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AFGHANISTAN

Les Afghans, premières victimes de l'éviction des sociétés de sécurité privées

Texte par : Leela JACINTO
5 min

Hamid Karzaï a décidé de bouter toutes les compagnies étrangères de sécurité privées hors d'Afghanistan à partir du 1er janvier 2011. Une décision dont les Afghans, nombreux à travailler en leur sein, seront les premières victimes...

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La plupart des Afghans veulent se débarrasser des compagnies privées de sécurité. Les dizaines de milliers de personnes qu'emploient ces sociétés, qui arborent fièrement leurs biceps musclés, leurs pectoraux gonflés aux stéroïdes et leurs lunettes de soleil griffées n’ont jamais vraiment fait d’efforts pour s’intégrer dans le pays. Quant aux accidents meurtriers qu'ils ont provoqués, ils leur assurent une réputation désastreuse au sein de la population...

Une enquête du Sénat américain effectuée en février dernier pointe ainsi du doigt le comportement des employés de ces sociétés, notamment celui des salariés de Xe, plus connue sous son ancien nom de Blackwater. À savoir : usage abusif de leurs armes et abus de consommation d’alcool, notamment. Deux anciens employés de l'entreprise sont d’ailleurs poursuivis aux États-Unis pour le meurtre de deux civils afghans en 2009. Autant de dérapages qui viennent de pousser le président afghan Hamid Karzaï à ordonner le départ des 52 sociétés privées de sécurités opérant dans le pays d'ici au 1er janvier prochain.

70 % d'employés afghans

Ces sociétés ont la réputation de recruter des mercenaires peu respectueux des coutumes des pays dans lesquels ils travaillent. En Afghanistan pourtant, la plupart d'entre elles font appel à des Afghans. Il est toutefois difficile d’estimer le poids de ce secteur - très lucratif - de l’économie afghane. Kaboul assure que 26 000 personnes environ travaillent pour des compagnies de sécurité privées dans le pays. Un ancien ministre adjoint de l’Intérieur parle, lui, de 50 000. Des chiffres qui, quels qu'ils soient, ne tiennent de toute façon pas compte des nombreuses compagnies de ce type non enregistrées auprès des autorités.

Agrégé d’histoire et adjoint au chef du bureau de recherche du Centre de la doctrine d'emploi des forces (CDEF), Guillaume Lasconjarias affirme que 70 % des employés de ces sociétés sont des Afghans. À titre de comparaison, celles qui ont opéré en Irak au plus fort de la guerre ne comptaient que 18 % de locaux.

"Contrairement à l’Irak, l’Afghanistan, où des conflits existent depuis plus de 30 ans, compte un grand nombre d’hommes armés et prêts au combat", explique Kate Clark, membre du Réseau d’analystes afghans basé à Kaboul. "Les hommes qui travaillent aujourd'hui pour les compagnies de sécurité présentes dans le pays et qui sont payés par le gouvernement américain ou par des organisations internationales ont, pour la plupart, été liés à des factions actives durant les précédentes guerres", poursuit celle-ci.

Une "décision vraiment curieuse"

Pour Kate Clark, certains d’entre eux sont, également, directement liés aux hautes sphères de l’État. "Ce sont des neveux, des frères, des cousins ou des fils de gouverneurs, de ministres et d’officiers de police". Ainsi, Hamed Wardak, le fondateur et président de NCL Holdings, une société de sécurité privée basée aux États-Unis, est le fils du ministre afghan de la Défense, Abdul Rahim Wardak. Fondateur de Watan Risk Management, Rashid Popal est, quant à lui, un cousin du président Hamid Karzaï...

Ces derniers mois, la communauté internationale s’est peu à peu habituée aux diatribes anti-occidentales du président afghan. Mais le fait que le décret qu'il vient de prendre affecte d'abord et avant tout des Afghans de premier plan conduit les observateurs à s'interroger sur les motivations réelles de Karzaï."Pourquoi un tel décret ?, s’interroge ainsi Kate Clark. Il s'agit d'une décision vraiment curieuse !"

La date de sa publication, quelques semaines seulement avant les législatives du 17 septembre, peut laisser penser qu’il s’agit d’une nouvelle mesure populiste de chef de l'État pour convaincre les électeurs de voter pour son parti. "Mais c’est peut-être aussi pour prendre le contrôle de ce marché", ajoute Kate Clark, qui souligne que les contrats des sociétés privées sont particulièrement juteux.

Bien qu’ils soutiennent le gouvernement afghan dans sa lutte pour renforcer son contrôle sur son territoire, les États-Unis ont laissé entendre que la publication de ce décret était prématurée et que le texte, quant à lui, allait trop loin. Des sociétés de sécurité britanniques ont, pour leur part, fait savoir que des sites en construction dans le pays risquaient d’être abandonnés s’ils n'étaient plus sécurisés. Mais les principaux reproches sont venus des entreprises afghanes elles-mêmes. Dans une interview au Washington Post, Rashid Popal a ainsi averti que la dissolution des sociétés de sécurité privées allait laisser de nombreuses personnes sans emploi, leur donnant la possibilité de se tourner vers les Taliban.

Calendrier

S'il reconnaît que le décret sera difficile à appliquer, le gouvernement afghan a aussi réaffirmé sa détermination à vouloir remplacer les sociétés de sécurité privées par des militaires et des policiers afghans. Ex-adjoint du ministre de l’Intérieur, le général Abdul Hadi Khaled assure toutefois que les forces de police afghanes ne sont pas prêtes à prendre la relève... "Le calendrier de leur départ est trop serré, a-t-il confié à l’AFP. Le ministère de l’Intérieur ne possède pas assez de centres d’entraînement pour former suffisamment de policiers qui pourraient sécuriser les convois de l’OTAN. Croire que la police va être capable de remplacer les compagnies de sécurité privées dans quatre mois n'est qu'un doux rêve."

Même si les forces de sécurité afghanes vont tenter de puiser au sein de leur personnel licencié, beaucoup d'entre eux risquent de refuser de travailler pour l’État afghan, selon Guillaume Lasconjarias. "Il va être compliqué de leur faire rejoindre les rangs de la police. Les services de sécurité privés paient leurs employés 500 à 600 dollars par mois. La police seulement 240."

En outre, le décret ne précise pas ce qu’il doit advenir des armes sophistiquées et légères que possèdent les compagnies bannies. Les grands gagnants de ce décret pourraient donc bien s’avérer être les Taliban ou le crime organisé...

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