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FRANCE

L'affaire Woerth, ou les relations complexes entre Nicolas Sarkozy et la presse

Texte par : Guillaume LOIRET
6 min

Face à la multiplication des révélations impliquant le ministre du Travail, Éric Woerth, la majorité s'en est vertement prise à la presse. Au risque de compromettre les relations déjà tendues entre le président et les journalistes.

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Ce sont deux moments de l’affaire Woerth-Bettencourt, deux manières bien différentes de gérer ses relations avec la presse. Le 7 juillet, au plus fort du scandale, alors que le site Mediapart multiplie les révélations, quelques ténors de la majorité, tel le secrétaire général de l'UMP Xavier Bertrand, fustigent les "méthodes fascistes" de la presse.

Cinq jours plus tard, Nicolas Sarkozy accorde une interview au présentateur vedette de France 2, David Pujadas, au cours de laquelle le chef de l'État réaffirme son soutien à son ministre du Travail, Éric Woerth. Un entretien dont le président a choisi le lieu  - le jardin de l’Élysée -, le moment, les thèmes abordés, et où le journaliste ne contredit à aucun moment le message élyséen.

Provocation, domination : deux méthodes qui en disent long sur la relation complexe qu’entretiennent le président Sarkozy et les journalistes.

"Plenel, on ne le connaît pas"

"On est soit avec lui, soit contre lui. Nicolas Sarkozy illustre en fait avec les journalistes sa

Nicolas Sarkozy et la presse : retour sur quelques malentendus

Juin 2006. Le directeur de la rédaction de "Paris Match" (groupe Lagardère) Alain Genestar est contraint de quitter ses fonctions aprè  avoir diffusé dans l'hebdomadaire une photo de Cécilia Sarkozy avec son amant et futur mari.

Janvier 2008. Le directeur de la publication de "Libération", Laurent Joffrin, est rabroué par Nicolas Sarkozy lors d'une conférence de presse.

Janvier 2010. Le secrétaire général de l'Élysée, Claude Guéant, dénonce une "imprudence vraiment coupable" de deux journalistes de France 3 pris en otages en Afghanistan.

Juin 2010. Mise en examen de deux journalistes suite à une plainte de l'Élysée. Rue89 avait diffusé une vidéo de Nicolas Sarkozy le montrant offensif, voire agressif, avant un débat sur France 3.

Juin 2010. Lors d'une rencontre avec le directeur du "Monde", Éric Fottorino, Nicolas Sarkozy tente d'influer sur la recapitalisation du quotidien.

conception de la politique, et tout est dans ce rapport de force", estime Edwy Plenel, le fondateur de Mediapart. Personnellement visé par la contre-attaque de l’UMP, qu'il qualifie de nouvel avatar de la "pédagogie de la peur imposée par le pouvoir", l'ancien rédacteur en chef du quotidien "Le Monde" a le sentiment que l’affaire Woerth-Bettencourt complique encore davantage le rapport de Sarkozy aux journalistes, que "les choses sont aggravées, hystérisées".

"Un non-sujet" réagit l'homme de la communication à l’Élysée, Frank Louvrier, qui qualifie les relations entre la presse et le pouvoir de "saines". Mis à part le cas Mediapart : "Plenel, on ne le connaît pas, mais ce qui est sûr c’est que de graves erreurs ont été commises sous sa responsabilité". Pour l’Élysée, "il y a eu des dérapages, de faux propos relatés" par la presse, ce qui ne signifie pas que la relation entre Nicolas Sarkozy et la profession soit compliquée.

Réflexe corporatiste

Choqué de voir le site Internet qu’il a lancé en 2007 comparé à de la presse fasciste, Plenel a attaqué le patron de l’UMP, Xavier Bertrand, en diffamation. Une plainte suivie par le Syndicat national des journalistes (SNJ-majoritaire). "Insulter les journalistes, c’est grave, c’est même une faute politique", estime la secrétaire générale du syndicat, Dominique Pradalié, pour qui la réponse à la rhétorique élyséenne doit être "catégorielle", car "tout le monde s’est senti visé".

De nombreux supports ont "sorti" des informations sur l’affaire et se sont sentis visés par l’escalade verbale dont beaucoup pensent qu’elle a été orchestrée par l’Élysée : le quotidien "Le Monde", les hebdomadaires "Marianne" ou "Le Nouvel Observateur", Le Canard Enchaîné… La profession a - timidement - fait bloc autour de Mediapart, par la voix de plusieurs organes syndicaux (SNJ, Spiil, Geste). Le réflexe corporatiste a même trouvé écho à l’étranger, par exemple dans les colonnes du grand quotidien américain "The New York Times" ou de l’agence de presse Reuters. "Car la profession se reconnaît dans ce travail", explique Edwy Plenel.

Amour vache

Mais si l’affaire Woerth-Bettencourt tend à dramatiser les relations entre la presse et Nicolas Sarkozy, c’est aussi parce que "la détérioration actuelle de la situation se comprend par rapport à la période précédente" (voir encadré), répond Dominique Wolton, sociologue des médias à l'nstitut des sciences de la communication-CNRS. Une période au cours de laquelle s’est joué un jeu de séduction-répulsion qui a vu les journalistes "soutenir, mettre en avant Nicolas Sarkozy, entretenir des relations très proches avec lui… avant de reprendre leur indépendance". Les journalistes sont eux aussi responsables de l’amour vache qui les lie à Nicolas Sarkozy, estime le chercheur.

Une relation rendue plus complexe encore par les liens qu’entretient le président avec les grands groupes médiatiques de l’Hexagone : Lagardère Active (Europe 1, le Journal du Dimanche), Bouygues (TF1, LCI) ou Dassault (Le Figaro). Un mélange des genres difficile à évoquer en France, mais qui a fait l’objet d’un documentaire diffusé sur la Télévision suisse romande (TSR).

"C’est un métier difficile d’être journaliste"

"Mais, cette fois, on est descendu plus bas", observe Edwy Plenel. Plus bas jusqu’à… l’interview du 12 juillet ? Le journaliste David Pujadas a été largement critiqué pour cette prestation. "Complaisant et incompétent", a réagi le syndicat SNJ-CGT de France Télévisions.

"Pujadas était dans une situation intenable, je ne lui jette pas la pierre. Interroger le président de la République, qui est aussi son directeur des ressources humaines puisqu’il désigne le président de France Télévisions… C’est plus que compliqué. Cette interview montre que ce qui est corrupteur dans cette profession, c’est l’asservissement par le pouvoir politique", juge Edwy Plenel.

Le son de cloche est tout autre du côté de l’Élysée, où l’on rappelle justement que "le président a rendu hommage à la profession lors de l’interview du 12 juillet". Dénonçant ceux qui "ne font pas honneur à la profession", il avait alors déclaré : "J’aime les journalistes passionnés […] C’est un métier difficile d’être journaliste, je le comprends parfaitement".

Mais ce cri du cœur présidentiel et l’interview du 12 juillet "ne clôturent rien" pour Dominique Wolton. D’une part "parce qu’il y a encore des infos qui sortent et que l’affaire Woerth n’est pas terminée" ; mais aussi parce que "sur le fond rien n’a changé : Sarkozy est pris dans le piège qu’il avait lui-même tendu. Mais il va maintenant devoir réformer sa relation aux journalistes… et eux aussi".

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