AFGHANISTAN

Guerre des chefs au sein de la communauté chiite

La récente controverse concernant le code chiite de la famille a mis en exergue la lutte pour le pouvoir au sein de la communauté chiite d’Afghanistan. À l'origine de ce combat des chefs : deux hommes influents au passé glorieux.

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envoyée spéciale à Kaboul, Afghanistan.

Par une belle journée de printemps, la communauté internationale a observé, horrifiée, des femmes se faire attaquer par un groupe d’hommes au cœur de Kaboul. Leur tort ? Manifester contre une nouvelle loi, dont la mise en place a fait scandale en Occident : le code chiite de la famille.

 

En quelques heures, les médias du monde entier ont diffusé des images de la foule lançant des pierres sur les manifestantes, tapies derrière les lignes de police.

 

Cependant, le même jour, dans la banlieue ouest de la ville, une attaque contre un lycée connu pour sa pédagogie libérale est passée totalement inaperçue.

 

Peu après 9 heures, le 15 avril, une foule a entouré le lycée Marefat dans le quartier Dashti Barchi de Kaboul. Pendant que plus de 2 000 garçons et filles se protégeaient derrière les murs de terre de l’école, des cris retentissaient, appelant à la mort du proviseur.

 

 

“Nous sommes totalement vulnérables face à eux, explique Aziz Royesh, le proviseur, d’un ton calme. Je suis allé dehors pour les recevoir et tenter de leur parler. Mais ils ne m'écoutaient pas et j’ai dû m’enfuir. Heureusement, ils ne savaient pas qui j’étais, parce que plus tard ils hurlaient qu’ils voulaient me tuer.”

 

Le lycée a été assiégé pendant presque six heures avant que la police ne parvienne finalement à restaurer l’ordre. Deux personnes ont été blessées dans la bousculade hors de l’école, selon les autorités du lycée.

 

L’assaut sur le lycée s’est achevé au moment même où la manifestation des femmes débutait au centre-ville. Cette succession de manifestations n'a rien d'une coïncidence. Ces batailles participent d'une bataille ouverte pour le contrôle de la communauté chiite d’Afghanistan.

 

La lutte pour le pouvoir oppose deux chefs chiites influents, chacun avec son passé impeccable de résistant antisoviétique et doté d'une influence politique et médiatique considérable. Et comme l’Afghanistan se prépare à une élection présidentielle – qui se déroulera le 20 août -, ils peuvent détenir la clé du vote chiite dans un pays où cette communauté représente environ 20 % de la population.

 

Mohseni vs. Mohaqiq

 

L’épreuve de force pour obtenir le contrôle de la communauté chiite afghane met aux prises l’ayatollah Asif Mohseni, un religieux influent et l’architecte du code de la famille tant controversé, contre Haji Mohammad Mohaqiq, un parlementaire et politicien afghan modéré.

 

 

Mohaqiq provient de la communauté hazara, une communauté majoritairement chiite et traditionnellement marginalisée qui est la troisième ethnie la plus importante en Afghanistan.

 

 

Mohseni, lui, est un Qizilbash, un descendant des guerriers persans qui se sont installés dans la région pachtoune autour de Kandahar. Bien qu’ils soient chiites, les Qizilbash d’Afghanistan, appelés communément “chiites de Kandahar”, sont profondément liés aux Pachtounes. La communauté ne représente qu’un petit pourcent de la population afghane.

 

Cette lutte entre les deux hommes est devenue publique après le tollé provoqué par le code chiite de la famille, qui entérine les restrictions imposées aux femmes par les Taliban.

 

Mohseni, le créateur de ce code de la famille, est connu pour ses liens étroits avec le président afghan Hamid Karzaï. Les experts pensent que c’est la force de ces liens qui a incité Karzaï à signer, mi-avril, le décret d’application de ce code de la famille, un geste fortement critiqué par la communauté internationale.

 

Mohaqiq, au contraire, a des relations très tendues avec le président. Au début de l’année 2004, le dirigeant hazara a été limogé de son poste de ministre de la Planification. Mohaqiq affirme qu’il a été évincé parce qu'il présentait sa candidature à l’élection présidentielle afghane de 2004, une accusation que Karzaï nie.

 

Karzaï, le vainqueur annoncé, a remporté l’élection avec plus de 55 % des votes. Mohaqiq s'est placé troisième avec un score impressionnant de 11 %.

 

"Un conflit entre l’islam et l’Ouest"

 

En tant que représentant de la communauté modérée hazara, Mohaqiq a toujours exprimé avec vigueur son opposition à ce code de la famille, qu’il appelle “un crime envers les Hazaras”.

 

Alors que Karzaï a promis de revoir la loi controversée, son allié, Mohseni, a mis en garde le gouvernement contre toute modification. Dans le nouvel Afghanistan, les mises en garde de Mohseni ne sont pas prises à la légère. En tant que fondateur du centre Khatam al-Nabyeen, il possède des ressources considérables. Ce centre est un complexe tentaculaire comprenant une université, une chaîne de télévision et une mosquée avec un dôme turquoise. C’était également le lieu qu'ont choisi les femmes pour manifester le 15 avril.

 

En tant que chef du centre, Mohseni n’a pas hésité à utiliser son influence et ses ressources pour tenter de contrecarrer les opposants au code de la famille. Le 15 avril, les étudiants de sa madrasa – hommes et femmes – se sont opposés aux manifestants anti-code.

 

Et la nuit précédente, la chaîne de télévision de Mohseni, Tamadon (“Civilisation”), débuta ses programmes par un message accusant le lycée Marefat de prosélytisme chrétien et appelant les Afghans à protéger la sainteté de l’islam.

 

Dans un pays aussi profondément musulman et conservateur que l’Afghanistan, toute conversion à une autre religion peut mener à une condamnation à la peine de mort.

 

“Il formule ses positions comme un conflit entre l’islam et l’Ouest, affirme Niamatullah Ibrahimi, du centre de recherche Crisis State Research Center, à la London School of Economics. Si vous êtes contre la loi, vous êtes un agent de l’Ouest, appartenant à la conspiration judéo-chrétienne.”

 

Aziz Royesh récuse ces allégations, soulignant que son école a été créée principalement à partir de fonds venant de la communauté hazara.

 

 

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