PRÉSIDENTIELLE IVOIRIENNE

La discrète médiation des "casques blancs" de Sant'Egidio

Dans un contexte post-électoral tendu, les membres de la communauté catholique de Sant’Egidio mènent une vaste campagne d’apaisement auprès des jeunes. Reportage avec les "casques blancs" de la Côte d’Ivoire.

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, envoyé spécial en Côte d'Ivoire

On les surnomme les "casques blancs". Plus discrets que les blindés estampillés "ONU" qui circulent dans Abidjan, les bénévoles de la communauté catholique Sant’Egidio se sont donné, eux aussi, pour mission de veiller au maintien de la paix en Côte d’Ivoire. Sans treillis ni fusils.

En bon commercial maniant aussi bien la parole que le geste, Ange Sayé fait l’article devant un groupe de jeunes du quartier abidjanais de Marcory. Le jeune homme n’a rien à vendre, si ce n’est un message de paix. "Il faut que chacun accepte le verdict des urnes, interpelle-t-il. Cela ne servira à rien de contester les résultats dans la violence. Nous devons agir comme des gens responsables."

"Lobbying" au service de la paix

Dans l’attente des résultats du second tour de la présidentielle qui a opposé, dimanche, le chef de l’État sortant, Laurent Gbagbo à l’ex-Premier ministre Alassane Ouattara, la tension se fait de plus en plus vive dans la capitale. Quarante-huit heures après la fermeture des bureaux de vote, la Commission électorale indépendante (CEI) n’a toujours pas annoncé l’ensemble des résultats. Une attente qui laisse libre cours aux rumeurs et alimente les peurs. "Si quelqu’un vient nous attaquer avec des gourdins et des machettes, nous nous défendrons", prévient Wagoué, résident du quartier Marcory, où toutes les sensibilités politiques sont représentées. "Mais nous ne riposterons pas."

Au quartier général de la communauté, sis à Treichville, l’équipe de Sant’Egidio tient permanence. "Des personnes nous appellent pour signaler des agitations dans un quartier, explique Ange. Nous relayons ensuite l’information auprès de chefs religieux, quelle que soit leur confession, afin qu’ils aillent calmer les esprits sur les lieux. Les imams et les prêtres sont très écoutés ici." Lors du premier tour, ce dispositif bien rodé a permis à la communauté d’éteindre plusieurs incendies qui menaçaient de se propager.

Sant’Egidio ne se contente toutefois pas de jouer les pompiers de service. La veille du second tour, le président de la branche ivoirienne de l’organisation, Georges Adon, s’est entretenu avec le président burkinabè et médiateur dans la crise, Blaise Compaoré, alors en visite à Abidjan. Conférences, réunions auprès de responsables politiques et de la société civile, activités et jeux destinés à véhiculer un message de non-violence… Les actions menées par l’organisation sont nombreuses. Du "lobbying" au service de la paix.

Présents dans plus de 20 pays d’Afrique

Créée en 1968 à Rome, en Italie, par Andrea Riccardi, aujourd’hui professeur des religions, la communauté Sant’Egidio compte désormais quelque 50 000 membres répartis dans plus de 70 pays. Un réseau de bonnes volontés, pour la plupart laïques, que l’organisation catholique chapeaute de son siège installé dans un ancien couvent de la capitale italienne. En Afrique subsaharienne, l’organisation est présente dans plus de 20 pays, dont la grande partie d’entre eux furent - ou demeurent - d’importants théâtres de guerre (Liberia, Rwanda, République démocratique du Congo, Soudan, Tchad, etc.).

Parmi ses principaux coups de force : être parvenue à la signature, en 1992, d’un accord de paix au Mozambique. Présente en Côte d’Ivoire depuis les années 1980, Sant’Egidio a participé à l’accord de sortie de crise paraphé en mars 2007, au Burkina-Faso voisin. Un engagement qui a valu à l’organisation d’être plusieurs fois saluée par la communauté internationale. Le 5 novembre 2010, le responsable des relations internationales de la communauté, Mario Giro, a reçu, à Paris, le Prix de la fondation Chirac, pour son action en faveur de la prévention des conflits.

"La Côte d’Ivoire a besoin du 'vivre-ensemble'"

La prévention, c’est justement le cœur du combat mené par les membres ivoiriens de Sant’Egidio. En s’occupant, notamment, des enfants des rues, la communauté entend contribuer à la réconciliation du peuple ivoirien. Et lui préparer un avenir meilleur. Depuis son arrivée en Côte d’Ivoire, l’organisation a ouvert une trentaine d’"écoles de la paix", où les 280 enfants et adolescents qu’elle a pris sous son aile peuvent bénéficier de repas, de soins et d’un programme d’alphabétisation. "Au sein de ces établissements, nous leur offrons une protection, mais leur apprenons aussi à s’accepter", précise Georges Adon.

Dans un pays qui compte 30 % d’immigrés, les tensions inter-communautaires, avivées à la fin des années 1990 par le concept d’"ivoirité", ont longtemps été monnaie courante. "Dans de nombreux quartiers d’Abidjan, même dans les bidonvilles, immigrés et Ivoiriens vivent séparément sans jamais se parler, observe le responsable de Sant’Egidio. Chaque année, lors des fêtes de Noël, nous regroupons des enfants de différentes communautés autour d’un repas, et invitons leurs parents à réveillonner ensemble. Pour nous, il est important de créer du lien. La Côte d’Ivoire a besoin du ‘vivre-ensemble’ car la guerre est la mère de toutes les pauvretés."
 

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