LIBAN

Le grand ayatollah Fadlallah, le religieux qui a défié les stéréotypes de l'Occident

Religieux modéré ou radical ? Le décalage entre la perception occidentale et moyen-orientale du défunt grand ayatollah Mohammed Hussein Fadlallah témoigne de la ligne de fracture qui sépare l'Ouest d'une région qu'il a du mal à comprendre.

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Une journaliste de la chaîne américaine CNN poussée à la démission, l'ambassadrice britannique au Liban censurée par son gouvernement... La disparition du grand ayatollah Mohammed Hussein Fadlallah, haut dignitaire chiite au Liban, a provoqué de nombreux dégâts.

Les ennuis ont commencé quand Octavia Nasr, journaliste de CNN spécialiste du Moyen-Orient, a été contrainte de quitter ses fonctions après avoir posté un tweet exprimant tout son respect pour le défunt. Quant à l'ambassadrice britannique Frances Guy, elle a fait la une des journaux après avoir titré un billet de blog "La mort d'un homme décent". Le texte incriminé, hébergé sur le site officiel du Foreign Office, a été rapidement retiré, le tout suivi par un tourbillon d’excuses diplomatiques.

Dans les deux cas, la technologie a été montrée du doigt. Nasr a concédé qu'un homme aussi complexe que Fadlallah ne pouvait être "résumé dans un tweet de 140 caractères". Quant à Guy, le titre de son nouveau billet de blog est en lui-même révélateur : "L’inconvénient des blogs diplomatiques".

Bien évidemment, ce ne sont ni les blogs ni Twitter qui posent problème. Selon Mohamad Bazzi, du prestigieux "think tank" new-yorkais Council on Foreign Relations, les "affaires Fadlallah" reposent surtout sur la manière dont les gens exerçant sur le terrain et les capitales occidentales perçoivent le Moyent-Orient. "Il y a un vrai décalage, constate Bazzi. Cette divergence de vue s’explique en partie par la volonté de ranger Fadlallah dans une case : ‘religieux radical’, ‘chef spirituel du Hezbollah’ ou encore ‘grand ayatollah des chiites pro-iraniens’. Le fait est qu’il ne correspond à aucune de ces catégories."

 La lutte contre l’ostracisme anti-chiite

La vie et le parcours du plus respecté des religieux chiites du Liban sont aussi complexes et nuancés que les origines des conflits qui minent la région dont il est originaire. Né en 1935 dans la ville sainte chiite de Nadjaf, en Irak, le jeune Fadlallah migre au Liban après avoir terminé ses premières études religieuses. Il vécut dans l'est de Beyrouth jusqu'à ce qu’il en fût chassé - à l’instar de milliers d'autres résidents chiites - durant les premiers jours de la guerre du Liban (1975-1990), et contraint de fuir vers les banlieues à majorité chiite du sud de la capitale libanaise.

"Cette douloureuse expérience", vécue en 1976, s'est avérée cruciale pour l’engagement du dignitaire en faveur des questions de la résistance nationale et celle de l'autonomie des chiites libanais, selon Bazzi. Une communauté longtemps ostracisée, politiquement et socialement, dans le pays du Cèdre. "S'il est légitime de défendre sa propre personne, sa terre et son destin, alors tous les moyens utilisés pour se défendre sont légitimes", avait-il écrit en 1985.

Une réflexion qui englobe également les attentats-suicides en temps de guerre, que Fadlallah a légitimés d’un point de vue religieux. "Il n'y a aucune différence entre mourir avec une arme à la main et se faire exploser", a-t-il encore écrit. En 1983, deux attaques-suicides au camion piégé contre des bâtiments militaires au Liban ont tué 229 soldats américains et 55 parachutistes français. Les États-Unis avaient alors imputé la responsabilité des attaques à Fadlallah, qu’ils ont aussitôt classé comme terroriste. Une implication qu'il a toujours niée.

Deux ans plus tard, le dignitaire chiite échappe à une tentative d'assassinat orchestrée par les services de renseignement américains. Un complot mis au jour par le journaliste américain Bob Woodward dans son livre "Les guerres secrètes de la CIA".

Prier avec du vernis sur les ongles

La réflexion de Fadlallah a évolué après la mort, en 1989, du Guide suprême iranien, l'ayatollah Ruhollah Khomeiny. Alors que le religieux avait suivi la doctrine de la "wilayat al-faqih" ("la tutelle du juriste", qui signifie la soumission à l’autorité d’un personnage issu du clergé), il prit ces distances avec ce concept, après l’intronisation du successeur de Khomeiny, Ali Khamenei. "Fadlallah n'a jamais respecté les pouvoirs religieux de Khamenei", observe Bazzi. Lorsqu’il s’est auto-déclaré "marja", soit la plus haute autorité religieuse du chiisme, il n'a été reconnu ni par Téhéran ni par le Hezbollah libanais, lequel considère Khamenei comme son unique guide spirituel.

Pour l'Occident, l'influence modérée de Fadlallah est apparue peu après les attentats du 11 septembre 2001. L’influent religieux fut l'une des premières figures musulmanes à condamner sans détours le massacre de civils préconisé par des groupes comme Al-Qaïda. Mais aux yeux de ses condisciples, ce sont surtout ses décisions sur les droits des femmes qui sont considérés comme étant les plus révolutionnaires.

Une fatwa, ou avis religieux, datée de 2007, soutenant le droit des femmes à se défendre contre la violence sociale ou physique a été durement critiquée par plusieurs religieux conservateurs. La liste des fatwas édictées en faveur des femmes comprend notamment des décisions interdisant l'excision et les crimes d'honneur. Un de ses édits autorise même les femmes à avoir du vernis sur les ongles au moment de la prière…

Qui pour succéder à Fadlallah ?

À tous points de vue, Fadlallah aura été une figure complexe, et pas toujours tendre envers les États-Unis. Jusqu'à son dernier souffle, le dignitaire chiite s’est comporté comme un adversaire irréductible d’Israël. Non sans ironie, certains en Occident, qui n'ont jamais bien compris Fadlallah, estiment que sa mort pourrait faire gagner du terrain à un courant chiite plus radical et pro-iranien au Liban.

"Pour le Hezbollah, la disparition de Fadlallah est une occasion de coopter des chiites plus enclins à obéir à l'idéologie prônée par le Guide suprême iranien, l'ayatollah Ali Khamenei", écrit, dans le quotidien américain "The Christian Science Monitor", David Schenker du Washington Institute for Near East Policy in the US. "Si le Hezbollah parvient à ses fins, l’influence de Téhéran dans la région sera renforcée, au détriment de celle de Washington."

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