POLITIQUE MONÉTAIRE

La déflation dans la ligne de mire des banques centrales

La Fed a abaissé ses taux directeurs au minimum, dans la fourchette de 0 à 0,25 %. Dans la foulée, la Banque du Japon a fait de même. Hasard de calendrier ? Non. Moyen de relancer l’économie et de contrer les menaces de déflation.

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"Les Etats-Unis deviennent japonais". C’est par cette formule que Paul Krugman, prix Nobel d’Economie 2008, introduit la page de son blog en date du 16 décembre, jour de l’annonce par la Réserve fédérale américaine (Fed) de l’abaissement de ses taux directeurs dans une fourchette comprise entre 0 et 0,25%. Il s’agit d’un clin d’œil à la situation économique du Japon à la fin des années 1990, lorsque la Banque centrale nippone avait été contrainte de recourir à des taux zéro, pour lutter contre la déflation.

Et, ironie du calendrier, la formule heureuse de l’économiste est encore à ce jour d’actualité : dans la foulée de la Fed, la Banque du Japon vient de ramener son taux directeur à 0,10 % ce vendredi. Là encore, dans un contexte déflationniste.

Les ressemblances s’arrêtent là. "L’objectif de la Fed aujourd’hui est différent de celui de la Banque du Japon en 2000 et en 2008", estime Eric Chaney, chef économiste du groupe AXA, joint par France 24. "Aux Etats-Unis, il ne s‘agit pas de lutter contre la déflation, qui n’existe pas encore, mais de réduire le risque de sa survenance", renchérit-il. La différence est de taille. Car la Fed a encore l’espoir de pouvoir influencer les marchés et redresser la situation économique. Pourtant, avec des taux quasi nuls, sa marge de manœuvre, via son arme "monétaire", devient très limitée.


Risques latents de déflation pour les États-Unis

La déflation se définit, selon l’Insee, comme la situation de baisse généralisée des prix des biens et services sur une longue période. Le risque principal en période de marasme économique, c’est la spirale déflationniste. La diminution des prix induit une stagnation des salaires et une baisse du pouvoir d'achat, qui engendre elle-même une baisse de la demande et de la production. Et par suite des prix. C’est un cercle vicieux. Le Japon en a fait l’amère expérience à la fin des années 1990.

Les Etats-Unis s’en rapprochent aujourd’hui dangereusement. Selon le Département américain du travail, l’indice des prix à la consommation a chuté de 1,7 % en novembre aux Etats-Unis. Les prix avaient déjà chuté de 1 % le mois précédent. C’est la baisse la plus importante en 40 ans. Cette chute des prix s’explique notamment par le resserrement du crédit et par la baisse des prix de l’énergie. Le baril a ainsi perdu 100 dollars depuis le pic de juillet dernier à 150 dollars, passant sous le seuil des 45 dollars début décembre.

La véritable interrogation, c’est de savoir si les deux mesures annoncées par la Fed - l’abaissement des taux d’intérêt et les programmes de rachat d’actifs risqués - sont susceptibles d’enrayer le risque de déflation latente aux Etats-Unis.


"Une nouvelle ère pour la Fed ?"

Certains économistes émettent quelques réserves sur l’efficacité réelle de l’action combinée de la Fed sur le niveau des prix. Interrogé par France 24, Christian Bordes, professeur au Centre d’économie de l’Université Panthéon-Sorbonne relativise ce que certains appellent "une nouvelle ère pour la Fed". "Symboliquement, cette décision est forte", explique-t-il. "Mais, il n’y a pas de réelle nouveauté. En réalité, les taux d’intérêts sur les marchés monétaires étaient déjà dans cette fourchette de taux depuis plusieurs mois."

Il est certain que la baisse des taux "favorisera le crédit qui est rendu moins cher, et par contrecoup l’investissement et la consommation. La demande sera relancée, ce qui devrait limiter la pression à la baisse des prix", précise Eric Chaney.

En marge de cette première action, la Fed s’est embarquée dans une politique dite "quantitative". Cela signifie qu’elle s’engage à augmenter la quantité de monnaie en circulation. Autrement dit, elle imprime des nouveaux billets. En l’occurrence, le rajout de liquidités se fait par le rachat aux banques de bons du Trésor et d’actifs risqués, comme les dettes des deux piliers du refinancement américains Freddie Mac et Fannie Mae. En cette période où les investisseurs évitent de prendre des risques, Christian Bordes insiste sur l’importance que revêt la circulation sur les marchés d’actifs de bonne qualité, pour remplacer les titres pourris qui ont été à l’origine de la crise des subprimes.

Il rappelle que la Fed "cherche davantage à rétablir le fonctionnement du marché du crédit pour créer les conditions de la reprise économique qu’à lutter contre la déflation". Le texte du comité de la Banque centrale est éclairant. Il précise en effet que "la priorité sera de soutenir les fonctionnement des marchés financiers et de stimuler l’économie."


Une inquiétude des marchés persistante

Mais si la priorité était d’agir sur les prix et de diminuer la pression à la baisse, quelles auraient été les mesures efficaces? Citant l’analyse de Greg Mankiw, célèbre professeur d’économie à l’Université d’Harvard, Eric Chaney indique qu’il aurait été opportun que la Fed fasse passer un message rassurant en prévoyant une inflation à long terme, sur la prochaine décennie. Elle aurait ainsi rassuré les marchés en anticipant une inflation, aussi modérée fut-elle.

En affichant clairement sa priorité d’assainissement des marchés du crédit, la Fed ne fait pas encore de la déflation sa préoccupation essentielle. L’inquiétude des marchés subsiste malgré tout et la frilosité des investisseurs est encore de taille.

Le blog du Prix Nobel conclut en précisant que "sérieusement, les Etats-Unis sont vraiment dans une très mauvaise passe, et qu’il faudra beaucoup d’inventivité et de chance pour se sortir de cette situation."  Le spectre de la déflation est bien là et personne, à ce jour, n’aurait mis en doute le sérieux de la menace. 

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