PETROLE - CRISE

Coup de blues à Rungis

A Rungis, marché de gros de produits frais situé près de Paris, les grossistes sont pris en étau entre les difficultés traversées par les producteurs et celles de leurs clients, accablés par l’augmentation des coûts de transport.

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Il est quatre heures du matin au marché de gros de Rungis, à une vingtaine de kilomètres de Paris. Le ballet des centaines de camions qui affluent ici chaque jour a commencé depuis longtemps déjà. Le plus grand marché de grossistes en produits frais du monde est leur domaine. C’est le point de convergence des routiers de toutes les nationalités.

A cette heure matinale, le temps presse, il faut charger, décharger, recharger. "C’est une honte, on nous prend à la gorge", lâche un chauffeur arrivant tout juste de Bretagne, une pile de cageots entassés sur les bras, avant de s’engouffrer dans l’un des hangars immenses.

Dans le pavillon E4, le territoire des négociants en poissons et crustacés, le prix du carburant inquiète, peut-être plus que dans tout autre endroit du marché. Les grossistes, pourtant, n’accusent pas trop durement l’augmentation des charges inhérentes au transport. Mais ils s’inquiètent pour l’avenir de leurs fournisseurs, de leurs clients, et du coup de leurs négoces.

"On va finir par en pâtir, c’est obligatoire", explique David Olhagaray, 35 ans, négociant depuis 17 ans dans cette halle. "Des bateaux vont cesser leur activité. Et nous, on est les victimes par ricochet. Pendant la grève des pêcheurs, on a déjà été privé de poisson pendant quasiment deux semaines, du coup, on n’était alimenté presque que par l’étranger. Les prix ont doublé, voire triplé pour certains produits."

Selon lui, en cinq ans, les prix pratiqués à l’étal ont déjà considérablement augmenté. Les sardines qu’il vendait aux poissonniers entre 1,20 euros et 1,50 euros le kilo en 2003 sont actuellement écoulées à 2,50 euros en moyenne. "Et cette augmentation, c’est principalement à cause du prix du fuel", estime le vendeur.

"Personne ne se gave dans la chaîne", assure Clément Gilles, président d’Agromer, le syndicat des grossistes des produits de la mer à Rungis. "Mais on est pris en étau à la fois du côté des fournisseurs et de celui des poissonniers qui ont des charges énormes à payer"

Du coup, les négociations avec les détaillants, restaurateurs et poissonniers, sont âpres. Jacques Gogeard, poissonnier dans le XIVe arrondissement de Paris, farfouille frénétiquement la glace des caisses de polystyrène empilées. "Les chinchards, tu m’en donnes mon prix de vente, comment veux-tu que je m’en sorte, moi !" grommelle-t-il en essuyant ses mains sur sa blouse blanche.

"Le poisson devient un aliment de luxe", explique-t-il. "Les ménagères se tournent vers d’autres produits moins chers. Je ne peux plus répercuter les augmentations dans ma vitrine, ça ferait fuir les clients… Alors, on rogne sur nos marges. Plus ça ira, moins il y aura de poissonniers".
  
Inquiétude aussi au pavillon des fleurs

Du côté du pavillon des fleurs, à six heures, l’ambiance paraît beaucoup plus calme. La grande majorité des plantes vendues ici arrivent d’Europe, principalement des Pays-Bas.

Dans cette halle, on parle aussi d’augmentation du prix de revient chez les producteurs, du coût du transport, des répercussions pour les clients. Un négociant est pessimiste : "Si ça devient trop cher, on cessera d’importer. Alors les fleurs deviendront vraiment un produit de luxe et nous, on sera obligé de fermer".

Le discours de Maxime François, président de la Fédération des grossistes en fleurs coupées de Rungis, tranche singulièrement avec l’humeur maussade des négociants : "Ce sont les producteurs qui souffrent, pas nous. Franchement, le prix du pétrole n’a pratiquement aucune incidence sur les prix que nous pratiquons. Il ne représente en ce moment que 5 % du prix de la marchandise". Selon lui, "si les producteurs français sont obligés de vendre plus cher, les négociants iront chercher leur marchandise ailleurs et c’est tout. Mais là où les prix du carburant risquent de prendre du poids, c’est sur les fleurs importées par avion".

C’est ce que subit Paul Michel, l’un des plus anciens négociants en fleurs de Rungis. Ses produits sont principalement importés par avion d’Afrique du Sud. "Aujourd’hui, une fleur que j’achète un euro me coûte 1,10 euro à acheminer jusqu’ici. C’est plus de 50 % du prix de revient ! Les compagnies aériennes appliquent des surtaxes sur le fuel, je suis obligé de les répercuter son mon prix de vente". Et les clients désertent.

Pour Clément Gilles et Maxime François, les deux présidents des syndicats de grossistes, le marché finira par se réguler tout seul d’un bout à l’autre de la chaîne. Le processus ne se fera pas sans mal. "Il suffit déjà de compter le nombre de grossistes", explique Clément Gilles. 'Au début des années 1980, il y avait plus de 80 grossistes de produits de la mer à Rungis. Aujourd’hui, on n’est plus que 20".

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