FRANCE

FN : Jean-Marie Le Pen encore plus nuisible hors du parti ?

Le président d’honneur du Front national, Jean-Marie Le Pen, lors du rassemblement annuel du parti en hommage à Jeanne d’Arc, le 1er mai 2015.
Le président d’honneur du Front national, Jean-Marie Le Pen, lors du rassemblement annuel du parti en hommage à Jeanne d’Arc, le 1er mai 2015. Thomas Samson, AFP

La suspension de Jean-Marie Le Pen par les instances d’un Front national en quête de respectabilité ne sera pas forcément bénéfique pour le parti, tant la capacité de nuisance du leader d’extrême droite peut s'avérer redoutable.

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Médias traditionnels et réseaux sociaux s’en sont fait des gorges chaudes. Diffusée en boucle, largement commentée, moquée sur le Web, l’apparition aussi triomphale qu’inopinée de Jean-Marie Le Pen sur la scène où sa fille Marine s’apprêtait à prononcer un discours lors du raout frontiste du 1er-Mai est loin d’être passée inaperçue. C’est que l’image résume, à bien des égards, le personnage. Et sa redoutable capacité de nuisance pour un parti qu'il a pourtant co-fondé.

Alors qu’au lendemain de sa suspension par les instances du Front national (FN), que dirige sa fille, nombre de commentateurs ont déclaré le vieux leader d’extrême droite mort politiquement. Mais c'est oublier un peu vite que le président d’honneur – en sursis ? – du FN est toujours député européen et, à ce titre, peut encore faire entendre sa voix.

"À sa manière"

A-t-il d’ailleurs besoin d’un mandat électif pour continuer à s’exprimer ? "Quoi qu’il arrive, il y a peu de chances qu’il se fasse oublier. Tant que sa santé le lui permettra, Jean-Marie Le Pen continuera à donner son avis", estime Lorrain de Saint Affrique, qui fut son conseiller en communication entre 1984 et 1994. "Il a un besoin d’exister politiquement. Il fera toujours de la politique, et à sa manière", assure pour sa part l’historienne Valérie Igounet, auteur de "Le Front national de 1972 à nos jours" (Seuil, 2014).

D'autant qu'il peut désormais se sentir libre de donner son point de vue sur son ancienne maison, ce qui pourrait s’avérer particulièrement dévastateur pour la direction du parti d’extrême droite. "Jean-Marie Le Pen est un très bon commentateur politique et s’il concentre son analyse sur le FN, cela risque de faire mal. Plus rien ne va l’empêcher de souligner les contradictions du parti", affirme Lorrain de Saint Affrique.

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C’est donc "à sa manière" que Jean-Marie Le Pen a immédiatement réagi à sa mise sur la touche. Dans une interview à Europe 1, l’eurodéputé de 86 ans s’en est virulemment pris à sa fille, dont il s’est dit "pour l’instant" opposé à une victoire à la présidentielle de 2017. "Si de tels principes moraux devaient présider à l'État français, ce serait scandaleux", a-t-il lancé.

"Trahison", "félonie"… Jean-Marie Le Pen n’a pas de mots assez durs pour qualifier la suspension dont il fait l’objet. "Cette terminologie n’est pas sans rappeler celle utilisée lors de la rupture avec les mégrétistes en 1998", rappelle Valérie Igounet. À cette époque, le numéro deux du FN, Bruno Mégret, fait scission avec le dirigeant historique du parti. Et parvient à se rallier le soutien de Marie-Caroline Le Pen, l’aînée des trois filles Le Pen. Jamais plus, le père et la fille ne s’adresseront la parole. "Si son exclusion est entérinée, il se peut qu’il fasse de même avec Marine Le Pen", estime l’historienne.

"Jean-Marie Le Pen est actuellement dans une dynamique de colère sur le plan familial. Si bien qu’aujourd’hui, il lui conteste le droit de porter son nom, commente Lorrain de Saint Affrique. Mais sur le plan politique, il faut savoir qu’il considère toujours sa fille comme une élève et non un professeur capable de diriger."

"Figure fédératrice"

C’est pourtant avec la ferme intention de parvenir un jour au pouvoir que la patronne du FN a entrepris dès son accession, en 2011, à la tête du parti un processus de "dédiabolisation" visant à rendre le FN plus fréquentable. Exit donc les vieilles obsessions du père que sont les juifs, les Arabes, les homosexuels... Place à la dénonciation du "système UMPS", de la bureaucratie européenne, de l’immigration…

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Étape radicale sur la voie de la normalisation, l’éviction de Jean-Marie Le Pen ne sera pas forcément bénéfique aux nouvelles instances frontistes. D’abord parce que ses éventuelles diatribes antisémites ou homophobes resteront celles de l’ancien président du parti et non pas celles de l’eurodéputé sans étiquette. "Le nom de Jean-Marie Le Pen restera associé au FN. Il demeure une figure fédératrice au sein de la base militante de la formation. Il n’y a qu’à voir la ferveur avec laquelle il fut accueilli le 1er mai", souligne Valérie Igounet.

Table rase

Prochain rendez-vous crucial pour le FN : le congrès extraordinaire qui doit permettre aux adhérents de s’exprimer sur la suppression pure et simple du statut de président d’honneur du parti. Et, éventuellement, sur un changement de nom de la formation. Pas sûr toutefois que l’opération "table rase" entreprise par Marine Le Pen et ses lieutenants, comme Florian Philippot et Nicolas Bay, soit couronnée de succès. "Il ne s’agit pas que d’une crise affective, nous avons aussi affaire à une crise politique. Des différences idéologiques risquent d’apparaître", prédit l’ancien conseiller de Jean-Marie Le Pen. Pour beaucoup, la ligne de fracture pourrait se situer entre le FN plus social, actif dans le Nord, notamment à Hénin-Beaumont, et celui du Sud, plus traditionnel, notamment sur les questions d’identité et de mœurs.

De là à ce que l’actuel psychodrame provoque un éclatement du FN, il n’y a qu’un pas que les spécialistes n’osent pas encore franchir. "Il est peu probable que Jean-Marie Le Pen crée une nouvelle force politique, mais le fait que Marion Maréchal-Le Pen, sa petite-fille et protégée, soit à l’avenir amenée à reprendre son flambeau au sein d’un nouveau parti est un scénario envisageable", avance Valérie Igounet. La page Jean-Marie Le Pen n'est pas près d’être tournée au FN…

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