un test radio. 4 soldats dehors, et nous. On marche dans les fourrés, en suivant les pas de l’officier, les yeux braqués vers le sol. 10 minutes à peine. Retour dans le blindé. L’officier me regarde : "vous n’étiez pas obligés de sortir du blindé. Vous êtes des gars bien". Il me tend la main : "bienvenue dans la Charlie Company".


Les Strykers entrent dans la cour de l’ancien commissariat de Mushada. La tension retombe en quelques secondes. Les cigarettes émergent des treillis. Et les questions fusent : "vous êtes payés combien pour faire le boulot de journaliste?". "C’est la première fois que vous venez en Irak ?". "Pourquoi les Français nous détestent ?". Et surtout : "vous en pensez quoi ? Vous croyez que c’est bientôt fini cette guerre ?"


Le poste avancé est en partage : 30 soldats américains et 70 policiers irakiens. Une cellule pour les prisonniers. Un toit bardé d’antennes et de mitrailleuses, sous contrôle américain. Une salle pour les Irakiens, une salle pour les Américains. Des hommes qui se croisent, parlent un peu. N’ont pas les mêmes toilettes, pas les mêmes dortoirs. Et un seul interprète, sous uniforme de l’Infanterie américaine. Les Irakiens font venir le dîner du village : du thé, du poulet grillé, des tomates et des oignons mangés au coin d’un feu de camp, devant le poste. Les Américains puisent dans des caisses des repas tout prêts, froids. Ou des barres énergétiques et des boissons pour sportifs. Pour le café, c’est simple : une dose de Nescafé diluée dans une canette de Coca.


Du poste, impossible de voir le village. De hauts murs aveugles protègent les hommes et les véhicules. Les Strykers ronronnent, prêts à partir à tout moment pour du renfort. Les policiers irakiens entrent et sortent au volant de pick-up, armés jusqu’au dents et sirènes à fond. Les Irakiens parlent fort. Les Américains regardent. Ils ont appris à comprendre que les Irakiens parlent toujours fort. Ca ne veut pas dire qu’il se passe quelque chose.


La nuit est tombée. Le village dort, les soldats tuent le temps sur des consoles playstation portables. Les policiers irakiens discutent dehors. Quelques tirs. Secs et forts. Depuis le toit, un veilleur américain dissuade un véhicule de s’approcher de trop près. Un sergent entre dans la minuscule salle où quelques soldats râlent à la perspective des rondes de nuit. "Je veux 6 gars pour partir en patrouille à pied, il semble que des bad guys viennent de placer un IED pas loin d’ici. On va voir".


En deux minutes, le groupe est prêt, lunettes de vision nocturne branchées sur les casques. Nous suivons. Les hommes chuchotent devant leurs micros. Avancent doucement. S’arrêtent. Tout le monde à demi couché sur le sol. Derrière, avec un fusil à lunette, l’un des soldats veille sur le groupe, couché dans la terre. Silence. Communication avec le toit de l’outpost, qui suit la progression. On repart. Le long de la rivière, ils scrutent les fourrés, les rives. Des chiens errants hurlent à la mort. Au loin, le village est dans le noir : sans infrarouge, on ne voit rien. Un quart d’heure passe. L’outpost est déjà loin derrière, et pas d’IED en vue. Le sergent prend sa radio : "on ne trouve pas. Aidez-nous au guidage laser". Invisible, un rayon laser lancé depuis l’outpost trace un chemin pour les soldats à pied. Dans le ciel, un bruit de tondeuse à gazon. Un drone a décollé pour surveiller la zone pendant que des soldats américains, à pied dans la nuit irakienne, essayent de trouver une mine. Ils trouvent enfin. Ce n’est pas une mine : juste un poteau planté à la va-vite pour tirer une corde, et empêcher des chèvres de franchir la rivière. Le muezzin du village accompagne la marche du retour. Et le sergent s’excuse presque : "vous savez, on vient d’arriver. On est peut-être un peu paranos, et on part au quart de tour. Mais en même temps, j’aimerais bien qu’on reste aussi vigilants pendant les 15 mois…"


Enroulés dans les sacs de couchage, la Charlie Company cherche le sommeil. Sur les ordinateurs portables, certains jouent. D’autres font défiler des photos de la famille ou de la copine, ou regardent un DVD. Des lueurs dans la chambrée, en attendant d’aller prendre son tour sur le toit ou devant la porte.


Pas besoin de réveil. Il n’y a que des tranches de sommeil. "Je préfère être ici qu’à Camp Taji. Il n’y a pas de douches, mais on ne s’ennuie pas". Entre Camp Taji et les postes avancés, les rotations sont de 5 jours. Le première classe avale des céréales sans lait, et a envie de parler. "Vous savez, toutes les civilisations sont tombées un jour : Rome, la Grèce, maintenant l’Irak, peut-être un jour les Etats-Unis. C’est comme ça, faut pas en faire toute une histoire. Il paraît qu’ici, ils ont inventé plein de trucs, même l’écriture. Ben aujourd’hui, ce sont des paysans qui se tuent entre eux. Voilà, quoi. C’est pas la peine de se prendre la tête. On essaye de limiter la casse". Sans café, j’ai un peu de mal à refaire l’histoire de la région. J’écoute, et je lui demande s’il est content d’être déployé. "Bien sûr. Tu sais, Hawaï c’est joli sur les cartes postales, mais on s’y emmerde tellement. Et puis peut-être que je ne mourrais pas ici. Si c’est pas ton jour, et ben c’est pas ton jour. Si c’est ton jour, de toute façon, c’est comme ça. Rien à faire". Il a 19 ans. Et chez lui, à Honolulu, il a une moto. Il me montre les photos.



Le Colonel Boccardi arrive du camp Taji. C’est le commandant de la Brigade. Il vient en personne rencontrer les chefs tribaux, les policiers, et l’armée irakienne. La réunion a lieu à l’école de Mushada. A l’entrée, un panneau précise : Mushada CLC. Les Américains ont converti les Irakiens aux acronymes. CLC veut dire "Concerned Local Citizens". Un nom pas très local. Mais qui sonne comme à la maison : c’est rassurant, engageant, et même un peu ronflant. En fait, c’est juste une autre manière d’appeler Al-Sahwa, les anciens insurgés devenus amis de l’Amérique. Des groupes de jeunes types armés et financés par l’armée américaine, qui distribue des permis de port d’armes et des dollars. "Il faut y croire", expliquera plus tard le général. "Nous n’avons pas tellement le choix". Il ouvre la réunion, direct et factuel : "En une semaine, on a tous perdus des amis : des policiers ont étés tués, des soldats américains et irakiens, et des citoyens armés. Nous devons nous unir". Son interprète traduit. Autour du colonel, un gradé de la police, un gradé de l’armée. En face, 6 cheiks qui ne bronchent pas. Regardent le colonel en fumant. Le garde du corps de l’Américain, qui n’a pas quitté son casque et son gilet, n’a pas l’air d’apprécier que l’on fume pendant la réunion. Mais les chefs des tribus sont chez eux, et le font sentir. Il y a quelques semaines, ils étaient du côté d’Al-Qaïda. Tous sur la liste noire des Américains. Aujourd’hui, ils observent. Ils ont choisi de changer de camp. Pour combien de temps ? Boccardi leur annonce qu’il a débloqué un budget pour obtenir des uniformes aux membres de la milice citoyenne. Des armes, des dollars, des uniformes. Les Américains habillent leurs nouveaux amis. Histoire d’être sûrs de ne pas les confondre avec les nouveaux ennemis.


Les cheiks s’énervent. Le ton monte. Ils s’en prennent au colonel irakien. Une femme de la tribu a été kidnappée hier à un cheick-point. Ils ne feront plus rien tant qu’elle ne sera pas libérée. L’interprète cesse de tout traduire. Le regard du colonel Boccardi se perd dans l’épaisse moquette du salon. Les cheiks se lèvent, ajustent leurs keffiehs. La réunion est ajournée : les négociations entre les chefs de tribus et les militaires irakiens se feront ailleurs, autour d’un thé sans doute.


Les Strykers démarrent. Le colonel ajuste son casque et ordonne à l’important dispositif de lever le camp. Les tireurs américains montent en dernier. Le même jour, un peu plus au nord, une réunion similaire de ces nouveaux amis des Etats-Unis a fait 17 morts : un kamikaze avec une veste piégée est venu expliquer que l’insurrection n’avait pas encore dit son dernier mot.


Camp Taji. L’un des 5 plus imposants camps américains en Irak. 12 000 soldats et officiers. Un Burger King, un Pizza Hut, un Taco Bell. Un vendeur de voiture, multimarques "achetez aujourd’hui, elle vous attendra chez vous. Meilleurs prix". Des joggeurs, M-16 en bandoulière. Des fumeurs, statiques, "parce qu’il est interdit de fumer en marchant… Le type qui a inventé ce règlement à Washington n’a jamais du voir un camp, et n’a jamais dû fumer", s’énerve notre accompagnateur.

C’est l’Amérique en Irak. La poussière, les tirs de l’artillerie, et les sifflements des hélicoptères et des drones rappellent que dehors c’est la guerre.


La sécurité du "dining Hall" est assurée par des Ougandais. Pas de badge, pas de dîner. Pas de chaussettes, pas de dîner. Pas d’arme réglementaire, pas de dîner non plus. Dans l’immense cantine, on choisit où l’on s'asseoit en fonction de ce qu’on veut voir à la télé. Au choix, les infos, du sport, encore du sport, beaucoup de sport. Et des films de guerre. Derrière leurs comptoirs, les employés indiens découpent des steaks, fabriquent des sandwiches "à la grecque", distribuent des boules de glace et souhaitent un bon appétit avec le sourire. Sur chaque vitrine, un petit panneau précise les valeurs caloriques de tous les plats. On fait la guerre, certes, mais on tente de ne pas grossir.


Rentrer un jour. Entier. "Blessé, si c’est grave, c’est pire que mort", dira un très jeune soldat. Un soir, on nous raccompagne pour prendre notre hélicoptère, l’express de Bagdad, vers une heure du matin. "Vous savez, vous étiez nos premiers journalistes. C’est sympa d’être venus nous voir". Tout le plaisir est pour nous. Remerciements. Au Revoir. Courage et prudence. Les soldats de la brigade savent qu’ils en ont pour 15 mois. Qu’ils ne verront de l’Irak que quelques kilomètres carrés. Et que leur devise "La lumière des Tropiques", est très difficile à expliquer aux Irakiens.


Les Blackhawks décollent, intérieur obscur sur extérieur sombre. Virage sur Bagdad. Seule lumière de la ville : la torchère de la centrale d’Al Dora. Pas tout a fait la lumière des tropiques.


Bonne nuit, bonne journée.
Lucas


Bagdad, 19 janvier 2008

Gracias

Aller dans la zone verte peut prendre une demi-journée. Rendez-vous cet après-midi pour finaliser notre "embed" et faire les accréditations de Guillaume, notre JRI. Muni de tous les numéros de téléphone (des numéros américains), je me dis que tout va aller très vite. Arrivés au pied du pont, j’appelle l’escorte. Une voiture doit venir nous prendre pour faire les 4 kilomètres qui nous séparent du centre de presse.

Une femme, à l’autre bout de la ligne : "Je ne peux absolument pas vous dire quand nous serons en mesure de venir. Nous sommes en alerte maximale, il est interdit de se déplacer". Bon. Assis sur un morceau de béton, nous regardons couler le Tigre. Toute la zone verte est emmurée. Seuls les hélicoptères semblent en mesure de franchir les dizaines de kilomètres de panneaux de béton.

Sifflement. Puis déflagration. L’alerte était réelle. Un obus de mortier. La riposte est immédiate : depuis une palmeraie partent les tirs américains. L’attente se prolonge. Les véhicules sont rares. Je rappelle : "L’alerte est levée, merci d’avoir patienté. Une Ford Explorer Rouge vient à votre rencontre". Nous avançons. Un arrêt de bus, improbable. Mais vrai. Quelques minutes plus tard, un bus conduit par un Pakistanais s’arrête à notre hauteur et nous propose de monter… Réalisant que nous ne sommes pas "résidents", il démarre.

"Désolé pour l’attente", dit le sergent du Maine, harnaché dans son casque et son gilet. Pas évident de conduire, mais il a l’air d’avoir l’habitude. La zone verte est parsemée de check-points. Ils sont tenus par des compagnies de sécurité privée. Intraitables. Tout le monde doit s’identifier. Deux sociétés se partagent le marché : des Ougandais et des Péruviens.

Aujourd’hui, ce sont eux qui ont eu chaud : l’obus est tombé à 15 mètres derrière leur mur de protection. "Tout le monde va bien dans l’équipe ?", demande l’Américain. "Oui, ça va", répond le Péruvien, d’assez mauvaise humeur. Au moment où la Ford repart, il esquisse un sourire : "Gracias".

Deux heures plus tard, nous avons le badge et l’information : rendez-vous dimanche matin à LZ Washington pour aller à LZ Taji. En clair, l’hélicoptère nous emmènera de la zone verte à la base de Camp Taji, entre Bagdad et Baqouba.

Retour vers la sortie. Mêmes barrages. Les Péruviens. Badges, passeports. Ils sont une vingtaine. Emmitouflés dans leurs parkas. Derrière eux, un mur. Derrière le mur, l’impact de l’obus. Rires sous les cagoules. Devant eux, le fleuve. Et des Ford Explorer qui passent et repassent. "Gracias".

Bonne nuit, bonne journée.
Lucas

 

 


Bagdad, 18 janvier 2008

Pénitence

Ils marchent. Marchent encore. Continuent à avancer vers la mosquée. A Bagdad, les piétons sont rares. Le spectacle de l’Achoura sous le couvre-feu, c’est ça : des Bagdadis à pied. Tous les 150 mètres, un barrage. Policiers, militaires, commandos, miliciens : toutes les ressources disponibles sont au travail. Cagoule pour certains, de peur d’être assimilés par des sunnites de passage à des chiites trop zélés. Interdiction de filmer des visages.

Le nuage de pollution est dissipé. L’air est frais, vif. Agréable, pour une fois. Pour l’Achoura, les dieux irakiens ont même interrompu la grisaille et laissé le soleil s’installer. Nous partons pour le plus grand quartier chiite de la capitale. Les gardes sont contrariés : "on va marcher toute la journée ?".

Sur les ronds-points, les agents de la circulation sont désemparés. Debout à côté de sa Suzuki flambant neuve, un jeune flic applique aux piétons les gestes qu’il destine aux voitures les jours normaux. Point levé, comme les Américains : Stop. Paume vers le ciel, presque un salut amical : avancez. Les piétons sourient. Echanges de politesses. L’opération "Bagdad sans ma voiture" remporte un franc succès.

Khadamiyah. Le cœur de la ville chiite. Ils sont partis de chez eux à l’aube. Des grappes de femmes en noir avancent, doucement, les enfants à la main. Devant, un peu plus loin, les hommes. Certains ont le front ceint d’un large bandeau noir. Avec en lettres d’or le nom de l’Imam Hussein. A vendre, sur le bord de la route, des petits fouets avec chaînes, pour se frapper le dos. Le modèle adulte vaut un peu plus d’un dollar. Le modèle enfant, bradé.

Premiers cortèges. Les tambours de l’Achoura résonnent entre les immeubles des ruelles étroites. Hommes devant, garçons derrière. Le chef de cortège rythme les coups de fouets. Mohammed, un chiite, notre guide dans le quartier, m’explique la technique pour ne pas se faire mal : le poignet frappe contre le haut de la poitrine, arrêtant le mouvement avant que les chaînes ne touchent le dos.

Dans chaque rue, un barrage. Fouille au corps : une file pour les hommes, une file pour les femmes. Les enfants passent. "Notre terreur, c’est une femme kamikaze, il y en a de plus en plus". Le capitaine des commandos du ministère de l’Intérieur accepte l’interview, à condition qu’il puisse enfiler son beau béret rouge et son gilet pare-balles pour la caméra.

Toutes les armes sont interdites. Sauf les sabres. "Mais ils ne sont pas aiguisés". Devant la mosquée, un groupe de pèlerins entame une danse. Pas de sang : les dévôts ne vont pas, cette fois-ci, jusqu’à s’ouvrir la tête. La pénitence a ses limites.

En 680, Hussein, petit fils de Mahomet et fils d’Ali, était bien seul, face aux sunnites de Damas. Près de Kerbala, il est mort. Et ses compagnons n’ont pas étés très courageux. En 2008, même l’armée américaine le protège. L’Imam Hussein est sous bonne garde.

Bonne nuit, Bonne journée.
Lucas


Bagdad, 17 janvier 2008

Couvre-feu pour la fête de l'Achoura

Le jour tombait et les voitures roulaient plus vite que d’habitude. Dans quelques heures, un couvre-feu. Chacun se dépêche de rentrer chez soi, de faire ses dernières courses, pour aller se calfeutrer en famille, en sécurité si possible. Un peu partout, des check-points se mettent en place : pendant 48 heures, jour et nuit, sur la quasi-totalité du territoire irakien, seuls les militaires et les policiers pourront circuler.

La terreur : les voitures piégées, conduites par des kamikazes. Tous les ans depuis avril 2003, pendant la fête d'Achoura, le sang ne coule pas seulement dans le dos des chiites qui se flagellent à coups de chaînes. Tous les ans, des fous de Dieu, du même, s’entre-tuent. En période sacrée, c’est mieux.

Premier attentat vers 15 heures : un homme s’avance dans une procession. Il est sunnite. Ils sont chiites. 8 morts, plus le kamikaze. A Kerbala, on attend 2 millions de pélerins. Il y a 25 000 policiers déployés en ville.

Guillaume, JRI de France 24, est arrivé, mais son avion avait du retard. Trop tard déjà pour prendre la route en relative sécurité. Il n’y a que 110 kilomètres en Bagdad et Kerbala, mais au moins 5 heures de route, une centaine de barrages, et des zones incontrôlées, impossible à traverser la nuit.

Le soleil réchauffe, et je tente sans succès de compter les convois de Blackwater : plus d’une vingtaine en deux heures. Des jeeps blindées, équipées de mitrailleuse lourdes qui sont pointées sur le piéton, au cas où. Je filme : deux fusils à lunettes sont immédiatement braqués sur l’objectif. D’un geste violent, on m’ordonne de couper. Il est interdit de filmer ceux qui protègent l’armée américaine. Et qui sont eux-mêmes interdits sur le sol irakien depuis le 20 septembre dernier. Tout le monde les hait. Ils haïssent tout le monde.

A 20 heures, le calme s’installe. Plus de voitures qui filent dans la nuit, ne s’arrêtant ni aux feux ni aux carrefours. Un chien errant, ravi du brusque silence, aboie. D’autres lui répondent. Chiens de guerre.


Bonne nuit, Bonne journée.
Lucas


Bagdad, 16 janvier 2008

L’ordinaire

Hier, j’ai passé une partie de l’après-midi avec lui. Discussions intéressantes. Puis, il part. Il s’éloigne et va rejoindre son chauffeur. C’est un intellectuel irakien, polyglotte et affable.

Ce matin. 9 heures. Il m’appelle. "Je ne vais pas bien du tout, je viens de recevoir une menace de mort. J’ai pris trop de risques en vous rencontrant. Quelqu’un m’a dénoncé aux milices de mon quartier".
Les limites du métier, ici : le risque pour les autres, ceux que l’on sollicite, est parfois trop élevé. Des Irakiens ne veulent pas que l’on parle de l’Irak. On est tellement mieux entre soi.

Ce matin. 10 heures. Une femme kamikaze fait exploser sa veste à Khan Bani Saad, un village chiite dans une zone sunnite, près de Baqouba, au nord-est de Bagdad. 8 morts. Une dizaine de blessés. C’est précisément dans ce coin qu’Américains et Irakiens ont lancé l’opération Phantom Phoenix. Dans l’espoir de déloger les miliciens d’Al-Qaïda qui s’y sont retranchés depuis plusieurs mois.

Cet après-midi. 3 heures. Deux coups, sourds, à quelques minutes d’intervalles. Les sirènes de la police dans le quartier. Puis celles des ambulances. Deux "IED" (improvised explosive devices, des mines artisanales déclenchés à distance) dans Karrada. Deux morts. Karrada, c’est la rue commerçante. Celle dont on dit : "là, le calme est revenu, les gens vont faire leurs courses tranquillement."

Ce soir, peu après 19 heures. WLAF. WLAF. WLAF. Impression que les vitres de ma chambre vont traverser la pièce. Elles résistent. Immédiatement, le courant est coupé. WLAF. WLAF. Deux encore. Des mortiers qui viennent de tomber dans la zone verte. Des hélicoptères décollent dans le noir. Ombres qui lancent des fusées éclairantes, pour tenter de voir les attaquants. Qui sont sans doute déjà loin.

Plus tard, des éclairs. Ce n’est pas un orage, mais un bombardement américain sur une banlieue sud.

Au journal du soir, la télévision irakienne annonce qu’un couvre-feu de 48 heures est instauré à partir de jeudi soir, "pour prévenir les violences" au moment de l’Achoura, qui commence vendredi à Kerbala.

C’est l’ordinaire en Irak.

Bonne nuit, Bonne journée.
Lucas


Bagdad, 15 janvier 2008

La secrétaire d’Etat

Départ tôt ce matin. Nous avons rendez-vous au ministère des Affaires étrangères. Et ici comme ailleurs, ce sont des gens qui ne rigolent pas toujours. Avec des horaires, des rendez-vous, des bureaux, des badges… Pas des miliciens, quoi.

Sur Karrada, premier embouteillage. Mais ça passe. Arrivée sur Saadoun, bloqués. Un quart d’heure. Une demi-heure passe. Nous n’avançons pas d’un pare-choc. Déjà, un embouteillage à Bagdad, ce n’est pas très agréable par les temps qui courent. La fumée noire qui s’échappe d’une voiture sur deux sature l’air. Plus besoin de fumer. Les klaxons, modèles Moyen-Orient (longs, forts, et à usages illimités), s’énervent. Une heure.

Personne ne comprend. "C’est bizarre, on a pas entendu d’explosions, ni de sirènes". Pas d’attentat pour le chauffeur. "Ou pas encore". Coups de téléphones. Pour s’excuser. Mais le fonctionnaire, notre contact, lui aussi, est bloqué à l’autre bout de la ville. Et ne sait pas pourquoi.

La réponse vient de la rédaction en chef. "Hello Lucas, tu peux être en direct le plus vite possible ? Parce que Condi Rice vient à Bagdad !". Et merde. Bloqué au milieu de Bagdad avec un direct à faire. Au moment où la Maison Blanche annonce le départ de Condi, la radio irakienne confirme qu’elle est en fait déjà arrivée.

Au moins, nous savons pourquoi nous sommes bloqués. Quelques minutes à peine, et les hélicoptères de Blackwater survolent le centre-ville. De petits hélicos nerveux et rapides. Un bruit de grosse guêpe. Des mercenaires assis sur les marches pied, mitrailleuse en main. Chargés, pour le compte de l’armée, de s’assurer que l’embouteillage est efficace et que personne n’approche la zone verte.

Je fais part à l’équipe de l’impossible défi : demi-tour. 25 minutes avant le direct à l’antenne. "Inch’allah", dit Ali, qui fait monter la Chevrolet sur le trottoir. Tranquille, il passe sous le nez d’un blindé irakien. Puis, d’un geste de la main, demande à un policier bien installé dans son pick-up de reculer. Chose faite, tout en maugréant une réponse peu amène avec d’autres signes de la main.

Depuis plusieurs jours, la rumeur se répandait : Bush va venir en Irak. La presse américaine s’y préparait. Au cas où. "De toute façon, on l’apprendra certainement une fois qu’il sera parti", m’expliquait Mark. Finalement, c’est la secrétaire d’Etat.

La dame est en ville. Ou presque. En zone verte, pour une heure ou deux.

Voitures bloquées, il n’y a ni files, ni feux. Des conducteurs qui s’énervent. S’insultent par les fenêtres. Sortent des voitures pour crier plus fort. Hurlent sur les policiers. Condoleezza Rice, elle, est venu "encourager le Premier Ministre à aller plus loin sur la voie de la réconciliation nationale." A Bagdad, aujourd’hui, ça n’avait pas l’air gagné. A moins, que, au contraire… Un embouteillage, signe fort d’unité ?
Nous sommes à l’heure pour le direct.

Bonne nuit, bonne journée.
Lucas

 
Bagdad, 14 janvier 2008

Nuit noire. Nuit blanche.

Bagdad est toujours dans le noir. Quand le soleil se couche au-delà des palmiers, derrière le Tigre, le noir s’installe. Progressivement. Mais il est là, dense. Le bruit des générateurs redouble : dans chaque rue, on tente de gagner quelques minutes de courant grâce à l’essence.

Celui qui m'éclaire est énorme, mais tombe en panne souvent. Pour dix minutes, une heure, une nuit. Celui d’un journal, pas loin, fait un bruit de vieille 2 chevaux, 24 heures sur 24. Il n’y a pas de silence, à Bagdad. Parfois, c’est la lumière des explosions qui indique que les bombardiers américains ont largué une bombe : les groupes électrogènes font barrage au son des explosifs. Seuls les gros hélicoptères sont plus forts : il happent toute forme de son dans leur sillage.

De ma fenêtre, derrière un pâté de maison, une grande rue. Je sais qu’un convoi arrive car j’en vois d’abord les lumières. Les phares ultra-puissants des premiers blindés qui ouvrent la route. Puis les camions, et les jeeps équipés de mitrailleuses qui encadrent. Ils ne passent que la nuit. Ravitaillement de postes conjoints irako-américains, au cœur de Bagdad : nourriture, armes, munitions, argent. Et relève des troupes. Je tente de percer les mystères de la nuit, mais n’y parvient - bien sûr - pas du tout.

De ma fenêtre, j’observe l’ombre d’un garde au passage des convois. Un vieux monsieur, toujours un balai à la main. Qui nettoie, sans fin, la poussière devant une grille. Il est tout petit, un grand foulard autour du cou. Dans la lumière des phares, son ombre, immense, se projette sur l’immeuble. Un géant dans la nuit. Son balai à la main.

De ma fenêtre, un peu plus loin, des maisons, dans le noir. Ma propre lumière, quand elle fonctionne, devient gênante. Une insulte, presque. Une provocation. L’éteindre permet au moins de se fondre. De faire comme les autres : écouter les pannes de générateurs, regarder les phares. Ecouter le noir.

Bonne nuit, bonne journée.

Lucas


Bagdad, 13 janvier 2008

Quartiers nord

Trois jours de travail et de préparation. Forcément, tout le monde est un peu tendu dans la voiture. Il faut que ça marche. Direction le nord, un quartier où plus personne ne va. Et pour cause. Pendant quatre ans, il a été le théâtre des affrontements les plus violents de Bagdad. Les miliciens sunnites, ceux d’Al Qaïda, ont combattu tout le monde : les chiites, les sunnites, et bien sûr les Américains.

Le ciel est bas. Gris, et fade. Sur la bretelle d’autoroute qui nous amène au barrage à l’entrée du quartier, je vois des toits, et des hommes en armes. Les immeubles marquent le temps des combats : éventrés, troués, à terre. Plus de vitres sur les grands immeubles. Même la chaussée n’a pas été réparée des impacts d’obus de mortier.

Au premier check-point, incrédulité des miliciens : rien à faire ici. Trois canons de kalachnikov flambant neufs sont braqués sur nous. Mais on a les bons numéros. Après vérification de toutes les identités, le visage fermé du chef se transforme en sourire accueillant. Comme presque toujours ici… Il faut avoir les codes, les numéros, et ne pas broncher.

100 mètres plus loin, on nous attend. Cinq hommes en armes, membres de ce fameux "Al Sahwa", qui ont repris le contrôle de la zone. Le 10 novembre dernier, lassés sans doute par la boucherie, un bon nombre de miliciens ont choisi d’accepter l’offre américaine : des armes, de l’argent contre la promesse de chasser Al-Qaïda. Pour beaucoup, il s’agissait juste de changer de camp : mathématiquement, les rangs d’Al-Qaïda se sont dégarnis au profit d’"Al Sahwa".

Malgré le changement d’uniforme, le message n’a pas changé : les Américains doivent partir. "Nous pouvons nous occuper du ménage tout seul. Pas besoin d’eux", dit un jeune, keffieh palestinien autour du cou, et fusil d’assaut dans les mains. D’ailleurs, les Américains ne viennent plus ici. Depuis plus d’un an. A la jumelle, ils observent depuis l’autre côté du pont, dans un quartier chiite. Et même de là, leurs postes ont pris quelques missiles.

Les rues sont calmes. Un peu trop. La vie a du mal à reprendre. Ici, chaque famille, dit-on, a perdu au moins quelqu’un dans les combats. Et toutes les familles s’attendent à une reprise des hostilités dans les semaines à venir. "L’étrange défaite" d’Al-Qaïda, rares sont ceux qui y croient.

Nous avons rendez-vous avec quelqu’un. Mais nos miliciens ne nous quittent plus. Je sonne à la porte. Regard effaré de mon interlocuteur : "Je ne peux pas parler devant eux, partez vite." La peur. Celle, qui malgré les sourires et l’hospitalité, ne quitte pas les regards de Bagdad.

Bonne nuit, bonne journée,

Lucas


Samedi 12 janvier 2008

"Il neige !"

Baoum. Baoum. Baoum. Une demi-heure d’explosions. Au moment où je me couche, la nuit dernière, à 5 kilomètres de ma chambre. Les bombardiers américains achèvent leur opération contre des caches d’Al-Qaïda à Arab Jabour. Electricité coupée. Juste le son des explosions, derrière la rangée de palmiers, au-delà du Tigre. Et le feulement des réacteurs des chasseurs bombardiers. Rien d’autre dans la nuit bagdadie.

6 heures. J’ouvre les yeux. Je n’avais pas fermé les rideaux, pour suivre le ballet aérien. Ambiance étrange. Une sorte de silence feutré. Même le groupe électrogène de l’hôtel est en grève. Je me lève, un peu inquiet. J’ouvre la fenêtre. Il neige.

Neige sur Bagdad, après les bombes. Ce n’est pas le Doubs. La neige du Moyen-Orient n’ose pas. Elle n’a pas été invitée. La neige ne prétend pas rester, se poser. Trop risqué. Elle est juste de passage. Ca fait dix, vingt, ou cent ans selon les avis qu’on ne l’a pas vue ici. Les serveurs de l’hôtel ne disent rien. Ils regardent, et nettoient leurs chaussures.

15 minutes plus tard, ce n’est plus que de la pluie glaciale. Je pars pour la zone verte. Rendez-vous au pied d’un pont. Les chauffeurs nous laissent au check-point de cette entrée secrète de la Green Zone. On voit à peine les piles du pont. Un quart d’heure. Contrôle, scanners, contrôles.

L’escorte arrive. Un américain nous fait monter dans son 4x4. Nous roulons sur le pont désert. Réservé pour la zone verte. Le Tigre est immobile. Ciel blanc. Fleuve blanc. "My god, c’est si bon d’avoir froid, ça me rappelle chez moi, dans le Massachussets".

Nous roulons dans les avenues désertes de la zone verte. C’est vendredi, les Irakiens sont de repos. Les Américains calfeutrés. Etrange monde : ceux qui vivent ici ne sortent pas. L’autre, c’est la zone rouge. Le reste du pays.
Dans les bureaux, les soldats serrent leurs mugs de café comme dans n’importe quel bureau du Midwest un jour de froid. Au mur, les mots des enfants. "Merry Christmas, and Happy New Year".

On commente la météo. Oui, il neige. Tous les vols d’hélicoptères annulés ce matin. Très cordiaux, les responsables de la presse s’ennuient. Pas de journalistes, pas de boulot. Il n’y a plus de presse à Bagdad. "Toujours la même histoire", dit la jeune major de l’infanterie. "Et c’est parti pour durer".

Confirmation : il y a eu 21 tonnes de bombes en 12 heures. Bush arrive au Koweït. Ca ne fait pas très bien dans le tableau. L’Irak est poutrant si calme.

Café, cigarettes. Mais dehors. Ici aussi, on fume sous la pluie. Retour à l’hôtel.

J’appelle le professeur avec qui j’ai rendez-vous : "Je ne peux pas vous parler en français, je suis devant la mosquée, c’est dangereux". Je rappelle une demi-heure plus tard : "Je viens d’être arrêté. On se voit un autre jour".

La nuit tombe. Baoum. Baoum. Baoum. Le raid n’est pas terminé.

Il a neigé à Bagdad.

Bonne nuit, bonne journée,

Lucas
 
Vendredi 11 janvier 2008


Aller à Adamiyah, c’était impossible il y a 3 mois. Trop dangereux. Trop incontrôlé, et tenu par Al-Qaïda. C’est juste un quartier de Bagdad, majoritairement sunnite. Où l’on ramassait le matin les cadavres de nuit, comme des ordures dans une autre ville.

Aujourd’hui, c’est faisable.

Il a fallu deux heures. En entrant sur le pont du 14 juillet, on se retrouve derrière 3 "strykers", les nouveaux blindés américains. D’énormes bêtes blindées, grillagées. 12 soldats dans chaque véhicule, sans fenêtres. A l’intérieur, les GI’s peuvent voir le monde extérieur sur des écrans plats. L’Irak, à la télé, et avec clim. Sur le toit, une civière, arrimée comme une bouée.

Il doit se passer quelque chose. Quelque part. Une soudaine tension. Les strykers roulent à 10 km/h. Devant eux, des bras articulés qui tiennent des chaînes. Les chaînes raclent le sol, pour faire exploser les éventuelles mines.

Nous, derrière, à 150 mètres. Comme l’oblige le panneau accroché au dos du dernier blindé. L’embouteillage se forme. On se détend. Ca va être long.

Des hélicoptères volent, passent et repassent. Rien à la radio. Rien au téléphone. Il doit pourtant se passer quelque chose. Les palmiers des bords du Tigre ne bougent pas. Figés par les 6°, rare froid bagdadi.

Arrivée à Adamiyah. Enfin, après les chicanes et les check-points du "Réveil", ces milices sunnites anti-Al-Qaïda. "Un jour ils sont pour, un jour contre. Le problème, c’est qu’ils ne préviennent pas …" Rire du chauffeur. Son fatalisme explique toute la fragilité du calme du mois de décembre.

Interview rapide : la police vient frapper à la porte de la maison. L’étranger ne doit pas rester ici. C’est interdit.

Aller à Adamiyah, c’est donc possible.

Sur la route du retour, une information à la radio : les bombardiers américains viennent de larguer 18 tonnes de bombes sur des caches d’Al-Qaïda. A 7 kilomètres de Bagdad. C’était donc ça.

Dans le centre-ville, les vitres de la Caprice tremblent. Une explosion. Les voitures s’arrêtent. Embouteillage. Interdiction de bouger. Deuxième explosion : double attentat piégé rue Saadoun, la rue la plus commerçante de Bagdad.

Un bombardement, deux attentats. Un matin, à Bagdad.
Le calme, comme les vitres, a volé en éclat.

Bonne nuit, bonne journée,

Lucas 



Jeudi 9 Janvier 2008


"Welcome back, brother"

L’avion s’appelle Lynne. Il est encore plus vieux que la bonne vieille Jessica. La tête rentrée dans les épaules, j’essaie de me frayer un chemin jusqu’à ma place. La pire. 15F, dernier rang, l’oreille droite collée contre le réacteur brinquebalant. Sûr, à l’arrivée je suis sourd.

Au terminal Babylone, à Bagdad, on remplit de nouveaux formulaires. Un jaune, un bleu. Sur une table en acier, presque comme à JFK. "N’oubliez pas de rendre le bleu en sortant, sinon vous ne pourrez pas revenir", explique le douanier, son tampon à la main. Un énorme "contractor" black américain saisit son sac sur la tapis en souriant et glisse "welcome back, brother", prenant sans doute mes cheveux courts et rares pour un signe de reconnaissance…

J’allume mon portable : 13 appels en absence de Muthanna, mon fixeur. Je le rappelle. Il est inquiet. L’avion a plus de trois heures de retard, il fait nuit noire, et il m’attend à huit kilomètres de là. Je trouve un chauffeur pour le rejoindre. Pleins phares dans la nuit, le long du mur de l’aéroport. J’ouvre la fenêtre pour fumer. Un vent glacial réduit de moitié mon envie de cigarette.

Des warnings dans la nuit. Muthanna, emmitouflé dans une parka, attend debout à côté de la voiture, devant un mirador désaffecté : "T’en a mis du temps !". Le taxi repart à toute allure vers l’aéroport. Surtout ne pas s’éterniser avec cet étranger, et ces types bizarres qui lui font la bise en lui claquant dans le dos.

Notre convoi roule vers Bagdad. Premier check-point : les commandos chiites du ministère de l’Intérieur. Phares éteints. Lumière intérieure allumée. Papiers : ils ont des cagoules pour se protéger du froid qui ne les rendent pas particulièrement chaleureux.

Plongée dans Bagdad. Toujours pas de lumière municipale. Toujours le ronronnement des générateurs. Des ombres aux coins des carrefours : des blindés irakiens ont remplacé les Humwees américains. Mais la nuit, tous les chars sont gris.



Bonne nuit, bonne journée,


Lucas

 

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