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Inde-Bangladesh : images d'un mur oublié

Des Bangladaises, passées illégalement en Inde, courent au pied du mur érigé le long de la ville frontalière de Hili.
Des Bangladaises, passées illégalement en Inde, courent au pied du mur érigé le long de la ville frontalière de Hili. Gaël Turine

Pendant deux ans, le photographe belge Gaël Turine a arpenté le mur de séparation édifié entre l’Inde et le Bangladesh à partir de 1993. Le résultat, fascinant, fait l’objet d’un livre et d’une exposition à Visa pour l’image.

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, envoyée spéciale à Perpignan

Il y a les murs que tout le monde connaît - Berlin, Gaza, Ceuta et Melilla - et ceux dont on ne parle jamais. La ligne de démarcation militarisée, alternant barbelés et sections en briques et ciment, qui sépare l’Inde et le Bangladesh sur 3 200 kilomètres, est de ceux-là. Fruit d’un reportage de deux ans, les photos du belge Gaël Turine (Agence Vu’) donnent un aperçu de ce drame qui se déroule à huis-clos, loin des objectifs et des micros, dans un paysage de forêts et d’eau.

Elles font l’objet d’un livre, "Le mur et la peur", publié dans la collection Photo Poche/Acte Sud, et d’une exposition dans le cadre du festival de photojournalisme Visa pour l’image à Perpignan, jusqu’au 14 septembre.

Selon les chiffres officiels indiens, depuis 10 ans, une personne meurt tous les cinq jours en essayant de franchir ce mur. Ils sont probablement sous-estimés et ne reflètent pas le sort de toutes les autres victimes, brutalisées, voire torturées ou violées, par les 220 000 soldats de la Border Security Force indienne et leurs 70 000 homologues bangladais.

L'Inde, un Eldorado pour les Bangladais

L’histoire de ce mur, comme celle de tous les autres dans le monde, est à la fois unique et tristement banale. À la suite d'une décision politique, des gens qui vivaient côte à côte ont été séparés une première fois en 1947 lors de partition de l’ancien Empire des Indes. Depuis 1993, leurs descendants se toisent de part et d’autre d’une clôture hyper-sécurisée. Les victimes, elles, sont très majoritairement bangladaises.

Les autorités du Bangladesh restent muettes face aux excès de zèle de leurs collègues indiens. "Ils constatent le crime mais ils ne dénoncent rien, tout en montrant une certaine tolérance à l’égard de ceux qui essaient de fuir à cause de l’état catastrophique du pays", expliquait Gaël Turine lors d’une présentation de son travail dans le cadre du festival.

Pour l’Inde, la construction d’un mur visait en effet à mettre un terme aux trafics en tous genres et à l’immigration illégale en provenance du Bangladesh. Car face à ce pays presque totalement enclavé, miné par la famine et les catastrophes naturelles, l’Inde fait figure d’Eldorado : en 2013, selon le Fonds monétaire international (FMI), le produit intérieur brut par habitant s'y élève à 1 400 dollars, contre 899 dollars au Bangladesh.

Comme en témoignent les photos de Gaël Turine, chaque jour, des hommes et des femmes tentent déséspérement de franchir le mur pour aller s’approvisionner en Inde et ramener de petites quantités d’épices, des produits de beauté, des bijoux, etc. pour les revendre au Bangladesh. Quant aux enfants, ils sont recrutés comme passeurs pour quelques euros par jour, au prix de risques énormes.

Accéder au mur, un travail de longue haleine

Le photographe mitraille les abords, les villes et bidonvilles qui jalonnent la frontière, pose le contexte, raconte le calvaire des victimes, l'impact humain de ce mur. Mais pour incarner cette histoire de séparation, il lui faut des photos de l'édifice.

Pour pénétrer cette zone interdite, Gaël Turine gagne la confiance d’une ONG bangladaise de défense des droits humains, Odhikar, bien introduite dans les villages proches de la frontière. Des heures, qui se transforment en jours, à attendre le bon contact, le bon moment. À éviter de compromettre la sécurité de ses correspondants locaux. Car, comme il le dit, "si les choses tournent mal, eux restent sur place".

Au nombre de ces photos longuement attendues, il y a ce soldat indien, qui se laisse photographier alors qu’il surveille, à travers une ouverture du mur de brique, ce qui se passe du côté bangladais. Il y a aussi ces femmes, qui courent les unes derrière les autres au pied du mur pour mieux s’éparpiller si elles tombaient sur une patrouille. Et puis ce cliché d'une arrière-cour, où l'impitoyable clôture barbelée se fait un peu oublier derrière le linge que des femmes y font sécher.

Les photos du livre édité par Acte Sud sont d’un noir et blanc qui ne lisse aucune aspérité : ni la porosité des briques, ni la saleté du sol jonché d’ordures, ni la richesse des motifs sur les saris des femmes. Les photos exposées à Visa pour l’image sont, elles, en couleur, une concession faites aux magazines qui ont diffusé le reportage. Cette apparente contradiction éclaire bien le statut parfois ambigu du photojournaliste, homme de l’art aux obligations commerciales. "Au final, conclut Gaël Turine, l’important, c’est que l’histoire soit racontée."

 

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