RELIGION

Voyage à La Mecque : des pèlerins français arnaqués

Chaque année en France, des candidats au pèlerinage de La Mecque sont victimes d'arnaques de voyagistes peu scrupuleux. Selon l'association SOS Pèlerin, 5 000 personnes auraient été piégées cette année sur environ 28 000 pèlerins.

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L’allure distinguée, l’air soucieux, Soria Zeroual, une jeune cadre dans le secteur bancaire, mène un combat sans répit contre le charlatan qui a escroqué ses parents. Son père, 72 ans, et sa mère, 62 ans, n’ont pas hésité à faire appel aux services d’une connaissance travaillant dans la mosquée qu’ils fréquentent pour organiser leur pèlerinage de La Mecque au prix de 3 500 euros par personne.

"J’ai appelé cette personne pour connaître la date du départ car mes parents n’osaient même pas lui demander, mais j’ai senti qu’il y avait quelque chose de bizarre", confie-t-elle, lors d’une rencontre entre victimes d’arnaques de certaines agences de voyages à Paris.

 

Après avoir réglé les frais du voyage pour l’obtention du visa, du vol et  de l’hébergement, ses parents sont restés sans nouvelles et attendaient impatiemment le moment d’accomplir le rituel du pèlerinage. Mais la personne qui se présentait comme un voyagiste n’a jamais fait les démarches pour obtenir un visa pour ses parents ni pour les vingt autres personnes qui devaient faire partie du voyage.

En effet, selon la législation saoudienne, seules les agences agréées par le ministère saoudien du Pèlerinage sont habilitées à demander des visas pour les pèlerins. "Mes parents ne veulent pas porter plainte car ils culpabilisent et pensent que c’est une punition de Dieu", soupire Soria Zeroual. Décidée à tirer cette affaire au clair, elle va devoir "forcer ses parents à porter plainte" .

 

L’affaire des parents de Soria Zeroual n’est pas un cas isolé. "5 000 personnes se sont faites piégées cette année", révèle Zakaria Nana, président de SOS Pèlerin, une association qui défend les droits des pèlerins victimes d’arnaques, et lui-même victime d’une escroquerie en 2005.

 

Une organisation pourtant très cadrée

 

5 000 arnaques sur environ 28 000 pèlerins provenant de France, le chiffre impressionne. Pourtant, le pèlerinage à La Mecque se fait dans un cadre très surveillé. En France, seules 52 agences de voyage sont agréées cette année par le ministère saoudien du Pèlerinage. Chacune d’elle peut faire un maximum de 3 000 demandes de visa. Le ministère saoudien du Pèlerinage a même durci ses règles en 2008 en limitant les agréments aux seules agences de voyages (excluant les associations auparavant autorisées). Enfin, les agences sélectionnées doivent être préalablement agréées par l’International Air Transport Association (IATA).

 

Mais malgré toutes ces précautions, "souvent les pèlerins ne sont pas au courant du tout qu’il faut voir une agence agréée", remarque Zohra Ghereib, une journaliste qui se porte bénévole pour aider les victimes de son quartier. "Les candidats pèlerins font confiance à leur imam et aux organisateurs de voyage sans vérifier leur accréditation ", constate Fatiha Talibi, agent de voyage dans une agence agréée par le ministère saoudien du Pèlerinage à Paris. "Pour eux, c’est un voyage sacré, et personne ne va jouer avec leur confiance et leur argent", poursuit-elle.

 

Quels recours pour les arnaqués ?

 

Le phénomène est tellement répandu en France qu’en 2007 près de 3 000 pèlerins ou candidats au pèlerinage se sont rassemblés devant l’ambassade d’Arabie saoudite à Paris. Leur objectif : manifester leur colère après avoir payé des sommes colossales à certaines agences qui n’ont pas fait le nécessaire pour l’obtention de leur visa. Pour d’autres manifestants, ce sont les conditions de séjour une fois arrivés à La Mecque qui étaient catastrophiques.

 

Mais chacun se renvoie la balle. "Le consulat n’est pas habilité à régler un litige entre une agence française et des citoyens français sur le territoire français", explique Khaled Al-Kheriji, chef du service consulaire auprès de l’ambassade saoudienne à Paris. Même esquive côté français. "Le pouvoir français a considéré le hajj pendant longtemps comme un ovni, c’est quelque chose d’incompréhensible", renchérit Zakaria Nana. Il travaille sur la régulation du marché du pèlerinage en France depuis plus de deux ans.

La loi du 13 juillet 1992, qui régit les voyages à forfait, "n’est pas applicable pour les communautés spécifiques d’après ce que m’a dit le ministère de l’Intérieur et le ministère du Tourisme en France, déplore-t-il. Pour lui, "au-delà de l’aspect spirituel et religieux du voyage, les pèlerins sont des consommateurs comme les autres et doivent être considérés comme tels".

 

Mais le défi ne s’arrête pas là. Zohra Ghereib, n’a pas hésité à porter plainte auprès du commissariat de son quartier. "Le commissariat a refusé de recevoir ma plainte", s’étonne-t-elle. Un comportement déjà constaté par SOS pèlerin.

 

En contactant le ministère français du Tourisme, ce dernier ne semble pas avoir été saisi. Pas plus que le magazine "60 millions de consommateurs". De son côté, Philippe Laoue, secrétaire général de l’organisation nationale des professionnels du voyage (SNAV), note que "le problème existe", mais affirme n’avoir reçu "aucune récrimination sur le pèlerinage". Pas très étonnant si l’on en croit Zohara Ghereib, pour qui la plupart des pèlerins étant assez âgés, "ce n’est pas dans leur culture de porter plainte, surtout dans une affaire religieuse".

 

Côté saoudien, la seule mesure prise est la création d’une liste sur le site internet du ministère saoudien du Pèlerinage pour identifier les agences agréées dans chaque pays.

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