ÉGYPTE

L’agression sexuelle devient un enjeu politique en Égypte

Doaa Eladl

Face à la multiplication des agressions de femmes dans la rue, le Sénat égyptien s’est positionné : les femmes sont considérées comme "100 % responsables" de ce qui leur arrive. Les activistes répondent en créant des milices d’intervention.

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Les violences dirigées contre les femmes durant les dernières manifestations anti-Morsi ont été balayées d’un revers de main par les élus à la commission des droits de l’Homme du Sénat égyptien, lundi 11 février. Les femmes qui manifestent sur la place Tahrir "savent pertinemment qu’elles sont au milieu de voyous. Elles devraient se protéger avant d’exiger que le ministère de l’Intérieur le fasse. Si elle s’expose en de telles circonstances, la femme porte la responsabilité à 100 %", a déclaré le général Adel Abdel-Maksoud Afifi, issu des rangs du parti salafiste Hizb el-asala (le parti de l’authenticité), rattaché au principal parti salafiste Al-Nour.

Aux déclarations du général Afifi se sont ajoutées, lundi, celles du chef adjoint du département de la sécurité publique, Abdel Fattah Othman. Il a estimé devant le Sénat que la présence de forces de l’ordre pour protéger les femmes sur la place Tahrir était une question "sensible", en suggérant que la sécurité de ses propres hommes ne serait pas assurée. La loi égyptienne prévoit des peines pénales en cas de viol, mais ne mentionne pas les cas d’agressions sexuelles, a précisé Abdel Fattah Othman. Le Premier ministre avait promis, en octobre dernier, un durcissement du dispositif législatif, une promesse restée lettre morte jusqu’à présent.

La tension autour du sujet est telle que chaque force politique doit se positionner. Avant les déclarations de la commission des droits de l'Homme au Parlement et du représentant de la police, un prêcheur islamiste, Abu Islam, a déclaré, début février sur la chaîne de télévision privée al-Oum, que les "femmes se rendant à Tahrir sont des croisées et des veuves qui ne cherchent qu’à se faire violer". Ses propos ont suscité l’indignation de l’opposition. Le Front national du Salut, principale force politique d’opposition aux Frères musulmans, a publié un communiqué pour soutenir les victimes et critiquer le ministère de l’Intérieur pour son manque d’intervention.

Prise de conscience des hommes

La question des violences sexuelles en Égypte prend des proportions inédites depuis la date anniversaire des deux ans de la révolution, le 25 janvier dernier, quand le nombre d'agressions a atteint un triste record : 19 cas enregistrés sur la place Tahrir. Amnesty International, dans un rapport publié le 6 février, atteste que le nombre d’actes de violence a enflé depuis plusieurs mois. "On en parle de plus en plus, rapporte Sonia Dridi, correspondante de FRANCE 24 au Caire. D’abord parce que les femmes sont encouragées à témoigner, que le sujet est de moins en moins tabou. Mais aussi parce que les agressions se multiplient. Sous Moubarak, le viol était une menace connue des Égyptiennes, mais pas au point de les dissuader de descendre dans la rue. Depuis plusieurs mois, on sent nettement le danger. Je ne peux plus me promener seule sur la place Tahrir, encore moins le soir, ce que je pouvais aisément faire il y a encore un an."

La conjonction des faits pousse à croire que ces agressions sont préméditées. "À voir les jeunes se mouvoir en groupe et fondre sur leur victime, cela semble organisé, affirme Sonia Dridi. Mais personne n’a encore désigné de responsable clair. Tout le monde a son idée : il pourrait s’agir d’anciens caciques de Moubarak qui veulent semer le chaos et décrédibiliser Morsi, il pourrait s’agir d’islamistes extrémistes..."

En réponse à ces attaques, les jeunes Égyptiens se prennent en main. Dans la rue, des foules d’hommes et de femmes défilent avec pour slogan : "stop au harcèlement sexuel".

Début février, des manifestantes défilaient un couteau à la main. Mardi soir, des activistes et des associations ont donné rendez-vous devant toutes les ambassades égyptiennes à travers le monde, ainsi que sur l’avenue Talaat Harb qui mène à la place Tahrir, au Caire. Non-seulement les femmes défilent, mais également des hommes, nombreux à avoir pris conscience du phénomène. "Après mon agression, en octobre dernier, j’ai reçu des centaines de messages de soutien, en particulier d’hommes", se souvient Sonia Dridi.

À défaut de protection policière lors de ces manifestations, des milices civiles s’organisent sur Twitter : des groupes comme @TahrirBodyguard et @OpAntiSH fédèrent des groupes composés d'hommes et de femmes qui tentent d’intervenir au plus vite lorsqu’ils sont alertés d’une agression – lire le récit d’un jeune activiste sur les Observateurs -, et proposent des cours d’autodéfense aux femmes le jeudi soir. 

 

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