Accéder au contenu principal
LITTÉRATURE

"Meursault, contre-enquête", une variation camusienne

Kamel Daoud est journaliste au "Quotidien d'Oran". Sa chronique est l'une des plus lues d'Algérie.
Kamel Daoud est journaliste au "Quotidien d'Oran". Sa chronique est l'une des plus lues d'Algérie. Bertrand Langlois, AFP
|
Vidéo par : Adel GASTEL
7 mn

Pressenti pour le prix Goncourt 2014, l'auteur algérien Kamel Daoud n'a finalement pas obtenu la récompense. Par un jeu de miroirs habile, "Meursault, contre-enquête", son premier roman, éclaire d'un jour nouveau "L'étranger" d'Albert Camus.

Publicité

Culotté. Audacieux. S'attaquer à un monstre de la littérature française du XXe siècle, Albert Camus, n’est pas une chose aisée. Dans son premier roman "Meursault, contre-enquête", paru aux éditions Actes Sud en mai 2014, Kamel Daoud revisite "L'étranger" pour donner "sa propre vision du salut et du sens", confie-t-il dans une interview à "L’Humanité". Ainsi, loin de singer le prix Nobel de Littérature de 1957, l’auteur se qualifie lui-même de "réécrivain" car il "comble les blancs des textes" qu’il "n’a pas pu lire".

L'étranger c'est Meursault, un homme jugé pour avoir tué, froidement et sans raison, un Arabe sur une plage, près d'Alger, à l'été 1942. Meursault n'est finalement pas condamné pour avoir tiré cinq fois sur un homme mais pour n'avoir pas pleuré à l'enterrement de sa mère, être allé au cinéma voir un film de Fernandel le lendemain. C'est son inhumanité qui scelle son destin, pas l'assassinat d'un homme.

Kamel Daoud offre ici un contre-point à cette histoire. Il donne vie à l'Arabe, le "détail" du chef-d’œuvre de Camus. Il le réhabilite. "Je te le dis d'emblée : le second mort, celui qui a été assassiné, est mon frère. Il n'en reste rien. Il ne reste que moi pour parler à sa place, assis dans ce bar, à attendre des condoléances que jamais personne ne me présentera", lance Haroun, le narrateur de "Meursault, contre-enquête". Ce héros bien malgré lui, est le frère de l'Arabe. Assis dans un bar d’Oran, Le Titanic, le vieil homme raconte sa vie, dans un tourbillon d'ivresse et de mots. Le roman donne le vertige. La narration est volontairement chaotique. Le style parlé côtoie les phrases ciselées et fait habilement vivre cette colère sourde qui anime encore le vieil Haroun au crépuscule de sa vie. Le lecteur apprend ainsi au fil des ellipses, des retours vers le passé, comment l'assassinat de Moussa ouled el-Assasse - le fils du gardien - a été le tournant de sa vie de petit garçon alors âgé de 7 ans.

Comment grandir dans l'ombre de l'absent ? D'une mère brisée par le chagrin ? D'une injustice ? Toute sa vie, Haroun a été le frère du mort, coupable d'être vivant, coupable de rappeler à sa mère, avec qui il forme désormais un couple, l'enfant perdu. "Je me sentais à la fois coupable d’être vivant mais aussi responsable d’une vie qui n’était pas la mienne", regrette le narrateur dans les premières pages du roman. Sa mère, M’ma (maman en arabe dialectal) lui fait porter les "habits du défunt – ses tricots de peau, ses chemises, ses chaussures - et ce jusqu’à l’usure". Moussa n’est pas ici le provocateur de Meursault, l’indigène proxénète, mais la victime d’un meurtre purement absurde. Haroun crie la douleur d’avoir été privé de dépouille, de funérailles mais surtout de mémoire. Mais, bien qu'il lui donne une identité, le narrateur éclipse une fois de plus Moussa du récit. Pourquoi a-t-il été tué ? À la fin des 153 pages, son mystère reste presque entier.

Haroun, Meursault, deux étrangers face à l’absurde

Dans sa diatribe contre Meursault et la négation de l'existence de sa victime, Haroun est ainsi lui aussi coupable d'être étranger, inhumain. Étranger à sa vie, à la société dont il a été exclu par sa mère, étranger au meurtre qu'il commet lui-même pour venger Moussa. Un crime gratuit, celui d’un "Roumi", un Français, commis le 5 juillet 1962, jour de l’Indépendance. Une victime expiatoire, offerte à une mère froide et indifférente. "Oui, j’ai tué Joseph parce qu’il fallait faire contrepoids à l’absurde de notre situation." Haroun est le miroir de Meursault. Tous les reproches que le narrateur adresse au héros de Camus, il finit par les incarner. L'absurde. Toujours et encore. C’est la loi du talion. Il tue pour venger son frère mais où est la justice ? Quel réconfort cela lui apporte-t-il ? Visiblement aucun.

L’effet miroir avec "L’étranger" est saisissant. Il est d’autant plus palpable, visible, que l’auteur intègre des extraits du texte original par le biais de citations en italique. Kamel Daoud a poussé l’exercice littéraire jusqu’à avoir presque le même nombre de mots que Camus. Certaines scènes ou traits de caractère se répondent dans les deux œuvres. Meursault s’ennuie le dimanche, Haroun le vendredi. Salamano passe toute la journée à hurler sur son chien dans "L’étranger", le voisin de Haroun récite le Coran à tue-tête toute la nuit, etc. Lorsque Haroun est arrêté pour le meurtre du Français, il est confronté à un colonel, qui lui reproche non pas d’avoir tué un Français mais de ne pas avoir participé à la Révolution. Dans "L’étranger", Meursault ne répond pas du meurtre de l’Arabe mais du fait de ne pas avoir pleuré à l’enterrement de sa mère. Un jeu de miroirs habile qui brouille, puis embarque, toujours de manière plaisante, le lecteur.

Salué par la critique, distingué par le prix François Mauriac ainsi que le Prix littéraire des 5 Continents décerné par l'Organisation internationale de la Francophonie, ce premier roman de Kamel Daoud a le mérite de dépasser le cadre binaire des relations entre la France et l’Algérie, le colonisateur et le colonisé, des camusiens et de ses détracteurs. La langue française est pour Kamel Daoud, né en Algérie post-coloniale et arabophone, un moyen d’évasion, de "dissidence".

"Pour moi, la langue française est beaucoup plus un bien vacant, un bien sans maître. Je me la suis approprié, mais ni par violence ni par la guerre. J'ai un rapport pacifié au français", analyse t-il dans "Le Point". Autodidacte, journaliste et éditorialiste au journal "Le quotidien d’Oran", Kamel Daoud utilise les mots comme une arme. Il dénonce, égratigne le pouvoir mais aussi la société algérienne. "Le français est une langue d'infraction, de dissidence, d'imaginaire et de libération.", confiait-il encore, mardi 4 novembre, sur France Inter. Dans son premier roman, cette musique des mots est mise en partition pour donner une vision crue de l’Algérie post-indépendance. Kamel Daoud livre une réflexion sur l’inhumanité, l’indifférence dans le rapport à l’autre, au monde et à Dieu. Un bel hommage à Camus.

Le résumé de la semaineFrance 24 vous propose de revenir sur les actualités qui ont marqué la semaine

Page non trouvée

Le contenu auquel vous tentez d'accéder n'existe pas ou n'est plus disponible.