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"Eau argentée" : le cinéma de l'insoutenable venu de Syrie

Les Films d'ici

Chaque mardi, France 24 se penche sur deux films qui sortent dans les salles françaises. Cette semaine, le saisissant "Eau argentée" d’Ossama Mohammed et Wiam Simav Bedirxan ; et le sobre drame "Terre battue" du Français Sébastien Demoustier.

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-"Eau argentée, Syrie autoportrait " : quand le cinéma se réinvente dans l’horreur*

Bien malin celui qui saura déterminer le genre d'"Eau argentée, Syrie autoportrait". Document ? Témoignage ? Essai ? Poème ? Ou, comme le suggère son sous-titre, description d’un pays par lui-même ? Peu importe finalement. Contentons-nous de dire que le film d’Ossama Mohammed et Wiam Simav Bedirxan est un pur objet de cinéma, territoire où image et parole se mobilisent ici pour tenter de dire l’indicible : l’horreur de la guerre en Syrie, l'exil coupable, l’espoir sans cesse contraint de se renouveler...

Paradoxalement, "Eau argentée" doit sa force à son économie de moyens, réduits peu ou prou à ceux d’un banc de montage. La première partie du film, qui s’attache à suivre les premières heures du soulèvement syrien, trouve en effet sa matière première dans les images amateur que les opposants à Bachar al-Assad captaient à l’aide de leurs téléphones portables. Nous sommes en mars 2011, l’onde de choc du printemps arabe vient tout juste d’arriver en Syrie, et les protestataires, conscients de l’extraordinaire caisse de résonance que représente Internet, filment leur révolte afin de montrer au monde entier qu’eux aussi ont brisé le mur de la peur.

Cinéma des victimes, cinéma des bourreaux

Les vidéos de ces "Youtubeurs" ont ouvert les journaux télévisés avant de se perdre dans le fatras de l’actualité. C’était il y trois ans et demi mais qu’elles semblent loin, ces images d’hommes et de femmes défilant dans les rues de Deraa, Lattaquié et Banias, afin de réclamer la chute du régime de Damas !

Car aux scènes de contestation ont succédé, depuis, celles de la répression : les hélicoptères de l’armée survolant les cortèges de manifestants, les premières salves de mitraillettes, les blessures par balles, les corps ensanglantés gisant sur le sol…

Aux images des victimes tombant sous les balles répondent, comme un jeu de champ-contre-champ, celles, insoutenables, des bourreaux mettant en scène leur barbarie. On y voit les nervis du régime d’Assad molestant des "opposants", les obligeant à embrasser les portraits du raïs ou les bottes de leurs tortionnaires. Seuls témoins de l’horreur qui se joue chez eux, les Syriens sont devenus les cinéastes de leur guerre. "Et le cinéma fut", commente en voix-off Ossama Mohammed, qui a décidé d’en être le grand rapporteur.

"Syrie mon amour"

Contraint de quitter la Syrie pour la France dès mai 2011, le réalisateur fabrique "Eau argentée" loin du drame. De son exil parisien vécu comme une désertion, Ossama Mohammed filme la culpabilité de ne pas "y être". Son Paris est à mille lieues du Paris des cartes postales. Le ciel y est lourd, la pluie incessante, les toits de la capitale vus à travers des grillages. "Tu n’as rien vu de la Syrie", semble se répéter à lui-même le réalisateur comme en écho à "Hiroshima mon amour", d’Alain Resnais.

C’est alors qu’une jeune cinéaste kurde du nom de Wiam Simav Bedirxan se propose via Internet de tourner pour lui. "Je suis à Homs, lui écrit-elle par mail. Qu’aurais-tu filmé là-bas ?" Le dialogue qui s’engage entre les deux réalisateurs ouvre alors la seconde partie.

Lui évoque les tourments du déracinement, elle déambule dans la ville qu’un long siège a totalement défigurée. Elle y filme les immeubles éventrés, les rues désertées et, grand moment de pudeur, des chats mutilés ne semblant rien comprendre à la fureur des hommes. Mettant de côté pour un temps sa fonction de cinéaste, Simav crée une école de quartier que les islamistes finiront par faire fermer. La révolution est en train de dévorer ses enfants, déplore-t-elle impuissante. Mais, malgré leur âpreté, jamais les images ne cèdent au désespoir.

Alors qu’il se promène en plein après-midi à travers les ruines d'une Homs désertée, un orphelin de guerre pour lequel la cinéaste s’est prise d’affection décrit innocemment le spectacle de désolation qu’il retrouve chaque jour sous ses yeux : "On dirait la nuit, mais il y a la lumière." La lumière du cinéma pour tenter de sortir la Syrie des ténèbres.

*Cet article a été publié une première fois le 18 mai 2014, lors de la présentation d’"Eau argentée" au dernier Festival de Cannes.

 

-"Terre battue" : jeu, set et délit

La vie, c’est comme une partie de tennis : pour réussir, il faut de la dextérité, de la persévérance, un mental d’acier et un certain sens du bluff. Mais gare à ceux qui enfreignent les règles. Tel est, pour faire court, le message de "Terre battue" de Stéphane Demoustier, dont c’est ici le premier long-métrage. De la part d’un jeune réalisateur, on aurait pu craindre qu’il se laisse emporter par la métaphore sportive. Il la file, au contraire, subtilement. Avec un art du contre-pied plutôt efficace.

Présenté comme le récit inspiré de l’histoire vraie d’un jeune joueur de tennis dont le père droguait les adversaires avec un puissant somnifère, "Terre battue" finit par détourner le fait divers originel pour mieux souligner la complexité des relations entre un paternel et son fiston. Soit, ici, Jérôme (Olivier Gourmet, toujours impeccable), quinquagénaire fraîchement licencié qui rêve de lancer sa propre affaire, et son fils Ugo (Charles Mérienne), graine de tennisman qui caresse l’espoir d’intégrer le prestigieux centre de formation de Roland-Garros.

De cette double quête, Stéphane Demoustier inverse les rôles. Jérôme est un indécrottable optimiste qui croit en ses chances de réussir, tandis qu’Ugo porte sur le monde un regard plein de désillusions qui le poussera à commettre l’impensable. Mais s’il se comporte en adulte, peut-être est-ce finalement de la faute du père qui le considère comme tel.

Incapable d'appréhender le monde autrement que comme un chef d’entreprise - de sa femme Laura (Valeria Bruni Tedeschi) qui vient de le quitter pour un architecte prospère, il dira qu’"elle s’est donnée au plus offrant" -, Jérôme inculque involontairement à son fils le culte de la performance et la crainte de l’échec. Sans s’apercevoir que c’est un poison qu’il distille dans son esprit.

Relation filiale, urgence sociale, peur du déclassement… On ne s’étonnera pas que "Terre battue" ait été coproduit par les Belges Jean-Pierre et Luc Dardenne. Il a d’ailleurs la couleur d’un film des Dardenne, le goût d’un film des Dardenne, mais ce n’est pas un film des Dardenne. Il n’en a ni le souffle ni la profondeur. On regarde le premier long métrage de Stéphane Demoustier avec le même plaisir qu’une âpre rencontre de fond de court. Mais sans le frisson des audacieuses montées au filet qui font certains matches de grands matches.

 

-"Eau argentée, Syrie autoportrait" d'Ossama Mohammed et Wiam Simav Bedirxan, 1h30.

-"Terre battue" de Stéphane Demoustier, avec Olivier Gourmet, Valeria Bruni Tedeschi, Charles Mérienne... 1h35

 

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