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ÉDITORIAL

Élections européennes : le choc du score FN, et après ?

Marine Le Pen, La présidente du Front national
Marine Le Pen, La présidente du Front national
6 mn

La France et l’Europe sont sous le choc du score historique du Front national qui enverra au Parlement européen environ un député français sur trois. "Un séisme", selon Manuel Valls. Au-delà, qu’est-ce que cela va changer ?

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Le Front national a gagné : 25% des voix, une vingtaine de députés lorsqu’ils étaient seulement trois. C’est indiscutablement un choc qui retentira bien au-delà de nos frontières. Au Parlement européen, les partis "europtimistes" seront affaiblis par la vague des "eurosceptiques". Dès ce soir, les Européens se demandent si les Français ont encore "envie" d’Europe. C’est le rôle de la France en tant que constructrice de l’Union qui sera affaibli, et c’est assez inquiétant.

Peut-on dire pour autant, comme on l’entend déjà, que le FN est devenu "le premier parti de France", ou que l’extrême droite tient désormais le haut du pavé ? C’est aller un peu vite s’agissant d’une élection "défouloir" par excellence, dans laquelle chaque électeur sait que le résultat ne changera rien dans l’Hexagone. "Quant au positionnement du Front national, explique le politologue Dominique Reynié - auteur de "Populismes, la pente fatale"- il a opéré une reconversion tactique vers une sorte d’étho-socialisme ou de chauvinisme social".

Il y a néanmoins une autre lecture possible. S’agissant de l’Europe, face à la crise l’affrontement politique n’est plus tant entre la gauche et la droite (les partis de gouvernement soutiennent pratiquement la même politique à Bruxelles), mais entre les populistes (un gros tiers de l’électorat), qui auront du mal à s’unir et les "réalistes" (les deux tiers) conservateurs, libéraux ou sociaux-démocrates qui votent souvent de concert, ce qui évitera d’ailleurs tout blocage du Parlement.

Regardons attentivement ce qui a permis ce résultat, certes symboliquement fort, mais tellement prévisible. Tout a été bon pour faire monter le FN : l’abstention (même en recul par rapport en 2009, plus d'un électeur sur deux ne s’est pas déplacé), les difficultés économiques des plus modestes, la malbouffe, un mode de scrutin (régional) particulièrement inintelligible, l’Europe présentée comme un bouc émissaire (alors que la solidarité européenne a objectivement sauvé du chaos un pays comme la Grèce), l’absence de personnalité aussi charismatique que Marine Le Pen dans le camp pro-européen, le résultat des municipales qui a déjà montré que les thèmes populistes (qu’ils soient de gauche ou de droite) avaient le vent en poupe et qui donne à ce scrutin européen une valeur de confirmation. Enfin et surtout, une sorte de cacophonie durant cette campagne qui, par comparaison, a laissé le monopole de la critique de tout ce qui ne marche pas en Europe aux seuls populistes et extrémistes.

Au moment du choix, l’électeur savait-il vraiment quelle était la portée de son vote ? Impossible de comprendre s’il était oui ou non du ressort du Parlement européen de désigner le futur président de la Commission européenne, et même quel devait être désormais le rôle de ladite Commission : a-t-elle encore, oui ou non, la possibilité d’exercer de compétences en matière législative ? Les meilleurs spécialistes des institutions européennes sont eux-mêmes divisés sur cette question pourtant essentielle. Comment le citoyen pourrait-il s’y retrouver ?

Enfin, au moment de voter pour le renouvellement du Parlement, comment ne pas évoquer le déficit démocratique et la faiblesse de l’Europe politique ? Le Parlement et la Commission n’ont par exemple aucun pouvoir en matière d’harmonisation fiscale. Pour ne rien dire d’un sujet aussi important que la politique monétaire, dévolue à une banque centrale indépendante qui - malgré les bonnes intentions de M. Draghi plus que jamais sous surveillance des Allemands - peine à endiguer la menace d’une déflation qui entrainerait l’Union dans une nouvelle crise encore plus dramatique que celle dont elle se sort péniblement.

D’une façon générale, note Dominique Reynié, "les partis de gouvernement n’ont pas été capables de bâtir un programme européen alternatif. Et le populisme s’est nourri de ce déficit d’offre". In extremis, Nicolas Sarkozy a tenté d’exploiter une sorte de vide pour glisser dans l’hebdomadaire "Le Point" une critique de l’Europe de Schengen et de la gouvernance (ou plutôt l’impossible gouvernance) d’une Europe à 28. Mais cela apparaissait davantage comme une façon de prendre date pour la suite.

Dans cette campagne proprement dite, on n’a quasiment entendu que les apôtres de la sortie de l’euro, les partisans du repli et de la fermeture, du refus de la mondialisation des échanges comme opportunité de croissance, un discours anti-américain (sur la négociation du traité transatlantique) et les partisans de la méthode Coué. Et ce malgré les efforts d’un Manuel Valls, fraichement nommé à Matignon qui a bien essayé de mettre sa popularité au service de l’idéal européen. Mais c’était trop peu et trop tard quand la voix du président de la République, François Hollande est devenue inaudible, où quand le chef de l’opposition, Jean-François Copé est embourbé dans une affaire, Bygmalion, qui fleure bon l’escroquerie et sur laquelle il peine à s’expliquer.

Ajoutez à cela la promptitude de certains medias (surtout télévisuels) à surfer sur cette vague populiste de dénonciation des élites, au lieu de remplir leur rôle d’explication. Étaient réunis tous les ingrédients d’un succès de Marine Le Pen, qui porte avec talent les thèses nationalistes, en ayant soin de mettre en sourdine les accents xénophobes qui ont longtemps caractérisé son parti (mais qui restent présents en particulier dans la gestion des municipalités qu’il dirige désormais).

Pour autant que pourra-t-elle faire de ce succès, faute de vision de l’Europe de demain, puisque le FN nie simplement l’évidence, à savoir que l’avenir de la France est inconcevable en dehors du cœur de l’Europe. Une Europe qu’il s’agit simplement de remettre dans le sens de la marche. Il n’y a qu’à voir le mal qu’a le Front national pour fédérer une alliance des "eurosceptiques", lesquels n’ont aucune alternative à proposer à part le démantèlement de ce qui a été fait depuis 70 ans.

Seule traduction concrète de ce succès électoral, selon Dominique Reynié : "En passant de quelques députés européens, à un bloc d’une vingtaine, le FN se verra doter d’une jolie enveloppe de fonctionnement". Un ballon d’oxygène financier qui ne sera pas négligeable pour ses futurs combats.

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