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Arte déprogramme un documentaire sur les jeunes des cités

Arte a décidé de reporter la diffusion de "La cité du mâle", tourné à Vitry-sur-Seine, après que certains de ses protagonistes se sont dit en danger. Reste que, pour certains, faire parler les jeunes de banlieue sur l’amour est une démarche biaisée.

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"Femmes : pourquoi tant de haine ?" Cette question, qui devait faire l’objet d’une soirée "Théma", mardi, sur Arte, s’habille d’une lumière encore plus crue depuis la déprogrammation du documentaire intitulé "La cité du mâle", qui tentait justement d’y répondre.

Réalisé par Cathy Sanchez, le film donne la parole à des jeunes de Vitry-sur-Seine et revient à la cité Balzac, où Sohane Benziane est morte brûlée vive en 2002. Elle avait 17 ans. "La réalisatrice, qui s’était mobilisée à l’époque, veut comprendre comment les choses ont évolué, peut-on lire dans la note d’intention du documentaire. Pourquoi les violences faites aux femmes sont-elles trop souvent ignorées ou minimisées ?"

Dans une interview à Télérama.fr, Alex Szalat, responsable de l'unité actualité, société et géopolitique d'Arte, explique avoir reçu un coup de fil d'une des jeunes filles qui a aidé à la production du documentaire. Contact privilégié de la réalisatrice dans la cité, elle aurait reçu des menaces de certains protagonistes du film et craignait pour sa vie et celle de sa famille. "Je ne pouvais pas ne pas prendre en considération ses paroles sachant qu'elle habite elle-même dans cette cité", explique Alex Szalat.

Une prochaine diffusion n'est cependant pas à exclure. "J'ai demandé à cette jeune fille de me faire parvenir un courrier officiel où elle raconte tout ça. (...) On va discuter ensemble et réfléchir aux conditions nécessaires (floutage, montage, etc.) pour reprogrammer le film en toute sérénité."

Mais le jour de sa diffusion, le sujet est retiré de la grille. "Nous vous confirmons que certains protagonistes du documentaire se disant en danger, la production et l'antenne ont décidé d'une déprogrammation temporaire", peut-on lire sur la page Facebook d’Arte, où de nombreux commentaires dénoncent tantôt une "censure", tantôt une "stigmatisation des hommes dans les cités".

Mots choisis

C’est que les extraits déjà diffusés sur le Net ne laissent pas indifférents. Gros plan face caméra, Okito explique, par exemple, la différence qu’il fait entre "les filles bien" et "les chiennes". Quant à Rachid, s'il est filmé dans un cadre plus bucolique - allongé dans de l’herbe fraîche - son propos est tout aussi frontal : celui-ci dit "menotter" sa sœur aînée de 28 ans si elle rentre après 22 heures à la maison...

Caricatural ? Sensationnaliste ? La question est légitime. Rue89 a montré ces images à deux jeunes lycéens de Vitry-sur-Seine que le site suit depuis un an. "Eux parlent certainement moins fort, moins cru, écrit la journaliste Chloé Leprince. Ils soulignent aussi que 'présenter ces mecs comme des chefs de bande est vraiment naïf', 'plutôt cliché comme toujours sur la banlieue'. Pourtant, à mesure que le film progresse, Julie et Amid*, 16 et 18 ans, retrouvent le climat général dans lequel ils ont grandi." Extraits.

Julie, sur la virginité des filles : "Je suis athée, blanche, pas musulmane. Mais ça compte aussi. C'est un truc de respect pour elle-même, chez la fille. Si vous me dîtes qu'à Paris, la plupart des filles couchent avant le mariage, ça ne m'étonne pas, je sais que c'est normal pour vous. Mais pour nous, c'est quand même une chienne. Ça marginalise". Amid, sur l’homosexualité : "Dans une cité, c'est impossible. [Un homosexuel] n'a rien à faire là. J'en connais pas et j'ai pas envie d'en connaître. C'est toujours cette trace de la religion dans la culture banlieue. C'est pas naturel."

"Un effet loupe inévitable"

Chargée de recherche au CNRS, la sociologue Isabelle Clair a publié, en 2008, un ouvrage intitulé "Les jeunes et l'amour dans les cités" (éditions Armand Colin). Elle n’a pas vu le documentaire de Cathy Sanchez, mais a lu l’article paru sur Rue 89. Et de pointer du doigt un procédé somme toute très médiatique, avec l’effet loupe inévitable porté sur le discours de ces jeunes.

"Il y a toujours quelque chose d’étrange à aller saisir la normalité d’un milieu social dans un lieu très marqué par un fait divers, en l’occurrence la mort de Sohane", estime celle-ci. Les propos de Julie et d’Amid ne l’étonne guère. "Ils incarnent beaucoup le discours de l’opposition eux/nous, mais ils servent sur un plateau ce que l’on attend d’eux."

Ces jeunes sont conscients de l'écho médiatique de leur parole. "Pendant des décennies, ils ont construit une contre-culture, un contre-discours à nos valeurs de société blanche et bourgeoise, poursuit-elle. Ils disent, grosso modo : ‘Tu me stigmatises par ma différence, ma différence, je vais en faire quelque chose de positif’. Il y a un côté piège dans tout ça, car ces jeunes se construisent dans leur miroir, en lisant par exemple chaque actualité consacrée à leur cité dans 'Le Parisien'. Cette représentation médiatique les travaille."

Isabelle Clair préfère suivre une autre démarche, à l'extérieur du champ médiatique. Après les jeunes des cités, elle travaille sur le discours amoureux des jeunes ruraux. "Je peux vous dire que le discours sur l’homosexualité est le même en banlieue que dans un bled du centre de la France. Lorsque l’on parle du couple, de la sexualité, des rapports hommes-femmes, il y a des 'effets culture' certes, mais ils sont toujours marginaux par rapport aux effets générationnels."

Comme en écho, une lectrice de Rue89 raconte, sous le pseudo Pham, son expérience : "Cet article me ramène 10 ans en arrière... et rien n'a changé. J'ai aujourd'hui 25 ans et j'ai subi durant mon adolescence diverses agressions et insultes (...). Mon crime ? Avoir flirté et eu une relation sexuelle avec un mec de mon quartier (...). Ce n'était pas une banlieue difficile, juste une petite ville de province".

 

*les prénoms ont été modifiés

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