TUNISIE

Pour Moncef Cheikh Rouhou, "la lutte contre le chômage est une priorité fondamentale"

Malgré les espérances soulevées par la révolution, la Tunisie est engluée dans le chômage et la pauvreté. Économiste de renommée internationale et député à l’Assemblée constituante, Moncef Cheikh Rouhou analyse la situation pour France 24.

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Près d’un an après la chute du régime de Ben Ali, la tension sociale est toujours très forte en Tunisie. Jeudi 5 janvier, un demandeur d’emploi âgé de 48 ans s'est aspergé d’essence avant de s’immoler devant le siège du gouvernorat de Gafsa, où il faisait, avec d'autres chômeurs, un sit-in depuis plusieurs jours. La Tunisie compte plus de 800 000 sans-emploi, un chiffre qui ne cesse de grossir depuis la révolution, le taux de chômage étant passé en un an de 14% à 19%. Un fléau qui touche notamment des régions déshéritées, où les mouvements sociaux se multiplient. Professeur de finance internationale à HEC, économiste de renommée internationale et député à l’Assemblée constituante (Parti démocrate progressiste - opposition), Moncef Cheikh Rouhou répond aux questions de FRANCE 24.

L’emploi représente l’une des principales préoccupations des Tunisiens. Pensez-vous que les autorités du pays ont pris la mesure de ce problème qui s’est aggravé depuis la révolution ?

Moncef Cheikh Rouhou : La lutte contre le chômage constitue une priorité fondamentale actuellement en Tunisie, où certaines franges de la société sont désespérées de ne pas pouvoir travailler. Depuis les premières heures de la révolution et lors des dernières élections, ce thème a été au hit-parade des revendications de la population. Toutefois, les choses ne peuvent pas changer du jour au lendemain. Le gouvernement n’est en place que depuis deux ou trois semaines, il est encore trop tôt pour évaluer son travail. Notons au passage que la légitimité est de retour en Tunisie, au niveau de la présidence, du gouvernement et de l’Assemblée, même si ces autorités sont temporaires. Ainsi tous les éléments qui sont nécessaires pour la création d’emplois, pour l’octroie de subventions, sont enfin réunis pour insuffler de l’espoir à cette jeunesse. Ce n’est qu’au terme de ce mandat provisoire que le gouvernement sera jugé sur le succès de ses programmes et de ses actions.

La situation semble surtout critique dans les régions défavorisées telles que Gafsa, où les mouvements sociaux se multiplient depuis quelques mois. Comment l’expliquez-vous ?

M.C.R : La situation de Gafsa est cruelle. Cette région donne de l’or à la Tunisie, tant son sous-sol riche en phosphate génère des revenus colossaux pour l’Etat. Mais paradoxalement, cette région n’a jamais bénéficié d’un retour de ces bénéfices, notamment à cause d’une politique de favoritisme menée par l’ancien régime consistant à employer sur place des personnes proches du pouvoir au détriment de la population locale. Aujourd’hui encore, dans certaines familles, aucun membre ne travaille faute d’emploi. Elles ne survivent que par le moyen d’une économie de subsistance, qui consiste à planter ses propres légumes ou à élever des poules pour se nourrir. L’État doit impérativement fournir un effort conséquent afin qu’une redistribution équitable des richesses vienne soutenir pendant un an ou deux les zones démunies, le temps qu’une politique économique dédiée puisse porter ses fruits. Sur un plan plus global, des solutions urgentes doivent être trouvées pour que le marché du travail se mette en action. Par exemple, un partenariat public privé efficace pourrait aider à résoudre le problème de l’emploi à un niveau local.

Selon le ministère de l’Economie tunisien, les nombreux mouvements sociaux et les grèves enregistrés dans le pays provoquent un ralentissement de l’activité. Partagez-vous cette analyse ?

M.C.R : Depuis la révolution, les citoyens multiplient les grèves et organisent des sit-in. C’est normal, ils ont été privés de ces droits pendant soixante ans. Cependant, ils devraient protester et exprimer leur mécontentement tout en poursuivant suffisamment le travail pour éviter que leur entreprise ne fasse faillite. Quand la grève devient une arme contre l’entreprise aux dépends des salariés, alors elle devient criminelle.  

Quels sont les autres chantiers prioritaires sur lesquels doit se pencher le gouvernement pour relancer l’économie ?

M.C.R : La situation n’est pas catastrophique. Si la révolution a eu un coût évalué à 2 milliards de dollars, soit 5% du revenu du pays, l’économie n’a jamais cessé de tourner et l’investissement étranger n’a pas fléchi. Le taux d’endettement actuel du pays est de 40% du PIB, ce qui n’est pas excessif comparé à d’autres pays comme les Etats-Unis, où il atteint les 100%. L’un des chantiers consiste à gagner 2 à 3 points de croissance grâce à la lutte contre la corruption et la mauvaise gouvernance, deux fléaux légués par l’ancien régime. Le second consistera à intensifier les échanges avec les autres pays du Maghreb, développer les relations économiques avec les pays subsahariens et enfin rééquilibrer les échanges avec l’Union européenne. Soit une réorientation pertinente des liens stratégiques de l’économie tunisienne pour en faire un pays émergent, comme le permettent son potentiel et les compétences de sa population.

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