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"Retour à Ithaque" : psychanalyse collective sur les toits de La Havane

Les personnages de "Retour à Ithaque" ont vu leurs espoirs de jeunesse brisés par le castrisme.
Les personnages de "Retour à Ithaque" ont vu leurs espoirs de jeunesse brisés par le castrisme. Haut et Court

Chaque mardi, France 24 se penche sur deux films qui sortent dans les salles françaises. Cette semaine, "Retour à Ithaque", huis clos à ciel ouvert du Français Laurent Cantet ; et "Mr. Turner", lumineux biopic du Britannique Mike Leigh.

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 -"Retour à Ithaque" : une dépression cubaine

Il y a deux ans, Laurent Cantet nous avait laissés avec un gang de jeunes Américaines des années 1950 parties en croisade contre la gent masculine dominante. C’est autour d’une autre bande que l'on retrouve aujourd’hui le réalisateur français. Mais contrairement à "Foxfire", les protagonistes de son nouveau film n’ont plus le cœur à la lutte.

Le titre a d’ailleurs quelque chose de trompeur : "Retour à Ithaque" n’est pas le récit d’un extraordinaire périple mais le portrait d’un groupe de quinquagénaires cubains qui, à la faveur d’une fête organisée pour le retour d’un de leurs vieux amis à La Havane, se remémorent leur jeunesse bercée d’illusions castristes. Ici, l’Ulysse se prénomme Amadeo (Nestor Jimenez), un écrivain en mal d’inspiration qui, après 16 années d’exil en Espagne, revient à Cuba avec la ferme intention de s’y réinstaller. Ses amis restés à La Havane ne l’entendent pas de cette oreille, qui vont tout faire pour le dissuader de mettre son projet à exécution.

La petite bande ne manque d’ailleurs pas d’arguments. Il n’y a qu’à voir ce qu’ils sont devenus : de pauvres hères dont les rêves de jeunesse ont été broyés par le régime. Autrefois promis à une grande carrière d’artiste-peintre, Rafa (Fernando Hechavarria) a sombré dans l’alcool à force de subir les humiliations de l’administration cubaine. Tania (Isabel Santos) noie son chagrin de mère abandonnée par ses enfants exilés aux États-Unis dans les sciences occultes. Directeur établi d’une agence touristique d’État, Eddy (Jorge Perugorria) arrondit ses fins de mois dans des magouilles qui l’exposent à une sévère disgrâce. Et Aldo (Pedro Julio Diaz Ferran), brillant ingénieur relégué au travail à la chaîne d’une usine d’électronique, vit dans la crainte que son fils Yeonis (Rone Luis Reinoso) ne tente un jour de rejoindre le voisin américain à bord d’un bateau de fortune…

Les désillusions et les rancœurs de ces anciens partisans de la révolution cubaine, Laurent Cantet et Leonardo Padura, écrivain cubain qui a coécrit le scénario, ont choisi de les adosser à une dramaturgie réduite à sa plus simple expression. Mis en scène à la manière d’une pièce de théâtre, "Retour à Ithaque" respecte une unité de temps (une nuit de fête) et de lieu (le toit d’un appartement de La Havane) qui confère aux dialogues une importance toute particulière. Les personnages, toujours sommés d’expliquer leur choix, ne se révèlent ainsi qu’au gré des conversations, des disputes et des règlements de comptes personnels. Pourquoi Amadeo est-il parti du jour au lendemain ? Pourquoi est-il soudainement revenu ? Pourquoi Rafa se refuse à reprendre un pinceau ? Pourquoi Aldo a-t-il encore foi en l’avenir ?

Bien qu’il se confronte à l’histoire cubaine, ce huis clos à ciel ouvert demeure ancré dans une tradition assez française du film de copains-qui-s’engueulent-mais-s’aiment-bien-quand-même. Sur les ressentiments qui polluent les relations amicales, on pense, bien sûr, à "Vincent, François, Paul et les autres" (1974), portrait générationnel de Claude Sautet où chaque réunion dominicale pouvait virer à l’empoignade. Sur la forme, on songe à "Cuisine et dépendances" (1993), chronique familiale de Jean-Pierre Bacri et Agnès Jaoui, circonscrite aux quatre murs d’une cuisine d’appartement.

Mais, surtout, Laurent Cantet renoue ici avec ce cinéma de la parole qui lui valu, en 2008, une Palme d'or à Cannes pour le formidable "Entre les murs". Le panache en moins. Récit d’une dépression collective, "Retour à Ithaque" confine, avec ce que cela contient de pesanteurs, à la psychanalyse de toute une génération. Quelque peu coincé dans son dispositif de théâtre filmé, le film ne se laisse gagner par l'émotion que lorsqu’il s’aventure dans le cinéma. Comme dans ces scènes silencieuses où Amadeo toise, depuis la terrasse, l’agitation de La Havane. Tel Ulysse à la proue de son navire voguant vers Ithaque, l’ancien exilé contemple son pays retrouvé, "ce truc bizarre qui ne sait pas où il va", comme lui dit son ami Rafa.

Pas de festival à La Havane

Le film avait initialement été sélectionné pour le Festival international de cinéma de La Havane qui a débuté le 4 décembre. Mais ses producteurs ont appris voilà peu qu'il était déprogrammé. Aucune raison officielle n’a été avancée. Selon le site cubain 14ymedio, il s’agirait d’une censure politique. Pourtant, l'Institut cubain de l'art et de l’industrie cinématographique (ICAIC) a manifesté auprès de Laurent Cantet son intention de distribuer ce film dans l’île.

 

-"Mr. Turner" : magistral portrait de l’artiste en vieux grincheux

Dans un tout autre registre, Mike Leigh repart lui aussi sur des chemins qu'il a empruntés des années plus tôt. Après son réjouissant "Topsy-Turvy" (1999) consacré à deux célèbres auteurs d’opérettes dans l’Angleterre du XIXe siècle, le lauréat de la Palme d’or 1996 pour "Secrets et Mensonges" rempile avec un film en costumes et rouflaquettes. Son "Mr. Turner" se penche cette fois-ci sur les 23 dernières années de la vie du peintre anglais (1775-1851), considéré comme le génial inspirateur de l’école impressionniste.

Dès le premier plan, le film est à l’image de l’œuvre de William Turner : d’une beauté lumineuse. Visuellement, tout dans cette magistrale fresque respire l’esthétique du maître : la splendeur des paysages, la luminosité crépusculaire, l’architecture minutieuse des panoramas. Au passage, on reconnaîtra au directeur de la photographie Dick Pope d’avoir magnifiquement restitué l’atmosphère iconographique de celui que ses contemporains appelaient le "peintre de la lumière".

Pourtant, la personne de William Turner ne dégageait pas la même majesté que ses toiles. Ours mal léché qui grommèle plus qu’il ne parle, père ayant renié ses enfants, artiste taciturne méprisant ses pairs, le peintre excellait davantage dans sa vie professionnelle que privée. De ce génie masqué, Timothy Spall tire une impressionnante performance d’acteur qui lui a valu le prix d’interprétation masculine au dernier Festival de Cannes.

Outre le portrait de l’artiste, "Mr. Turner" esquisse en creux celui d’une Angleterre en mutation. Nous sommes au mitan d’un siècle qui vit sa révolution industrielle. Les bateaux à voile, que l’artiste a si souvent peints, tendent à disparaître au profit des machines à vapeur. Pis, les progrès effectués dans le domaine de la photographie menacent carrément de mettre les paysagistes au chômage. Le peintre vit ses derniers jours en pensant son art condamné. Tout en ignorant que plus de 150 ans plus tard, le cinématographe l’aura ressuscité.

 

-"Retour à Ithaque" de Laurent Cantet, avec Nestor Jimenez, Fernando Hechavarria, Isabel Santos, Jorge Perugorria, Pedro Julio Diaz Ferran...

-"Mr. Turner" de Mike Leigh, avec Timothy Spall, Paul Jesson, Marion Bailey, Dorothy Atkinson...
 

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