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Moyen-Orient

Salahudine, itinéraire d’un enfant perdu

© AFP

Texte par Sylvain ATTAL

Dernière modification : 19/11/2014

Le témoignage, recueilli par Charlotte Boitiaux, d’un jihadiste français parti en Syrie sans autre projet que d’y mourir, détruit un certain nombre d’idées reçues, questionne nos consciences occidentales et provoque un profond malaise.

Le récit de Salahudine - que nous publions simultanément avec "Libération" - fait mal pour au moins deux raisons. La première, parce qu’il raconte la dérive vers une mort inéluctable d’un jeune Français, "bien sous tous rapports". Fin, intelligent et sympathique, il a cru trouver un sens à sa vie dans un combat pour des valeurs qui ne sont pas les nôtres. Parce qu’il est resté insensible ou n’a pas cru à la sincérité de celles qu’est censée inculquer l’école républicaine : des valeurs d’universalisme, de culture, d’émancipation, de solidarité, de tolérance. Tout ce que l’on nomme "démocratie", par défaut, et qui le laisse, au mieux, indifférent.

Mais Salahudine suscite en nous un profond malaise, car bien que nous ne partagions pas son objectif (l’établissement d’un État islamique en Syrie), nous comprenons et partageons sa révolte face à ce massacre organisé d’un peuple par ses dirigeants. Une tuerie qui se perpétue depuis près de trois ans, sans qu’on en voie l’issue. Son témoignage nous trouble car Salahudine n’est pas un terroriste. Il combat des hommes en uniforme, qui font chaque jour preuve de leur cruauté. Il est parti en Syrie sans emprunter de filière, avec sa famille, a payé leur voyage avec ses économies et a même acheté son arme. Il n’a nullement l’intention de revenir en France pour y poser des bombes et tuer des innocents. Il souhaite seulement mourir en martyr pour la cause. Bref, contrairement aux pirates du 11-Septembre, son projet n’a rien de nihiliste. Il essaie même de se conduire en "juste" et démontre un certain sens politique lorsqu’il décide de quitter l’État islamique en Irak et au Levant (EIIL), dont il n’approuve pas la lutte contre les rebelles de l’Armée syrienne libre, pour rejoindre Al-Nosra, affilié à Al-Qaïda.

Mais ce qui fait le plus mal dans ce récit, c’est sans doute qu’il souligne cruellement à quel point nos chères démocraties ne savent plus se battre pour défendre leurs valeurs, tenaillées par des préoccupations contradictoires : d’un côté, l’attachement aux valeurs des droits de l’Homme et le respect du droit international, de l’autre, l’hésitation à employer la force au service de ces principes. Tétanisées par l’évidence que les affrontements entre civilisations ont pris le dessus sur les guerres entre nations et idéologies. Découragées, il faut le dire, par nos frilosités et nos renoncements dans le seul but de préserver un modèle de société tempéré et pacifié. Un modèle qui se craquèle de plus en plus. La dernière fois que des démocraties se sont soulevées pour une grande cause, c’était contre la barbarie nazie. C’était il y a longtemps et cela se passait chez nous.

Nous, démocrates occidentaux, aurions pu, lorsqu’il en était encore temps, envoyer nos soldats en Syrie pour y faire respecter une autre forme de justice, plus conforme à nos principes. Bachar al-Assad ne serait sans doute plus au pouvoir, mais la paix serait-elle revenue pour autant ?

Et là, il faut bien reconnaître que si l’intervention, que certains appelaient de leurs vœux, avaient eu lieu, Salahudine et ses frères d’armes seraient probablement en train de se battre non plus contre des Syriens chiites et chrétiens essentiellement, mais contre des "croisés", accusés de profaner une terre d’Islam. On l’a vu en Irak et ailleurs.

Car aussi admirable qu’il soit par certains côtés, Salahudine n’en reste pas moins un fanatique. Un homme qui nous ressemble mais en proie à une forme d’existentialisme dévoyé n'ayant plus rien d’humaniste. On se demande ce qu’en aurait pensé Sartre.

Un musulman qui ne se satisfait plus de ce que l’islam enseigne en sagesse, et à la radicalisation qui n’a rien à voir avec les discriminations ou les humiliations dont on nous rebat les oreilles. Un fanatique, tout simplement. Cela se voit notamment à ceci : pourquoi entraîner dans cette galère deux gamins de 6 et 8 ans ? Comment un enfant perdu de la République en est-il arrivé ainsi à ne plus croire à l’innocence ?

À lire : "Pourquoi je veux mourir en Syrie" par Charlotte Boitiaux

Première publication : 12/02/2014

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