CENTENAIRE 14-18

Fusillé pour l'exemple : "Ne plus avoir ce poids sur nos épaules"

Le seul portrait connu de Pierre Mestre, fusillé pour l'exemple le 8 février 1915
Le seul portrait connu de Pierre Mestre, fusillé pour l'exemple le 8 février 1915 Collection Marie-ThérèseTestud, AFP

À quelques jours du 11 novembre, le ministère de la Défense a mis en ligne pour la première fois les dossiers des soldats fusillés durant la Grande Guerre. Mais 100 ans après, des familles attendent toujours une vraie réhabilitation.

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C’est une grande première. Depuis le jeudi 6 novembre, le musée de l’Armée, à l’hôtel des Invalides à Paris, accorde une place aux fusillés de la Grande Guerre. Dans de nouvelles salles, cette sombre page du conflit est désormais présentée aux visiteurs à l’aide de bornes interactives. "L’histoire des fusillés est à présent inscrite dans la mémoire nationale", a insisté le secrétaire d'État aux Anciens combattants et à la Mémoire, Kader Arif, lors de l’inauguration.

Le même jour, le ministère de la Défense mettait en ligne sur son site "Mémoire des hommes" les dossiers de 1 008 fusillés recensés entre 1914 et 1918, que ce soit pour désobéissance militaire, faits de droit commun, espionnage ou pour des motifs inconnus. Ces deux projets avaient été préconisées dans un rapport remis au président François Hollande en octobre 2013 par l’historien Antoine Prost.

"Des faits qui ne méritaient pas la mort"

La fiche de Pierre Mestre dans le dossier des fusillés sur le site mémoire des hommes

Cent ans après le début de la Première Guerre mondiale, la France tente de faire la paix avec ce chapitre très sensible du conflit. Mais pour certaines familles de fusillés, ce premier pas est loin d’être suffisant. "C’est une excellente initiative. Plus on donnera des informations sur les dossiers des fusillés, plus on sensibilisera les gens à ce passé qui a été oublié. Mais est-ce que, à travers cela, on réhabilite vraiment les fusillés ? Je n’en suis pas certaine", estime ainsi Marie-Thérèse Testud, la petite fille de Pierre Mestre, passé par les armes à l’âge de 32 ans, le 8 février 1915 pour abandon de poste. Depuis plusieurs années, cette descendante de poilu consacre une grande partie de son énergie à restaurer l’honneur de son grand-père.

Maréchal-ferrant dans la Haute-Loire, Pierre Mestre est mobilisé en août 1914. Début février 1915, il se trouve dans les Vosges au sein du 28e bataillon de chasseurs à pied. Avec un groupe de soldats, il est envoyé vers un poste avancé pour sécuriser un périmètre à l’aide de fils barbelés. Mais ces chasseurs se retrouvent pris sous le feu ennemi et dans la confusion, Pierre Mestre perd la trace de ses camarades. Sur le chemin du retour, il croise deux officiers qui l’accusent de désertion et le font traduire en cour martiale. Il est fusillé dès le lendemain. "Il a été condamné pour des faits qui ne méritaient pas la mort", raconte Marie-Thérèse Testud. "Il a fallu plus d’un an pour que ma grand-mère arrive à obtenir des informations sur les circonstances de son décès. Au départ, on n’avait pas envie lui donner des détails . On lui a dit qu’il était mort à la guerre. Ce n’est qu’un an après, par un courrier, qu’elle a appris qu’il avait été exécuté".

La réhabilitation : un parcours du combattant

Toute la famille pâtit de la condamnation du soldat. Un fardeau qui se transmet de génération en génération : "Ma grand-mère n’a pas eu de pension de veuve de guerre. Ma mère n’a pas eu le statut d’orphelin. C’était une sanction financière, alors que la vie n’était pas facile durant cette période, mais aussi une honte à porter. Ma mère n’a jamais parlé de cette histoire de son vivant. J’ai découvert ce dossier à son décès". Convaincu de l’innocence de son grand-père, Marie-Thérèse Testud décide alors d’en faire un combat personnel. "Au fond de moi, j’avais toujours eu ce sentiment d’injustice qui m’habitait, alors que j’ignorais mon histoire".

Mais sa démarche se révèle être un véritable parcours du combattant. Soutenue par la Ligue des droits de l’Homme, elle adresse en 2009 une première demande de réhabilitation, qu’elle renouvelle quatre ans plus tard. Elle reçoit finalement une réponse du ministère de la Défense en septembre 2014 : "Le cabinet du ministre m’a informé de la décision qui avait été prise, selon laquelle l’Office national des anciens combattants (Onac) examine actuellement la possibilité d’attribuer la mention mort pour la France à titre de réhabilitation morale à une soixantaine de fusillés de la Première Guerre mondiale, dont mon grand-père." Réjouie par cette nouvelle, Marie-Thérèse Testud contacte alors directement l’Onac pour en savoir plus sur cette étude : "J’ai reçu une belle lettre me disant qu’ils étaient en attente d’instructions. C’est un peu curieux. Qui les donne finalement ? C’est un mystère". Depuis, la petite-fille de Pierre Mestre n’a eu aucune nouvelle.

L'exécution de deux soldats près de Pierrefonds, dans l'Oise, en juillet 1915
Service historique de la Défense, GR 2 K 176

Les soldats n'ont pas eu le droit à une défense

Par rapport à d’autres pays, la France apparaît à la traîne sur ce dossier. Alors qu’en juin dernier, le Sénat a rejeté une proposition de loi relative à la réhabilitation collectives des fusillés pour l’exemple de 14-18, la Nouvelle-Zélande (2000), le Canada (2001) et la Grande-Bretagne (2006) ont déjà choisi de reconnaître sous différentes formes l’injustice faite à l’ensemble des fusillés. Pour autant, Marie-Thérèse Testud n’est pas favorable à une telle option collective. Elle tient à ce que l’État réunisse des commissions et rouvre les dossiers individuellement, comme cela avait pu être fait dans l’entre-deux-guerres : "On veut occulter certaines choses à travers ces grands pardons, mais à mes yeux, il faut plutôt reconnaître que l’État de droit n’existait plus durant cette période. Il faut travailler au cas par cas pour montrer que les soldats n’ont pas eu le droit à une défense et que les pleins pouvoirs ont été données aux militaires de manière abusive".

La descendante de Pierre Mestre compte aller au bout de sa démarche pour qu’enfin son grand-père soit reconnu comme "Mort pour la France". "C’est un vrai travail pour nous libérer de ce fantôme et pour ne plus avoir ce poids sur nos épaules. On n’oubliera jamais", souligne-t-elle, visiblement émue. Dans son combat, Marie-Thérèse Testud peut déjà compter sur la nouvelle génération : "J’ai visité l’exposition sur les fusillés cette année à l’Hôtel de Ville de Paris avec mes enfants et mes petits-enfants. Ils sont très intéressés. L’un d’entre eux m’a même dit à la fin : ‘C’est triste de voir qu’il est mort pour rien’".

 

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