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CINÉMA RUSSE

Le réalisateur pro-Poutine Nikita Mikhalkov crée la polémique

6 mn

La controverse suscitée par l’annonce de la participation du réalisateur Nikita Mikhalkov au Festival de Cannes met en lumière le numéro d’équilibriste auquel doit parfois se livrer l'évènement.

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L’annonce officielle des films qui seront en compétition  au 63e Festival de Cannes a suscité de nombreuses réactions de défiance : seul un film américain concourt pour la Palme d’or ? Trop de films français ! Et les films chinois ?

Parmi les critiques et autres "on-dit" délirants qui ne cessent de s’amplifier, une importante controverse semble émerger : celle qui entoure le réalisateur russe Nikita Mikhalkov, dont le film "Soleil trompeur 2" (la suite du premier opus réalisé en 1994), est en compétition cette année. Mikhalkov croule sous les critiques de ses collègues qui ont signé une pétition contre lui et celles qui ont descendu son film lors de sa première moscovite, la semaine dernière.

"Nous ne l’aimons pas", dixit la pétition

La violence des propos suscités par sa personne s'explique notamment par le comportement du réalisateur, qui occupe la présidence du Syndicat russe des cinéastes depuis des décennies. Auteur de films de facture classique au style grandiloquent, Mikhalkov a vu sa réputation ternie par des allégations de fraudes électorales dans le cadre de ses fonctions. Il est également accusé de monopoliser les subventions publiques. Le réalisateur est membre du conseil d’administration de l’agence fédérale qui subventionne le cinéma. Il n’y a donc sûrement aucune coïncidence au fait que sa société de production, ainsi que sept autres majors russes, aient raflé plus de 80 % des aides allouées en mars dernier...

Encore plus accablantes sont les allégations selon lesquelles le réalisateur moustachu de 64 ans est un nationaliste restant aveuglément fidèle aux autorités russes. Mikhalkov - qui vient d’une famille d’artistes aisée ayant entretenu d’étroites relations avec les classes dirigeantes avant et après la chute de l’Union soviétique - cultivait une grande amitié avec l’ancien président Boris Eltsine et compterait le Premier ministre Vladimir Poutine parmi son cercle d’amis proches. Il a toujours défendu une vision grandiose de son pays malgré son Histoire tumultueuse.

Dans une récente interview donnée au magazine Télérama, Mikhalkov affirme que son affection pour son pays et ses dirigeants n’a rien à voir avec le cinéma. "Mais est-ce que [mon patriotisme] change quoi que ce soit à mes films ?", insiste-t-il. Quelques-unes de ses œuvres les plus connues mettent en lumière, il est vrai, les démons intérieurs du pays. "Soleil trompeur" dépeint des personnages trahis par les promesses non tenues du régime stalinien et "12", réalisé en 2007, pose un regard acerbe sur l’horreur de la guerre en Tchétchénie et comporte un personnage violemment antisémite.

Pourtant, beaucoup restent sceptiques, à l’instar du célèbre critique russe Andréi Plakhov qui déclare : "Beaucoup de critiques russes considèrent qu’il est l'un des réalisateurs phares des années 1970, 1980 et 1990, mais que ses derniers films ne sont pas bons… Ils reflèteraient trop souvent ses idées conservatrices."

Plakhov soutient que malgré une longue liste d’artistes qui s’affranchissent du pouvoir en place, "il existe aussi dans la tradition russe un nombre non-négligeable d’artistes cherchant à se faire des relations haut-placées, et Mikhalkov fait partie de ceux-là".

Le nom du critique figure sur la pétition intitulée "Nous ne l’aimons pas", signée par 90 autres personnalités russes, dont Alexander Sokourov, Youri Norstein, et Boris Khlebnikov. Le texte, en ligne depuis début avril sur Internet, reproche à Mikhalkov "sa gestion totalitaire", "sa quête obsessive d'ennemis de l'intérieur" et "le fait que les discussions libres et la diversité d’opinions n’ont plus cours dans l’Union russe des cinéastes".

"La plus grande fraude de l’histoire du cinéma russe" suscite des réactions diverses sur la Croisette

Plakhov explique que le monde du cinéma russe ne comprend pas pourquoi le dernier film de Mikhalkov est en compétition à Cannes. Ce dernier, qui suit des personnages durant la Seconde Guerre mondiale, a été accueilli froidement par la critique à Moscou. Si certains ont loué la grandeur des scènes d’actions, beaucoup d’autres ont bâillé, voire se sont moqués pendant la projection de trois heures. Une des radios les plus célèbres du pays estime même que le film est "la plus grande fraude de l’histoire du cinéma russe".

De plus, les opinions politiques de Mikhalkov se placent un peu en porte-à-faux avec la tendance gauchiste et humaniste du festival. Les derniers récipiendaires de la Palme d’or avaient relaté la naissance du fascisme en Allemagne ( "Le ruban blanc", de Haneke, en 2009), les dessous de la vie scolaire dans un lycée à Paris ("Entre les murs" de Cantet, en 2008), l’avortement illégal en Roumanie ("Quatre mois, trois semaines, deux jours", de Mungiu en 2007), la bataille de l’Irlande pour son indépendance ("Le vent se lève" de Loach, en 2006), l’histoire d’un couple de Belges pauvres ("L’enfant", des frères Dardenne en 2005) et la corruption de l’administration américaine ("Farhenheit 9/11" de Moore en 2004). Cette année, les compétiteurs proposent des sujets sur la crise économique, la guerre d’Algérie, le scandale Valerie Plame (le dévoilement de l'identité d'un agent de la CIA par le gouvernement Bush en 2003)...

Mais la présence de Mikhalkov à Cannes n’est pas franchement une surprise. La cinéphilie française a déjà fait abstraction des idées politiques d’autres réalisateurs comme Clint Eastwood ou Vincent Gallo, plutôt à droite, qui ont été acclamés aux précédentes éditions du festival.

D’ailleurs, le directeur artistique de Cannes, Thierry Frémaux, n’a fait aucune allusion à la controverse qui entoure la venue du réalisateur russe lors de la conférence de presse. La ligne de conduite du Festival insiste sur le mérite artistique d’une sélection "composée de films qui satisferont tous les appétits des cinéphiles".

Mikhalkov a déjà eu sa part de gloire à Cannes. Son film "Les yeux noirs" avait déjà concouru en 1987. "Soleil trompeur" avait raflé le Grand prix du jury en 1994 et avait décroché l’Oscar du meilleur film étranger. Beaucoup de films du réalisateur ont fait le tour des festivals internationaux ces dix dernières années. Mikhalkov est également un acteur reconnu et une star dans son dernier film. Comme Plakhov le disait, tous ces éléments nous amènent à comprendre la présence du réalisateur à Cannes.

"Il a un nom, il a gagné des prix, il a une aura singulière. Et c’est la personne la plus charismatique du cinéma russe", relève le critique.

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