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Face aux jihadistes de l'EI, "on ne comprend pas l'attitude d'Ankara"

Adem Altan, AFP

Avec la libération des otages turcs retenus par l'EI, la Turquie vient de perdre son meilleur argument pour ne pas participer à la coalition contre l'organisation jihadiste. Pour le chercheur Antoine Babsous, Ankara doit clarifier sa position.

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Ils étaient le meilleur alibi d’Ankara pour ne pas s’engager dans la coalition internationale contre l’organisation de l’État islamique (EI). Les 49 otages turcs retenus depuis le 11 juin par les extrémistes sunnites ont été libérés samedi 20 septembre au terme de "négociations politiques et diplomatiques […] menées avec succès", a expliqué Recep Tayyip Erdogan, le président turc.

La semaine dernière, quelques jours avant leur libération, donc, la position d’Ankara était claire : le pays n’interviendra pas aux côtés des Français et des Américains pour ne pas mettre leur vie en danger. Une posture officielle qui, par bien des aspects, arrangeait Erdogan. D'abord parce que soutenir la coalition revenait à soutenir les combattants kurdes qui se battent contre l’EI, au nord de la Syrie.

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Or la Turquie craint que ces différents groupes armés, proches du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan), l’ennemi juré d’Ankara, forment une union sacrée. Les YPG (combattants kurdes syriens) et les peshmerga (combattants kurdes irakiens), dont les relations sont normalement à couteaux tirés, font aujourd'hui front commun face à l’EI. Une alliance inédite et inacceptable pour Ankara, farouchement hostile à la création d’une région kurde autonome.

"Les contradictions d’Ankara laissent songeur…"

Mais aujourd’hui, quel "prétexte" Ankara pourra-t-il trouver pour ne pas soutenir les alliés américain et français et ouvertement déclarer la guerre aux jihadistes ? Plus rien ne l’en empêche, officiellement du moins. D’autant plus que les jihadistes sont désormais aux portes de la Turquie. Depuis mercredi, ils ont avancé dans le nord-est de la Syrie, prenant le contrôle de 60 villages kurdes dans la région d'Aïn al-Arab, à quelques kilomètres seulement de la frontière turque.

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Ils menacent donc l’intégrité territoriale de la Turquie, qui est, géographiquement, le dernier verrou avant l’Europe. De ce point de vue, un engagement militaire d’Ankara revêtirait une importance symbolique. "Pour l’instant, on ne comprend pas bien l’attitude d’Ankara. D’un côté, Erdogan laisse faire les jihadistes et de l’autre, il souhaite que son pays entre dans l’Union européenne. Un tel positionnement interpelle et laisse songeur…", déplore Antoine Basbous, directeur de l’Observatoire des pays arabes.

Cette inaction des autorités turques exaspère aussi Ibrahim Binici, député du Parti démocratique populaire (HPD), pro-kurde. "Quand les fous de Daech (terme péjoratif pour désigner l’organisation de l’État islamique) sont partis de Mossoul pour attaquer Aïn al-Arab (Kobané), il aurait suffi de deux avions pour les empêcher de revenir mais rien n’a été fait ! […] Les autorités turques sont en partie responsables de cette situation", regrette-t-il.

Le gouvernement turc est donc appelé à agir clairement pour balayer les rumeurs l’accusant de connivence avec l’organisation de l’EI. "Avant même l’affaire des otages, la position de la Turquie était ambiguë. Les jihadistes transitaient déjà par la Turquie pour rejoindre la Syrie. Les daechistes se faisaient soigner sur le sol turc. Cette position d’Ankara était déjà aux antipodes de celle de l’Otan - dont la Turquie fait partie !", rappelle Antoine Basbous. L'agence de presse pro-kurde Firat a même ouvertement accusé cette semaine le gouvernement turc d’avoir livré cinq véhicules militaires turcs aux jihadistes se trouvant à l'est de Kobané, alors que de violents combats continuent d'y opposer le PYD à l'EI.

"Comment la position d’Erdogan peut-elle être tolérée par les Alliés ?"

Même la population ne croit plus aux déclarations de bonne foi d’Ankara – qui a toujours farouchement nié une quelconque entente avec les jihadistes. "Les Turcs disent qu’ils ne peuvent rien faire à cause de leurs otages. Mais maintenant, ils sont libres, qu’ils viennent nous aider", a confié à l’AFP, Feyad bekir, un réfugié syrien. "Mais non ! Ils continuent de les soutenir en cachette", lâche-t-il. Ankara serait-il ainsi piégé dans un schéma politico-stratégique qui l’oblige à choisir entre la lutte contre un nouvel ennemi, l’EI, dont il a favorisé l’essor, et celle contre un ennemi de longue date, le PKK ?

Selon Antoine Basbous, difficile de prévoir comment la Turquie va se sortir de ce double-jeu politique. "La position d’Erdogan recèle beaucoup d’ambiguïtés qu’il va falloir éclaircir. Laisser les jihadistes investir la région, c’est courir le risque de voir leur idéologie s’installer dans les mentalités turques", précise l’expert avant de conclure, incisif : "Avec autant de contradictions, autant d’ambiguïtés, on se demande vraiment comment la position d’Erdogan peut être tolérée par les alliés [américain et français]."
 

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