CINÉMA

Cinéma : "L'Écume des jours", surenchère surréaliste signée Michel Gondry

Le cinéaste Michel Gondry offre une adaptation riche en détails surréalistes du roman culte de Boris Vian. Aurait-il pu être convié au festin du Festival de Cannes, s'il avait été moins gourmand sur les effets spéciaux ? Peut-être bien.

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À priori, en regardant le menu, la science de la cuisine du réalisateur Michel Gondry s'accomode bien aux goûts sucré-salé du romancier Boris Vian. Tellement bien, qu'on s'en léchait les babines d'avance en espérant de cette adaptation du roman "L'Écume des jours" (1947) un régal sur grand écran. Mais la tambouille se révèle fade. Les petits et grands plats préparés par Nicolas (Omar Sy), qui tournoient de la cuisine à la salle à manger, ne donnent malheureusement pas envie de se mettre à table. Et les amours de Colin (Romain Duris) et Chloé (Audrey Tautou) manquent désespérément de sel.

Pourtant, Gondry est bien le maître de l'illusion en carton-pâte requis pour arranger l'imaginaire de Vian. Il y parvient lorsqu'il donne vie au pianocktail, instrument de musique où "à chaque note, correspond un alcool, une liqueur ou un aromate", quand une anguille sort des tuyaux de robinetterie de l'évier, ou quand Chloé et Colin s'extraient d'une patinoire à glace rouge sang après une scène de boucherie aberrante.

Mais y avait-il besoin d'y verser une louche d'effets spéciaux ? Quand il y a "du serrage de mains", fallait-il appuyer le propos en faisant tourner les poignets en tourniquet ? Quand Colin demande à une fille s'il peut "passer la main à travers les barreaux sans être mordu", fallait-il vraiment qu'il joigne le geste à la parole ? Ou encore, la danse baptisée "biglemoi" ne pouvait-elle pas se passer de l'allongement démesuré des jambes ?

D'autres rajouts "gondriesques" se fondent néanmoins dans le récit. La machine à faire pousser des parterres de fleurs, les petits fours servis sur des plateaux dans des fourneaux miniatures... Gondry se sert de Vian pour fertiliser un imaginaire déjà débordant. Il y recycle ses obsessions - répertoriées avec malice par le site de critique cinéma Premiere.

Au risque de rendre les acteurs transparents

Michel Gondry n'avait jamais lésiné sur les audaces, que ce soit dans ses clips vidéos et ses longs-métrages - notamment "Eternal Sunshine of the spotless mind" (2004), La science des rêves" (2006), "Be kind, rewind" (2007) - qui embarquent dans une poésie enfantine des objets animés et dans un absurde assumé.

Il sait très bien que c'est sa force et en connaît aussi les risques. Face caméra, le réalisateur et acteur - il apparaît dans le film sous les traits d'un médecin - admet que son adaptation de l'univers de Vian aurait pu éclipser tout le reste, c'est-à-dire les sentiments et l'intrigue. Il ne dit pas autre chose lorsqu'il défend le choix des acteurs principaux : "j'avais envie d'avoir des acteurs forts, pour que l'univers ne les rende pas transparents", dit-il au journal de la culture sur FRANCE 24.

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INTERVIEW DE MICHEL GONDRY

S'il croyait en ses personnages et dans le roman surréaliste de Vian, pourquoi avoir privilégié des sentiments d'amour lisse et de bonheur sans nuage et effacé les piqûres d'évocations macabres et incongrues qui perturbent incidemment la lecture de la première partie du récit ? Où est le "gros homme avec un tablier de boucher" qui "égorge des petits enfants" dans une "vitrine de propagande pour l'Assistance publique" ? Le "Fer électrique" qui repasse les ventres mous pour ne pas qu'ils fassent de plis ? L'appareil qui brosse les seins nus d'une femme avec une pancarte qui vante : "Économisez vos chaussures avec l'Antipode du Révérend Charles" ?

La poésie s'évapore quand "l'Écume des jours" se résume à une succession d'effets spéciaux de fête foraine. La nausée est atteinte quand Chloé et Colin, Chick (Gad Elmaleh) et Alise (Aïssa Maïga) se lancent dans une course à bord de wagonnets pour atteindre l'autel de l'église. Les premiers arrivés auront le droit de se marier.

Mais tout n'est pas perdu. Paradoxalement, la maladie de Chloé s'accueille avec soulagement. Le travail avilissant qui s'impose à Colin, la folie destructrice de Chick qui se perd dans sa passion pour Jean-Sol Partre, permettent à Gondry et à ses acteurs de devenir touchants. À mesure que l'appartement des amoureux se rétrécit et que le nénuphar progresse dans le poumon d'Audrey Tautou, les objets se révèlent inquiétants, le rythme se décélère pour laisser place aux sentiments. Enfin.
 

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