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Sorties en salles : des filles sous influence et des gangsters en perdition

À gauche, "Respire", de Mélanie Laurent, à droite, "Quand vient la nuit", de Michaël R. Roskam.
À gauche, "Respire", de Mélanie Laurent, à droite, "Quand vient la nuit", de Michaël R. Roskam. Jérôme Plon, Alice Dardun, 20th Century Fox

Chaque mardi, France 24 se penche sur deux films qui sortent sur les grands écrans en France. Cette semaine : le thriller psychologique "Respire" de Mélanie Laurent et le polar "Quand vient la nuit" de Michaël R. Roskam.

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Ils n’ont en commun que d’avoir sorti un premier long-métrage qui avait su, à des degrés divers, piquer la curiosité du public. Chacun de leur côté, la Française Mélanie Laurent, 31 ans, et le Belge Michaël R. Roskam, 42 ans, passeront, mercredi 12 novembre, le difficile examen du second film, censé confirmer leurs talents de cinéastes.

Mais les deux jeunes réalisateurs ne partent pas avec le même avantage. Devenue tête à claque officielle du cinéma français pour une communauté de spectateurs visiblement agacée par ses excès d’orgueil, Mélanie Laurent ne jouit pas de la même réputation que son confrère flamand. Pour faire court, la première serait une insupportable enfant gâtée passée à la réalisation par la grâce du piston, le second un auteur exigeant dont le premier film, l’excellent "Bullhead", eut les honneurs d’une nomination aux Oscars 2012.

"Respire" : thriller sur papier glacé

Deux ans après "Les Adoptés", honorable mais bancal mélodrame sur l’amitié féminine, Mélanie Laurent poursuit son auscultation des rapports "à la vie, à la mort" entre deux individus, en l’abordant, cette fois-ci, sur son versant le plus noir. Libre adaptation du premier roman d’Anne-Sophie Brasme, "Respire" explore les mécaniques de l’emprise psychologique qu’une "perverse narcissique" exerce sur une camarade de lycée. Soit la belle et effrontée Sarah (Lou de Laâge) qui, fraîchement débarquée d’un autre établissement scolaire, met illico le grappin sur la timide et fragile Charlie (Joséphine Japy), dont le père vient de quitter le domicile conjugal. La nouvelle venue ne respire pas franchement la stabilité émotionnelle mais, que voulez-vous, lorsqu’on est une ado mal dans ses baskets, on se laisse facilement charmer par ceux qui ont tout ce qui nous fait défaut : la volubilité, l’audace, l’arrogance…

En resserrant son récit sur cette relation toxique - ici, les seconds rôles ne sont que des faire-valoir - Mélanie Laurent s’inscrit clairement dans la lignée du thriller psychologique tendance "femmes sous influence". Sous-genre dont on connaît aujourd’hui le processus dramatique par cœur : séduction, complicité, jalousie, chantage affectif, manipulation, menaces… Le cinéma, la littérature et, plus largement, la presse magazine fourmillent de ces histoires de liaisons dangereuses.

Adossé à un scénario peu ouvert aux échappées belles, "Respire" égrène un à un ces ressorts dramatiques, réduisant ainsi le nœud de l’intrigue à la capacité - ou l’incapacité - du personnage principal à se libérer du joug de sa machiavélique camarade. Il suffit parfois d’un plan pour finir de vous convaincre qu’un film manque d’idées. Celui montrant Charlie au milieu d’un champ de blé battu par les vents a un air de déjà-trop-vu pour nous bluffer de sa supposée superbe. Et que dire de cette séquence où Sarah se trémousse dans un futile ralenti, sinon qu’on avait découvert, quelques années plus tôt, une scène similaire dans "Naissance des pieuvres", film sur les amours adolescentes ambiguës hautement plus complexe et décomplexé…

Là où sa réalisatrice Céline Sciamma, justement, mettait les corps en opposition, Mélanie Laurent reste à la surface des tourments psychologiques. Tout est trop beau - à commencer par les acteurs et les actrices - ou veut trop l’être, pour qu’on se laisse happer par la machine. Malgré une interprétation impeccable, dont celle d’Isabelle Carré en mère délaissée, l’esthétique papier glacé de "Respire" instaure une trop grande distance pour être totalement glaçant.

"Les Adoptés" donnait déjà cette impression d’un film lisse, sans personnalité ; avec son deuxième long-métrage, Mélanie Laurent ne parvient toujours pas à imprimer sa marque. Ses détracteurs ne trouveront pas ici une raison de la réhabiliter. Mais, au moins, ne pourront-ils pas, ce coup-ci, lui reprocher d’avoir été trop habitée par son ego.

"Quand vient la nuit" : les derniers gangsters

A contrario, on aurait pu craindre de Michaël R. Roskam qu’il ne cède à ses commanditaires américains une part de ce qu’il lui avait valu une pluie de louanges avec son premier film, "Bullhead" : un sens ultra-maîtrisé de la mise en scène et une aptitude à donner corps à ses personnages. Débauché par la Fox, le Belge signe avec "Quand vient la nuit" un polar dans la pure tradition hollywoodienne, sans se départir de ses dons de conteur et de portraitiste.

Il faut toutefois préciser qu’à l’inverse de son premier film, dont il avait signé le scénario, Roskam bénéficie ici d’une histoire concoctée par Dennis Lehane, écrivain à succès dont plusieurs œuvres ont déjà été portées à l’écran par de prestigieux cinéastes ("Mystic River" par Clint Eastwood, "Gone Baby Gone" par Ben Affleck, "Shutter Island" par Martin Scorsese).

Sur le papier, rien de follement original dans la trame de Lehane : serveur solitaire et taiseux, Bob Saginowski (Tom Hardy) travaille pour son cousin Marv (le très regretté James Gandolfini qui tient ici son dernier rôle) dans un de ces bars des quartiers mal famés de Brooklyn que la pègre utilise pour blanchir de l’argent sale. Après un braquage qui tourne mal, leur établissement va susciter l’intérêt de la police…

Ce qui intéresse ici Roskam est moins l’intrigue que les personnages pris dans ses développements. Ancien plasticien formé à l’école des arts de Bruxelles, le réalisateur les travaille comme un sculpteur façonne une matière première. Et de la matière, "Quand vient la nuit" n’en manque pas. Majestueuses carcasses recélant des âmes peu augustes, Tom Hardy, James Gandolfini ou encore Matthias Schoenaerts - très bien dans son rôle d’inquiétant paumé - offrent un matériau idéal sur lequel le réalisateur peut tracer des fausses pistes, défricher un territoire de faux-semblants, se jouer des apparences. À qui avons-nous vraiment affaire ? Des petits escrocs ou des psychopathes ? Des pieds nickelés ou des monstres froids ? Sûrement pas ce que l’on croit. Comme lorsque Bob découvre que le chétif chiot qu’il a recueilli un soir est en réalité un pitbull…

Film de voyous jouant à ce qu’ils ne sont pas, le deuxième film de Roskam brosse surtout le magistral portrait d’un milieu en perdition, en manque de repères, en mal d’emblématiques caïds. Dans ce Brooklyn populaire gangréné par la gentrification, le crime peine lui aussi à se trouver une place. Entreprise de démystification osée que le cinéaste poursuit sans grand discours ni nostalgie feinte. C’est tout l’art de Roskam : avoir fait un grand film de genre sur les ruines d’un monde qui en fit la gloire.
 

 -"Respire" de Mélanie Laurent, avec Joséphine Japy, Lou de Laâge, Isabelle Carré, Claire Keim…

-"Quand vient la nuit" de Michaël R. Roskam, avec Tom Hardy, James Gandolfini, Noomi Rapace, Matthias Schoenaerts…

 

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