MOYEN-ORIENT

Quelles options pour l’administration Obama contre l’EI en Syrie ?

Le président américain Barack Obama (archives).
Le président américain Barack Obama (archives). Saul Loeb, AFP

Washington ne cache plus son intention de venir à bout de l’organisation de l’État islamique, qui sévit en Irak et en Syrie. La question d’une intervention en Syrie contre ce groupe est désormais même à l’ordre du jour. Décryptage.

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L’organisation de l’État islamique, qui sème la terreur en Irak et en Syrie, semble désormais avoir gagné toute l’attention de l’administration Obama, notamment depuis la décapitation du journaliste américain James Foley, dont la vidéo de l'exécution a été diffusée sur Internet par ce groupe ultra-radical sunnite. Ce tournant a musclé les discours des hauts responsables politiques et militaires américains, qui ont affirmé leur détermination à agir contre ces jihadistes, qualifiés de "cancer" par le président Barack Obama.

"Dans chaque situation de crise, il existe un évènement comme l’exécution du journaliste James Foley, qui, à un moment donné, cristallise la volonté des États-Unis d’agir. C’est un mode de fonctionnement constant de l’administration américaine", décrypte Alexandre Vautravers, expert en stratégie militaire et professeur de politique internationale à l’université Webster de Genève.

Intervenir "aussi en Syrie" 

Pour les États-Unis, la menace est à présent bien réelle. D’autant que, "les Américains qui ne voulaient ni d’Assad ni des jihadistes se retrouvent aujourd’hui avec les deux en Syrie, sachant que l’un se nourrit de l’autre pour exister", explique Ziad Majed, spécialiste du Moyen-Orient et professeur à l'Université américaine de Paris.

L'EI est "plus sophistiqué et mieux financé que tout autre groupe que nous ayons connu. Il dépasse tout autre groupe terroriste", s’est d’ailleurs alarmé, jeudi, le secrétaire à la Défense Chuck Hagel.

Mais la volonté d’agir de l’administration pourrait-elle aller jusqu’à intervenir militairement en Syrie, où le groupe jihadiste a récemment enregistré de nouveaux gains territoriaux ? Le chef d'état-major interarmées américain, Martin Dempsey l’a clairement laissé entendre, le 21 août. Selon lui, il faudrait que les États-Unis, qui mènent une campagne de raids aériens contre ce groupe en Irak, interviennent "aussi en Syrie".

Si l’évidence n’a pas échappé aux experts de la région, côté américain, il n’était question, la semaine dernière encore, que d’une "opération limitée" en Irak. Celle-ci consistait à renforcer les combattants kurdes en première ligne face aux jihadistes et à mener des frappes ciblées, destinées à empêcher la progression de l’organisation de l’État islamique. Mais non de s’en prendre directement à lui sur les territoires qu’il détient de part et d’autres de la frontière syro-irakienne.

Obama appelle le Moyen-Orient à se coaliser contre l’EI

Depuis la donne a changé, d’autant plus que le président Obama a appelé à la mobilisation générale dans la région en pressant "les gouvernements et les peuples du Moyen-Orient" à aider à lutter contre l'EI. La défaite des jihadistes ne "sera possible que lorsque nous aurons une coalition en mesure de vaincre l'EI", a ajouté de son côté le général Martin Dempsey.

Un appel qui risque de trouver peu d’écho, selon les experts de la région. "L’administration américaine est dans le flou total et se rend compte qu’elle est dépassée par les évènements du Moyen-Orient , juge Ziad Majed. Sa crédibilité est en perte de vitesse et ses alliés arabes ont perdu confiance en elle, de par sa volonté affichée de se désengager de la région, de par ses échecs sur les dossiers israélo-palestinien et irakien, son soutien inconditionnel au gouvernement Netanyahou, son rapprochement avec l’Iran, ses tergiversations post-printemps arabes, et ses hésitations concernant la guerre en Syrie." Par conséquent, selon Ziad Majed, ce bilan diplomatique complique sensiblement la donne pour créer une coalition à même d’intervenir contre l’EI, a fortiori en Syrie, sachant qu’en plus, les puissances du Golfe ne sont pas forcément en bons termes entre elles pour s’allier.

De quelles options dispose alors l’administration américaine, qui exclut catégoriquement d’envoyer des troupes au sol que ce soit en Syrie ou en Irak, pour parvenir à ses fins ? "En Irak, la stratégie américaine est plus claire à court à terme, de par la présence d’un certain nombre de groupes sur le terrain, réputés être des alliés de Washington, que l’on peut équiper et renforcer afin qu’ils puissent se battre contre les jihadistes", souligne Alexandre Vautravers. Mais le contexte syrien n’a rien à voir avec celui de l’Irak.

"Concrètement, en Syrie la donne est inverse, puisqu’il n’existe pas de forces militaires ou politiques, sur lesquelles les États-Unis peuvent s’appuyer pour intervenir efficacement. Sachant qu’on ne règle des problèmes de la taille de ceux posés par les jihadistes de l’État islamique avec des frappes aériennes, j’estime qu’une intervention américaine, dépourvue de surcroît de base légale, puisque le Conseil de sécurité est paralysé par les Russes, est difficilement envisageable", ajoute le professeur de politique internationale.

Intervenir sans faire le jeu d’Assad

Les Américains ont une faible marge de manœuvre en raison de leur politique de gestion de la crise syrienne. Car, estime Ziad Majed, si les Américains n’ont aucune force d’envergure sur laquelle s’appuyer sur le terrain pour intervenir contre l’EI, c’est peut-être parce qu’ils ont refusé de soutenir efficacement la rébellion armée contre le régime, avant que celle-ci ne soit débordée sur le terrain par les jihadistes. "Même s’ils étaient intervenus, en 2013, contre ce qui était l’État islamique en Irak et au Levant, ils auraient offert un cadeau très précieux à l’opposition armée syrienne, au lieu de la laisser livrée à elle-même face aux jihadistes et au régime de Damas", indique-t-il.

Mais toutes les possibilités ne sont peut-être pas perdues en matière de collaboration avec la rébellion. "Les Américains peuvent coaliser, armer et soutenir les quelques groupes armés de l’opposition, encore présentes du côté d’Alep, de Deraa et d’Idlib notamment, et formées d’anciens officiers et soldats de l’armée syrienne, développe Ziad Majed. Ces forces qui sont déjà engagées sur le terrain dans des combats contre le régime et les jihadistes peuvent, avec le soutien de raids aériens et de l’équipement adéquat, contenir la poussée de l’EI et de repousser l’armée du régime."

Selon Alexandre Vautravers, en intervenant en Syrie, les Américains pourraient faire favoriser le régime du président syrien Bachar al-Assad, en guerre contre les rebelles, mais aussi, depuis peu, contre les jihadistes. "Ce qui serait totalement contraire à la logique affichée jusqu’ici par Washington depuis le début de la crise syrienne". Mais peut-être existe-t-il un moyen pour intervenir en Syrie, sans forcément faire le jeu des troupes du président Assad ? "En plus de l’option militaire, la seule adéquate pour venir à bout de l’EI, les Américains doivent promouvoir une solution politique, en trouvant un compromis avec les amis du pouvoir syrien, basée sur le départ d’Assad et l’inclusion de cadres du régime dans le processus de transition". L’objectif serait alors de freiner la radicalisation en Syrie, qui permet, jour après jour, à l’EI de grossir ses rangs.

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