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Le jour où Bombay a découvert la réalité de l'antisémitisme

Les attaques de Bombay ont laissé entrevoir une nouvelle forme de violence symbolique : c'est la première fois que des juifs ont été pris pour cible sur le sol indien. Leela Jacinto, de FRANCE 24, enquête.

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La multitude de petites rues étroites et poussiéreuses, qui zèbrent le cœur du district financier de la ville, conduit à une imposante bâtisse bleue turquoise écaillée : la synagogue Keneseth Eliyahoo.

 

Depuis 1884, date à laquelle elle a été construite par la famille Sassoon, elle est le symbole du multiculturalisme et de la diversité religieuse de la ville.

 

Les Sassoon, une des familles juives les plus connues de Bombay, sont issus de la vague d'immigration de marchands sépharades qui ont quitté l’Irak pour rejoindre la capitale commerciale de l'Inde, où ils ont très vite été surnommés les "les juifs baghdadi".

 

Les docks Sassoon et la bibliothèque David Sassoon, construits par les frères Sassoon, sont parmi les monuments les plus connus de la ville.

 

La façade imposante et décrépie de la synagogue Keneseth Eliyahoo (Photo : L. Jacinto)

 

Ces derniers temps, il n’est pas facile de se rendre dans la synagogue Keneseth Eliyahoo. Quelques jours après l’attaque contre la maison Chabad – dans laquelle ont péri le rabbin Gavriel Holtzberg, et sa femme, Rivka -  la communauté juive de Bombay, en forte diminution, se remet difficilement de ses émotions.

 

C’est l’un des aspects plus tristes des ces événements meurtriers : la première attaque visait des juifs, dans un endroit qui abrite cette communauté depuis le IIe siècle avant Jésus-Christ.

 

Pas étonnant que j’ai autant de mal à entrer dans la synagogue : il m’est difficile de passer le barrage des gardes qui prennent leur rôle très au sérieux.

 

Dans ce genre de cas, le mieux reste encore de s’accroupir sur ses talons, juste à côté d’eux, et de leur dire qu’on est prêt à attendre aussi longtemps qu’il le faudra. C’est une vieille position indienne, plutôt confortable, si on est habitué. Mais ça surprend toujours les Indiens de voir quelqu’un d’une caste supérieure s’accroupir ainsi aux pieds de quelqu’un d’une caste inférieure.

 

Lorsque je parviens finalement à rejoindre un vieil employé en habits traditionnels et grosses lunettes, j’entre dans un tout autre monde. Un monde élégant mais sur le déclin, habité par de personnes également élégantes et sur le déclin, comme Mme Symms, la secrétaire octogénaire qui m’annonce fièrement son âge - 81 ans -  mais se tait quand je lui demande à son prénom.

 

Mme Symms est chrétienne et travaille depuis 24 ans pour le Sir Jacob Sassoon Trust, qui dirige la synagogue. L’équipe comprend aussi des musulmans et des hindous. Bombay compte environ 4 000 juifs, dont environ 200 sont des juifs baghdadi. Les autres sont en grande partie des Bene Israël, qui prétendent descendre des familles juives qui avaient fui les persécutions exercées par Rome sur la Galilée au IIe siècle avant Jésus-Christ et avaient échoué sur les côtes indiennes.

 

Contrairement aux habitants de la maison Chabad, un centre religieux de juif ultra-orthodoxe d’Israël, les juifs de Bombay sont une partie intégrale et intégrée de l’histoire de la ville.

 

Aucune des personnes à qui j’ai parléesaux alentours de la Maison Chabad, ne m’ont dit avoir eu à faire avec les membres du mouvement Chabad-Loubavitch, qu’ils soient de passage ou qu’ils aient habité le bâtiment de Colaba, maintenant détruit. Beaucoup m’ont dit en avoir entendu parler pour la première fois au moment des attaques. D'autres les ont vus entrer et quitter le bâtiment, mais ne sont jamais entrés en contact avec eux.

 

 

Les ruines de la Maison Chabad House (deuxième à gauche) dont le balcon supérieur a été détruit dans l'explosion (Photo: L. Jacinto)

 

Cet isolement va probablement s’accentuer un peu plus maintenant.  

 

Dans la synagogue, Mme Symms me raconte qu’elle voyait le Rabbin Holtzberg tous les samedis, quand il venait à la synagogue pour le mikveh, un bain rituel de purification.

 

“C’est si triste n’est-ce-pas ?”, glousse Mme Symms une tasse de thé rescapée d’un vieux service du temps des colonies à la main. “Et l’enfant…”, dit-elle, tout en touchant sa poitrine d’où pend un crucifix en or. Elle fait allusion au bébé des Holtzberg, qui a survécu à l'attaque grâce à sa nounou indienne. “C’est tellement triste, j’ai du mal à même l’imaginer.”

 

C’est triste et ce n’est pas le Bombay de mon enfance. J’étais là lors d’une autre première morbide, la première attaque lancée contre les musulmans de Bombay en janvier 1993 suite à la destruction de la Mosquée Babri d’Ayodhya, dans le nord de l’Inde.  J’ai quitté définitivement la ville peu après. Bombay n’est plus ce qu’elle était. Il est temps pour moi de partir.


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