LÉGISLATIVES ÉGYPTIENNES

"Les Frères musulmans vont perdre beaucoup de sièges dans ce scrutin"

Les Égyptiens devraient peu se mobiliser, dimanche, pour le premier tour des législatives. Selon le politologue Amr el-Shobaki, les Frères musulmans, qui représentent la première force d’opposition, devraient être les grands perdants du scrutin.

Publicité

Les Egyptiens sont appelés à voter pour renouveler leur Parlement, contrôlé aux trois quarts par le Parti national démocratique (PND), le parti du président Hosni Moubarak. Le taux de participation à ce scrutin devrait être faible, et de nombreuses ONG ont déjà dénoncé des irrégularités.

Amr el-Shobaki, directeur de département au Centre Al-Ahram pour les études politiques et stratégiques du Caire, et auteur d'un livre de référence sur les Frères musulmans, revient pour FRANCE 24 sur les enjeux de ces élections législatives, dont le premier tour se tient ce dimanche.

FRANCE 24 : Quelle est l'influence des Frères musulmans dans cette campagne ?

Amr el-Shobaki : Elle est très forte. On dit en Egypte que les partis politiques existent par leurs sièges au Parlement et par leur journal, mais qu'il est très difficile de travailler dans la rue, avec le peuple, en dehors des périodes d'élections. Mais les Frères musulmans ont la possibilité de travailler silencieusement dans les mosquées, les lieux de culte. Ils peuvent donc recruter dans leur mouvement des gens qui s'intéressent à la politique mais aussi des gens qui ne s'en préoccupent pas du tout, des croyants qui pensent que les Frères musulmans sont un mouvement uniquement religieux. Cette spécificité leur a permis de devenir la première force d'opposition aujourd'hui en Egypte. 

FRANCE 24 : Le parti lui-même est interdit, mais les candidats se présentent sous une étiquette indépendante. Comment les électeurs font-ils pour savoir qu'ils votent pour un Frère musulman ?

Amr el-Shobaki : C'est autre paradoxe peut-être très égyptien. Les Frères musulmans, dont le parti est illégal, ont obtenu aux dernières élections 88 sièges au Parlement [sur 454 sièges au total], soit près de 10 fois plus que les autres mouvements d'opposition. Ils se présentent sous l'étiquette d'indépendant mais leurs affiches sont très explicites. Parfois ils utilisent même leur fameux slogan, "L'islam est la solution". Les Frères musulmans sont donc bien présents dans ces législatives.

FRANCE 24 : Le pouvoir a durci le ton par rapport aux Frères musulmans. Lors des élections de 2005, il y avait un accord pour qu'un certain nombre de sièges leur reviennent ; ce n'est plus le cas aujourd'hui. Sans cet accord, peuvent-ils obtenir un meilleur score aux élections ?

Amr el-Shobaki : Je crois que le pouvoir s'arrangera pour qu'ils fassent moins bien qu'en 2005. A mon avis, ils ne remporteront pas plus de 15 ou 20 sièges, ils vont perdre beaucoup.

Il y a toutefois aussi une responsabilité des Frères musulmans, qui n'ont pas fait d'efforts pour se transformer en parti politique en séparant la confrérie religieuse du parti. Ils n'ont même pas essayé de demander au pouvoir de légaliser leur mouvement, comme l'ont fait d'autres partis. C'est vrai que le pouvoir n'est pas prêt à les légitimer, mais eux n'en montrent pas la volonté. Ils continuent à utiliser des slogans religieux dans la campagne [ce qui est interdit par la loi, ndlr].

FRANCE 24 : Comment expliquez-vous l'aggravation des tensions entre chrétiens et musulmans ?

Amr el-Shobaki : Au cours des 20 dernières années, il y a eu une islamisation de la société égyptienne, ce qui a obligé les chrétiens à se replier sur eux-mêmes et derrière les murs de leurs églises, où ils ont parfois entendu des discours extrêmistes. Ces deux tendances sont responsables des tensions. Je pense qu'elles vont se poursuivre, car l'Etat ne fait pas d'efforts pour stopper le discours islamiste extrémiste. On a laissé parfois des imams insulter les laïcs, les chiites, tout le monde, sur des chaînes officielles.

FRANCE 24 : Pourquoi l'ancien dirigeant de l'AIEA, Mohamed el-Baradei,  appelle-t-il finalement au boycott de l'élection ?

Amr el-Shobaki : Lui veut changer les règles du jeu. Il ne veut pas participer à des élections dont tout le monde sait qu'elles vont être remportées par le parti au pouvoir. Mohamed el-Baradei veut modifier la Constitution pour permettre aux autres forces politiques, y compris à son courant, de se présenter au scrutin de façon digne et correcte. Selon la loi et des règles bureaucratiques très compliquées, El-Baradei n'a pas le droit de constituer un parti. Il a donc préféré faire pression sur le régime et appelé au boycott. Dans tous les cas, les Egyptiens vont en quelque sorte boycotter ce scrutin, non pas en raison de l'appel d' El-Baradei mais parce qu'ils ne font pas confiance au processus électoral.

FRANCE 24 : Est-il vrai de dire que les démocrates égyptiens sont déçus de Barack Obama, qui n'insiste pas assez sur la démocratisation de l'Egypte ?

Amr el-Shobaki : Ils sont un peu déçus, mais ils ne veulent pas non plus que le président américain intervienne dans tous les détails de la vie politique égyptienne comme le faisait George W. Bush. Ils veulent que Barack Obama défende la liberté d'expression, le respect des droits de l'homme, qu'il fasse pression sur le régime pour défendre des valeurs démocratiques universelles.
 

Le résumé de la semaineFrance 24 vous propose de revenir sur les actualités qui ont marqué la semaine