FRANCE - RELIGION

L'instance représentative des musulmans en crise

Le Conseil français du culte musulman, le CFCM, est en crise. Cinq ans après sa création, le renouvellement de ses instances nationale et régionales, prévues les 8 et 22 juin, tourne à la foire d'empoigne.

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Les organisations représentatives des musulmans français sont en pleine guerre de légitimité à quelques jours des élections qui détermineront les membres du Conseil français du culte musulman (CFCM).

Proche de l'Algérie, Dalil Boubakeur, responsable de la Grande mosquée de Paris (GMP), a annoncé qu'il ne se présenterait pas aux élections. Face à un mode de scrutin qui favorise ses adversaires marocains, l'actuel président du CFCM a préféré jeter l'éponge.

"A deux reprises, Dalil Boubakeur a été nommé à la tête du CFCM grâce à l'intervention du gouvernement français. Aujourd'hui l'Etat français ne le soutient plus. Il donne l'impression de vouloir partir sur un coup d'éclat", affirme Franck Frégosi, chercheur au CNRS et ancien conseiller de Jean-Pierre Chevènement pour les affaires concernant le culte musulman.

Si la communauté algérienne est la plus importante des communautés musulmanes en France (on estime le nombre de d'Algériens ou d'enfants d'Algériens vivant en France à 1 750 000, sur un total de 5 millions de personnes d'origine musulmane vivant en France), les musulmans d'origine marocaine, eux, fréquentent plus assidûment les lieux de culte. Le mode de scrutin, qui donne droit à une voix par kilomètre carré de mosquée, devrait - mécaniquement – avantager les organisations marocaines.

Une affaire diplomatique

La crise au sommet du CFCM reflète un changement important de la politique française envers l'islam. Car la représentation des musulmans en France est une affaire diplomatique : la France "importe" des imams de pays musulmans avec qui elle a des accords de coopération. Elle ne finance pas non plus les lieux de culte, qui sont la plupart du temps construits grâce aux fonds de gouvernements étrangers.

"Longtemps, l'Etat a sous-contracté la gestion des affaires musulmanes au gouvernement algérien", explique Jonathan Laurence, chercheur à la Brookings Institution et coauteur du livre "Intégrer l'Islam en France"*. "On assiste aux derniers soubresauts de la gestion de la religion musulmane en France par les gouvernements étrangers", affirme le chercheur américain, pour qui la crise actuelle n'est qu'un cahot mineur sur le chemin d'une meilleure intégration de l'islam français.

Franck Frégosi en est moins certain. Sur le terrain, assure-t-il, les consulats algériens et marocains continuent de faire pression sur les délégués des associations cultuelles pour orienter leurs votes. "Pour ceux qui n'ont pas la nationalité française, cette influence peut être déterminante", explique-t-il. Pour lui, la représentativité du CFCM est "confisquée par l'influence des gouvernements étrangers". Contactées sur le sujet, les ambassades algérienne et marocaine n'ont pas répondu.

Un besoin de représentation

Créé fin 2002 par Nicolas Sarkozy - au moment où gonflait la controverse autour du port du voile islamique, et à peine plus d'un an après le 11 Septembre - pour gérer les besoins pratiques des croyants, le CFCM est aujourd'hui extrêmement contesté, autant par "la base" des musulmans que par le observateurs de la vie politique française.

Franck Frégosi déplore que lors de deux temps forts du débat public sur l'islam en France - la loi sur le port du voile islamique et les caricatures du prophète publiées par Charlie Hebdo -, le Conseil ne s'est jamais exprimé d'une seule voix. "C'est un symbole fort, qui donne aux musulmans un organe qui s'exprime, en leur nom, auprès des pouvoirs publics", assure l'auteur de "Penser l'islam dans la laïcité"**.

"Mais ce n'est pas son rôle de commenter des sujets autres que la pratique religieuse", proteste Jonathan Laurence, qui rappelle que la France gère les aspects pratiques des cultes par l'entremise de son ministère de l'Intérieur, qui est aussi le ministre des Cultes, et ne prévoit aucune forme de dialogue sur des questions politiques entre les communautés religieuses et l'Etat. Pour lui, la représentation politique des musulmans de France doit se faire dans l'arène politique, à l'Assemblée nationale : "Mais les partis politiques se montrent réticents à placer des candidats issus de l'immigration en bonne position sur les listes électorales".

Un bilan controversé

Le bilan des réalisations du CFCM en cinq ans d'existence est controversé. Sa mission officielle est de répondre aux besoins des musulmans pour tout ce qui concerne la pratique du culte (nomination d'aumôniers des prisons, des armées et des hôpitaux, formation des imams, établissement de carrés musulmans dans les cimetières).

Mais nombreux sont ceux qui dénoncent le "blocage" de l'institution, obstruée par les luttes intestines entre fédérations. "Pour les jeunes, il s'agit d'une coterie de notables pour qui la priorité est d'être entendus par les ministres", affirme Franck Frégosi.

Soufari Benabdellah est l'un de ces jeunes. A 36 ans, il est le cadet des 26 présidents des articulations locales du CFCM, les Conseils régionaux du culte musulman (CRCM). Son site cfcm.tv, créé pour pallier le "manque de communication du CFCM", dénonce régulièrement le mauvais fonctionnement de l'institution.

Pour lui, les fédérations s'intéressent plus à asseoir leur poids au niveau national qu'à régler les questions qui concernent les croyants, comme la règlementation de la nourriture "hallal" ou l'organisation du pèlerinage à La Mecque. Benabdellah, qui se dit proche de la Grande mosquée de Paris, ne se présentera pas aux prochaines élections, une décision qu'il assure avoir prise avant l'annonce de Dalil Boubakeur.

* "Intégrer L'Islam - La France , ses musulmans : Enjeux et réussites" de Justin Vaïsse, Jonathan Laurence, Olivier Roy, et Jean-Marc Dreyfus, éditions Odile Jacob

** "Penser l'islam dans la laïcité : Les musulmans de France et la République" de Franck Frégosi, éditions Broché

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