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VISA POUR L'IMAGE

Au Guatemala, Dewever-Plana explore les raisons de la colère

6 mn

Pays parmi les plus dangereux au monde, le Guatemala est le théâtre quotidien de règlements de comptes entre gangs. Une violence dont le photographe Miquel Dewever-Plana cherche à comprendre les fondements.

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Le Guatemala : un génocide ignoré, une guerre civile de 36 ans et, depuis 1996, une guérilla urbaine qui fait du pays l’un des trois Etats les plus dangereux au monde. Depuis 15 ans, c’est le terrain de prédilection de Miquel Dewever-Plana.

 


Ce photographe français d’origine catalane présente à Visa pour l’Image "L’autre guerre", celle de la rue orchestrée par les maras, des gangs de jeunes guérilleros issus des bidonvilles qui font régner à Guatemala Ciudad, la capitale, une violence sans nom.


A l’origine de ce projet, un premier travail sur la problématique indigène, dont 70 % de la population sont totalement exclus de la société. Fasciné par les peuples mayas, il leur consacre plus de dix ans de sa vie, dont cinq à vivre parmi eux en totale immersion.


Après ces années "d’observation participante", il part sur les traces du génocide, "le plus meurtrier en Amérique latine et le moins médiatisé", selon lui. Près de 200 000 personnes sont tuées au Guatemala entre 1960 à 1996, dont 80 % de Mayas. La guerre civile le mène sans détour à la guérilla urbaine qui tue 18 personnes par jour et tétanise toute une société.


Les racines du mal


"La violence urbaine est l’une des conséquences du conflit armé", explique-t-il de la voix calme de celui qui choisit ses mots. Il ne s’agit pas d’accuser ni de juger, Miquel Dewever-Plana veut comprendre. Comment une société peut générer tant de violence ? Il puise dans la sociologie les raisons de ce mal.


Elevés dans une société qui ne les reconnaît pas, ces jeunes déracinés grandissent dans des conditions d’extrême précarité, sans repères identitaires ou culturels. Familles absentes ou violentes, drogue à tous les coins de rue, état démissionnaire, armes à portée de main… Le terreau est fertile.

 

 

"Suite à la violence familiale, à l’accumulation de violence sociale, les jeunes ont retrouvé dans les gangs de la solidarité, de la tendresse, bref, une famille […] Ils n’arrivent pas à se projeter dans l’avenir, et ils préfèrent crever à 15 ans plutôt que de vivre humiliés comme l’ont fait leurs parents", explique Dewever-Plana.


La descente aux enfers commence par l’initiation au meurtre dès l’âge de 8 ans, et finit dans la tombe ou en prison. C’est à la prison El preventivo de Guatemala Ciudad que Miquel Dewever-Plana a commencé son travail. Pendant cinq mois, il s’y rend tous les jours, et à force de patience, finit par saisir l’humanité que ces hommes se sont efforcés à camoufler.


Il capture ces gros bras, tatoués de la tête aux pieds, balafrés, tête rasée, regards noirs dans leur moment de tendresse, de détresse ou de détente. Il y a bien des hommes derrière les monstres. Et il se surprend parfois à les aimer: "Pour que le travail soit intéressant, tu ne peux pas être neutre dans tes sentiments. Je sais qu’ils ont assassiné, violé, voire démembré, semé la terreur… Je le sais. C’était pour moi très troublant de voir que j’éprouvais non seulement de l’empathie, mais de l’amitié pour ces garçons qui sont malgré tout des assassins."

 


A ses détracteurs qui l’accusent de complaisance, il répond qu’il n’excuse pas, ne justifie pas, mais cherche à démêler les raisons sociologiques du mal. "Avant de devenir des assassins, ils étaient eux-mêmes victimes. Tu ne nais pas mauvais. Tu le deviens", rappelle-t-il.


"La peur est l’arme suprême des dictateurs"


Au Guatemala, la violence est une réalité quotidienne qui tétanise toute une population. Mais Dewever-Plana se refuse de céder à la tyrannie de la peur.


"Quand on est sur le terrain, on essaye de ne pas y penser car il serait impossible de travailler la peur au ventre. La peur est l’arme suprême des dictateurs", explique-t-il. Alors il continue, en prenant ses précautions. Toujours s’assurer de la fiabilité de son contact, prévenir ses proches de ses déplacements. Bref, il assure ses arrières. Mais, "on n’est jamais à l’abri", concède-t-il.


Difficile de ne pas faire le rapprochement avec le réalisateur et photographe français, Christian Poveda, abattu à 54 ans le mercredi 2 septembre au Salvador. Lui aussi travaillait sur les jeunes des maras à qui il avait consacré un film, "La Vida Loca", à sortir le 30 septembre.


Sa mort fait l’effet d’une bombe à Visa Pour l'Image. Pour Dewever-Plana, c’est la prise de conscience que la violence est réelle. Il ne quittera pas son terrain pour autant. "Pourquoi lui ? Pourquoi pas moi ? En apprenant la nouvelle de Christian, je me demande si le coût à payer n’a pas été trop fort. Après, c’est ce que j’aime faire et j’ai envie de raconter cette histoire. Je ne suis pas une tête brûlée, je n’ai pas du tout envie d’être un martyre. Mais je n’ai pas envie de laisser ce monde-là à mes enfants."


Son but est d’accompagner ses photos d’un livre pédagogique qu’il distribuera dans les écoles du Guatemala. Endiguer le mal à la racine. Cesser de stigmatiser. Et œuvrer, peut-être, à la construction d’un monde meilleur.

 

Bibliographie

Mayas, CLD édition (2002)
La Vérité sous la terre. Le Génocide silencieux, Parenthèses éd. (2006)

 

 

 

 

 






 

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