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Égypte

Les bahaïs, "sans papiers" en Égypte

Texte par : Frédéric MIGEON
4 min

Pour être citoyen égyptien, il faut désormais s'enregistrer comme membre d'une des trois religions reconnues par le Coran. Les bahaïs se retrouvent donc par la force des choses sans papiers et, par conséquent, sans droits sociétaux.

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Basma Moussa est une femme fatiguée. Cette chirurgienne égyptienne, qui travaille depuis vingt ans à l'hôpital Qasr al-Ayni du Caire, n'a pu renouveler sa carte d'identité, il y a trois ans. "Ma fille n'en a plus non plus. Mon fils, qui a terminé ses études, ne peut fournir les papiers nécessaires pour effectuer son service militaire, ce qui l'empêche de postuler à un emploi." Le regard triste, Basma énumère d'autres problèmes rencontrés par ses proches : trois nouveaux nés n'ayant pu obtenir de certificat de naissance, une petite fille qui n'a pu être réinscrite à son école, une autre qui n'a pu être vaccinée… "Tous les jours, je croise les doigts pour ne pas être contrôlée par un policier, poursuit-elle. J'espère que tout ceci va bientôt s'arrêter".

Pour obtenir leur carte nationale d'identité, les citoyens égyptiens doivent mentionner leur religion. Jusqu'à peu, ils pouvaient se déclarer "musulman", "chrétien", "juif" (les trois religions reconnues par le Coran) ou "autre". Mais en 2004, dans le cadre de l'informatisation des cartes d'identité, un décret administratif a supprimé la mention "autre". Depuis, les plaintes se multiplient mais, de reports d'audiences en appels des jugements, le bras de fer entre les bahaïs et le gouvernement égyptien peine à être résolu.

 

Renier sa foi par résignation


Pour obtenir des papiers, certains bahaïs se sont résignés à renier leur foi en s'enregistrant comme musulman ou chrétien. Mais ce n'est pas le cas de l'immense majorité des quelque 1 500 membres de la communauté, qui se trouvent confrontés à de multiples complications dans leur quotidien : renvoi des enfants de l'école ou des étudiants de l'université, impossibilité d'avoir accès à son compte bancaire ou encore de quitter le pays….

En avril 2006, un couple "sans papiers" a obtenu du tribunal de justice administrative du Caire que l'Etat leur délivre des cartes d'identité portant la mention "bahaï". Cette décision a suscité de vives protestations. "Le cas avait été faussement présenté par la presse comme une demande de reconnaissance de la  foi bahaïe, alors qu'il s'agissait d'une demande de reconnaissance civique", explique Hossam Bahgat, directeur de l'Egyptian Initiative for Personal Rights (EIPR), association défendant  notamment les libertés religieuses. Subissant de fortes pressions, le ministère de l'Intérieur a fait appel de la décision et obtenu que le Conseil d'Etat casse le jugement.

Malgré tout, Shady Samer reste optimiste. Ce jeune entrepreneur en informatique bahaï, qui a ouvert un blog, à la fin de 2006, pour battre en brèche les idées reçues sur sa confession, note le changement qui s'est opéré dans l'opinion publique : "Jusqu'à cette affaire, les gens ne savaient même pas que nous existions. La couverture médiatique pendant le procès est un fait sans précédent dans le monde arabe. Jamais un bahaï n'avait été interviewé à la télé auparavant. Cela a rendu possible que les gens acceptent la liberté religieuse, que les gens différents avaient le droit d'avoir des droits civiques."

 

Shady Samer dispose encore de ses anciens papiers d'identité. Le champ religion est vide. DR.

Shady Samer fait partie des rares bahaïs ayant encore des papiers. Sur sa carte d'identité, le champ religion est vide. DR.

 

Egyptien marié à une Américaine, Shady Samer a réussi à obtenir un certificat de naissance sans mention de religion pour sa fille qui dispose de la double nationalité, grâce à l'intervention de l'ambassade des Etats-Unis auprès du ministère de l'Intérieur. Un cas unique mais qui, pour lui, est une raison supplémentaire d'espérer.

 

Un tiret en lieu et place de la mention "bahaï"


Le tribunal administratif du Caire, saisi une nouvelle fois en 2007, a de nouveau tranché en faveur des bahaïs en janvier dernier, le gouvernement n'a pas fait appel cette fois-ci. Pour Hossam Bahgat, deux raisons expliquent ce changement d'attitude : "D'abord, les débats sans précédent sur la question de citoyenneté ont été très bénéfiques. Ensuite, les avocats des bahaïs ont changé de stratégie : ils ne demandent plus la mention 'bahaï', mais un simple tiret".

L'application du jugement, qui devrait permettre la reconnaissance civique des bahaïs, est toutefois suspendue en raison de deux demandes d'appels, déposées par deux avocats islamistes. Depuis près d'un an, les audiences d'appel, fortement perturbées par la présence d'extrémistes invectivant la Cour, ont été à plusieurs reprises reportées. Prochaine date : le 17 janvier. Les bahaïs attendent toujours leur heure.

 

Un groupe de Bahaïs devant un lieu de culte au Caire en 1946. DR.
Un groupe de bahaïs devant un lieu de culte au Caire, en 1946. DR.

 

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Les bahaïs en Egypte

 

La foi bahaïe, religion monothéiste apparue dans les années 1860 en Perse, accepte l'héritage du judaïsme, du christianisme et de l'islam. Les bahaïs sont aujourd'hui un peu plus de 7 millions dans le monde, répartis dans 193 pays.
Après avoir été reconnus en Egypte à partir des années 1930, les bahaïs ont été privés par le président Nasser de leurs droits en tant que communauté religieuse, en 1960. Leurs lieux de culte ont alors été fermés. Ils se réunissent, depuis, dans un contexte familial une fois par mois


 

 

 

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