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Belgique : l'euthanasie d'un violeur inquiète les partisans de la mort assistée

Interné depuis 30 ans, Frank Van Den Bleeken a obtenu des autorités belges le droit de mourir.
Interné depuis 30 ans, Frank Van Den Bleeken a obtenu des autorités belges le droit de mourir. Virginie Lefour, AFP

Les autorités belges ont accordé le droit de mourir à un délinquant sexuel récidiviste diagnostiqué comme malade psychiatrique incurable. Une décision qui, même aux yeux de partisans de l'euthanasie, pourrait ouvrir la voie à des dérives.

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C’est une première depuis l’adoption, il y a 12 ans en Belgique, de la loi sur la mort assistée. Un délinquant sexuel récidiviste, condamné à la prison à vie en 1989 pour le viol et le meurtre d'une jeune femme, a obtenu le droit d'être euthanasié.

Le ministère de la Justice considère que Frank Van Den Bleeken, 52 ans, remplit les conditions médicales et légales prévues par la loi de 2002 pour obtenir le droit de mourir. Interné depuis 30 ans, il devrait quitter dans les prochains jours la prison de Bruges et intégrer un hôpital pour y être euthanasié.

Parce qu’il se considère comme un danger pour la société, Frank Van Den Bleeken ne souhaite pas être remis en liberté mais juge ses conditions de détention inhumaines. Par la voix de son avocat, il a affirmé que, depuis quatre ans, "il ne peut plus vivre comme ça et qu'il ne peut plus accepter la douleur". "Je suis un être humain et quoi que j'aie fait, je reste un être humain. Donc oui, donnez-moi l'euthanasie", avait-il lui-même expliqué depuis sa cellule il y a un an à la télévision flamande VRT. "Pas mal de médecins et de psychiatres ont déclaré que mon client souffrait d'une manière durable et qu'il n'y avait rien qui puisse adoucir ses souffrances", faisait valoir quant à lui son avocat.

"Souffrance psychique insupportable"

De fait, la justice belge ne considère pas Frank Van Den Bleeken comme un détenu mais comme un interné qui, souffrant d’une maladie psychiatrique, n’est pas capable de discernement. Invoquant donc une "souffrance psychique insupportable" telle que prévue par la loi autorisant l'euthanasie, il avait demandé à la ministre de la Justice à être soigné dans un centre spécialisé aux Pays-Bas, ou à défaut d'être euthanasié. Or la Cour d'appel de Bruxelles a jugé que le ministère de la Justice n'était pas compétent pour décider de son transfert à l'étranger.

Ce droit accordé à l’euthanasie créé ainsi un précédent qui suscite en Belgique nombre de réserves. "Frank [Van Den Bleeken] n’a pas la lucidité d’esprit lui permettant de comprendre ses méfaits ni de subir la peine, nécessitant un traitement et une attention médicale rapprochée… mais aurait la lucidité ‘suffisante’ pour demander validement l’euthanasie ? Que le lecteur veuille bien m’excuser d’émettre un sérieux doute à cet égard", écrit Jean-Paul Van de Walle, avocat au barreau de Bruxelles, dans le quotidien "La Libre Belgique".

Vue de France, la décision belge provoque des remous chez les opposants à l’euthanasie. "C’est la preuve que toute loi sur la mort assistée s’étend à des situations très éloignées de la médecine", observe Vincent Morel, président de la Société française d'accompagnement et de soins palliatifs.

"Éthiquement, nous faisons fausse route"

Même parmi les partisans de la mort assistée, le cas de Frank Van Den Bleeken fait l’objet de controverses. "Pour aboutir à l’euthanasie, il faut toujours être sûr qu’on a tout fait pour soulager la souffrance, indique ULteam, une équipe de spécialistes proposant des consultations sur la fin de vie, citée par "Libération". Or, dans le cas de cet interné, ce n’est pas le cas : on ne lui a pas donné le choix. Il a demandé son transfert vers un hôpital psychiatrique, aux Pays-Bas, spécialisé dans ce type de profil. Sa demande a été rejetée. C’est parce que cette piste-là s’est fermée qu’il a poursuivi ses demandes d’euthanasie, il ne lui reste plus que ça."

Même son de cloche auprès de certains membres du corps médical. Comme le rappelle "Le Figaro", le président de la commission belge de contrôle sur la mort assistée, le cancérologue Wim Distelmans, a refusé d'euthanasier le délinquant sexuel. "Tout le monde a droit aux soins palliatifs, a-t-il déclaré au journal flamand "Het Laatste Nieuws". Aux Pays-Bas, un traitement thérapeutique était possible. Éthiquement, nous faisons fausse route si nous lui accordons l'euthanasie."

Co-auteure du texte de loi autorisant les mineurs atteints d'une maladie incurable à choisir l'euthanasie, la sénatrice Christine Defraigne a elle aussi émis quelques doutes. "Certes, trois médecins se sont prononcés, et ils n’ont pas pris leur décision à la légère. Mais a-t-on tout tenté ? La castration chimique n’était-elle pas adaptée puisque sa souffrance semble être liée au fait d’être considéré comme violeur incurable et à la peur de recommencer ? Dans ce cas, on fait peut-être une interprétation extensive de la loi : il s’agit davantage ici d’un suicide assisté – qui n’est pas légal en Belgique – que d’une euthanasie", a-t-elle tranché dans "Libération".

"Avec la complicité du corps médical…"

Pour la sénatrice, le problème se situe plutôt dans l’incapacité des pouvoirs publics à prodiguer les soins nécessaires aux personnes internées. "Cette affaire pose la question du suivi psychologique et psychiatrique dans nos prisons qui est catastrophique : une récente proposition de loi a souligné qu’il faudrait plusieurs dizaines de millions d’euros pour améliorer la situation, notamment en construisant des unités spécialisées. Mais nous sommes en période de vaches maigres et l’État doit faire des économies", déplore la parlementaire dans les colonnes de "Libération". Et d’ajouter : "Si on en arrive à dire : ‘on doit permettre l’euthanasie à tous ceux qui souffrent de trop longues peines de prison’, il y a là un gros risque de dérive !"

De son côté, l'avocat de Frank Van Den Bleeken fustige l’incurie des professionnels de santé. "C'est bien d'examiner le cas de ce criminel, mais pour des milliers de patients lambda, on ne s'est jamais posé la question de savoir si on pouvait développer de nouvelles thérapies, s’insurge-t-il au "Figaro". Nous en arrivons à un droit à la mort sur commande, avec la complicité du corps médical…"
 

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